Bonne année !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : janvier 2004
Mise en ligne : 10 novembre 2006

  Sommaire  

Faisons la trève ! Celle des confiseurs, biensûr ! Mais ne cherchons surtout pas à comprendre.
Il faut acheter, il faut faire beaucoup de cadeaux, utiles ou pas, il faut consommer, boire plus que de coutume, manger extraordinaire, et pour cela se parer d’habits neufs qui ne serviront qu’une fois. Si toutes les lumières brillent partout, dans les vitrines et dans les rues, c’est pour nous inciter à faire, dans l’euphorie et la joie, le plus de dépenses possible, parce que, quel que soit le prétexte évoqué, il paraît que de nos achats, même les plus stupides, dépend la prospérité du pays.

Et ensuite, quand ces magnifiques lumières seront éteintes, on nous révèlera la cure d’austérité qui est programmée, sous un autre prétexte, pour 2004…

Noël, Noël, que la naissance du Sauveur des chrétiens apporte à tous l’espoir du renouveau dans les foyers… ! Savourons donc la chaleur d’être en famille et de faire la fête entre amis, tant que nous sommes parmi les privilègiés qui peuvent le faire, et faisons-le en toute bonne conscience puisque nous savons aussi faire un geste de charité envers les “sans”. Preuves de notre générosité, les restos du cœur vont servir cet hiver plus de repas que le précédent, on vient d’ouvrir de nouveaux abris provisoires pour des sdf, et le téléthon a récolté cette année encore plus que l’an dernier pour financer la recherche contre les myopathies, ce dont les laboratoires n’auraient pas les moyens sans cette aide. En deux mots, soyons fiers de notre civilisation, à la fois prospère et charitable.

Alors ne gâchons pas notre plaisir, par exemple en nous demandant si prospérité et charité constituent vraiment une société. Ne nous demandons même pas ce qu’est une société, car le dictionnaire nous répondrait que c’est « une association organisée en vue de l’intérêt général », et on s’apercevrait que l’intérêt général n’est pas précisément l’objectif en vue duquel notre monde du XXIème siècle est organisé. Or remettre en cause cette organisation, quelle audace ! Est-ce que ce ne serait pas être … comment dire ? … extrêmiste ?

Je veux bien ne pas être utopiste, car c’est très mal porté. Mais qu’on me donne la recette pour éviter de souhaiter la bonne année sans penser à tous ceux pour qui ce premier janvier 2004 marque une sérieuse baisse dans leurs conditions de vie, plutôt de survie. Aux 800.000 chômeurs dont l’allocation qu’ils percevaient jusque là est brusquement diminuée et aux 180.000 d’entre eux à qui elle est supprimée. Aux intermittents qui n’auront plus accès à ces allocations. À certaines femmes fonctionnaires qui vont prendre leur retraite en découvrant que leur temps d’activité est diminué par rapport à celui qui leur aurait été compté si elles avaient bien voulu cesser de travailler avant le 31 décembre. À tous les précaires qui découvrent le revenu minimum d’activité.

 

Et c’est à tous que je souhaite sincèrement une très très bonne, une excellente santé, quand je lis l’appel des médecins que nous reproduisons plus loin (p.13). Mais j’ai peur que mes vœux ne soient pas assez efficaces pour contre-balancer les effets de la “réforme” du système de santé que le gouvernement de la France a commencé d’installer, tout en annonçant pour bientôt une concertation dont il a le secret, alors que son plan est déjà prêt.

La nouvelle décentralisation prépare aussi quelques surprises, et pas seulement aux élus locaux qui vont devoir assumer des financements dont l’État va se décharger. La grande presse ayant préparé l’opinion contre eux, les fonctionnaires vont aussi être à la fête cette année : au programme, aucune augmentation de leur traitement, quelle que soit la hausse des prix, et une diminution de leur droit de grève, thème de campagne pour la Majorité aux élections de 2004. Et leurs conditions de travail vont enfin être sérieusement réformées car les restrictions imposées dans tous les services publics atteignent des proportions insensées.
Inutiles de rappeler celles qui sont prévues dans l’Enseignement. Dans la Recherche, les crédits ont été tellement sabrés qu’il y a même des journalistes qui ont compris et écrivent que c’est une catastrophe dont les effets sur le potentiel scientifique national se manifesteront pendant des décennies. En ce qui concerne la représentation de la France à l’étranger, on n’avait pas fait pire depuis des lustres. Le ministère des Finances a brusquement exigé du ministère des Affaires étrangères qu’il rende douze millions d’euros qui lui avaient été officiellement alloués. Du coup, des programmes de coopération en cours depuis des années ont dù être annulés du jour au lendemain. Pareille “dîme pour l’austérité” s’ajoutant au manque d’argent déjà imposé, a suscité une manifestation tout à fait exceptionnelle : la grève quasi générale du personnel en poste (il en avait le droit), y compris dans les représentations françaises à l’étranger. Partout, des “économies de bouts de chandelle” font des ravages ubuesques. Un exemple entre mille, dans l’équipement : la direction départementale de l’Isère, pour faire des économies de timbres Poste, demande aux maires de choisir entre venir chercher les permis de construire ou attendre qu’un agent ait à passer dans leur commune pour un chantier. Le ministère de l’Agriculture n’a pas de quoi payer les prestataires chargés d’effectuer des contrôles sanitaires… qui sont pourtant obligatoires.

Allons, cela ne concerne que les services publics ! L’important est que la baisse de l’impôt sur le revenu soit poursuivie, comme promis.

Et vive la solidarité nationale !

 

Bonne année et surtout bonne santé à tous les lecteurs qui préfèreraient d’autres changements.