Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : mars 1985
Mise en ligne : 3 mars 2009

1926 : Jacques Duboin, secrétaire d’Etat au
Trésor dans le gouvernement Briand, propose de dévaluer
le franc afin de redonner un peu de souffle à l’économie.
Il se propose de faire cette dévaluation de façon concertée
avec la Belgique et, bien sûr, consulte les responsables financiers
du pays. Le président de la Banque de Paris et des Pays- Bas,
M. Finaly, l’avertit que, s’il propose de dévaluer le franc,
lui se charge de faire tomber le gouvernement. Evidemment, J. Duboin
persiste dans son intention. Lorsqu’il passe la frontière Belge
pour aller consulter ses collègues belges, on lui apprend que
le gouvernement vient d’être renversé.
1985 : Le Brésil retrouve enfin le droit d’élire démocratiquement
son président. On parle beaucoup de faire entrer M. Furtado dans
le futur gouvernement. M. Furtado est un économiste de gauche
qui a déjà eu des responsabilités sous les gouvernements
qui ont précédé le coup d’état militaire
et qui à dû longtemps vivre en exil. Aussitôt des
industriels, des banquiers affirment qu’il ne faut pas que Furtado soit
ministre : il est trop dogmatique, disent-ils. Bien plus, un vice-président
de Paribas, M. Lemaistre, déclare dans une interview à
un hebdomadaire brésilien, que le futur ministre des finances
ne peut être « un théoricien qui a passé vingt
ans dans l’opposition », autrement dit, certainement pas M. Furtado.
Soixante ans après, les moeurs n’ont donc pas changé :
les banques gouvernent toujours !

*****

Dans le Middle-West plus de vingt mille fermes ont
déjà été mises aux enchères depuis
1981 et l’hécatombe s’accélère. Les agriculteurs
américains comparent volontiers la crise actuelle à celle
des années 30. La ruine de tous ces fermiers est en fait la conséquence
de la prospérité des années 70 durant laquelle
le montant des exportations agricoles des Etats-Unis avait quintuplé.
A cette époque-là les fermiers américains rêvaient
de nourrir le monde à eux seuls et les banques se battaient pour
financer l’achat de terres dont la valeur avait quelquefois plus que
quadruplé. Mais pour rentabiliser les terres, il fallait aussi
acheter des engrais, des pesticides, payer de la main-d’oeuvre saisonnière,
emprunter encore pour acquérir de nombreuses machines agricoles
 ; bref, les traites pesaient lourd. Et puis Carter a décrété
l’embargo sur les exportations agricoles vers l’URSS, la récession
sous Reagan, la baisse des achats par les pays du Tiers-Monde accablés
de dettes (mais quelquefois .aussi, et heureusement, parvenus à
l’autosuffisance), enfin, et surtout, l’envolée du dollar ont
placé l’agriculture des Etats-Unis en aussi mauvaise posture
que leur industrie sur les marchés internationaux. De 32 millions
de dollars en 1979, les profits globaux des fermiers sont tombés
à 16 milliards en 1983 et leur endettement est, lui, passé
de 80 milliards en 1974 à 215 milliards actuellement. La valeur
des terres a chuté de 25 à 60 % suivant les régions.
Selon une étude citée par le Washington Post ce serait
environ 40 % des exploitations des Etats centraux du Nord qui marcheraient
vers la faillite. Et les choses ne vont pas s’arranger ’car Reagan souhaite,
en tout libéralisme, une réduction drastique des aides
fédérales accordées à l’agriculture depuis
les années trente... De petites villes, comme Quad-City, qui
vivaient de l’industrie des machines agricoles, connaissent des taux
de chômage dépassant 13% alors que le taux national est
de 8 %. Arrivés au bout de leurs six mois d’indemnité,
les chômeurs n’ont d’autres perspectives que de vendre leur maison.
Mais à qui ? A Quad-City, il y en a déjà deux mille
deux cents d’invendues. Comme dit un chômeur, ancien employé
d’Harvester : « Quand j’entends Reagan parler du redressement
de l’économie, ça me fout en rage. »
Au fond, il n’y a guère que les « libéraux »
d’opérette français qui croient en la reprise américaine.

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La reprise américaine, elle est caractérisée
par le budget des Etats-Unis : le budget de l’armée passera l’année
prochaine de 246 à 277 milliards de dollars et, compte tenu des
autorisations de programme, à 314 milliards puis 354 milliards
en 1987 et 402 milliards en 1988. En 1986, les sommes qui seront dépensées
pour la « défense » représenteront 28,5 %
d’un budget global américain et 6,6 % du produit national brut.
Par contre, les dépenses civiles seront fortement amputées
 : c’est ainsi que les dépenses pour l’assistance médicale
des personnes âgées baisseront de 4 milliards de dollars,
les crédits de l’énergie civile de 3, ceux des transports
de 2, ceux du logement et du développement urbain de 15 (- 47
 %), ceux de l’éducation et de la formation de 2. Le programme
d’aide aux familles avec des enfants à charge sera réduit
de 180 millions et les dépenses pour les repas servis dans les
écoles aux enfants de familles démunies de 180 millions.
C’est au total près de 38 milliards de dollars qui seront économisés
sur les dépenses civiles, le plus gros sacrifice étant
demandé au département de l’agriculture dont l’enveloppe
sera diminuée de 6,6 milliards.
Voilà qui devrait donner à réfléchir aux
agriculteurs français, ardents défenseurs du libéralisme
économique !