Dans ce dialogue entre Alain Finkielkraut, Octavio Paz et Cornelius Castoriadis, était évoqué l’abondance. On s’aperçoit, à l’écoute de ce débat, que même des intellectuels engagés ont des difficultés se libérer de l’intoxication des idées néo-libérales. Le sens des mots, manipulés outrageusement par les politiques, les économistes et les médias, crée la confusion des notions qu’ils expriment. Ainsi :
O.Paz : — Il est clair que l’économie des pays totalitaires a été une économie de pénurie et que l’économie du capitalisme est une économie de l’abondance.
Fort heureusement, Castoriadis rectifie :
—De relative abondance .
et O.Paz poursuit :
— C’est pour moi l’un des grands mystères historiques contemporains : comment l’abondance, en produisant la conformité, a châtré les individus, transformé les personnes en masses, et en masses satisfaites, sans volonté et sans direction ? »
A cette question, Jacques Duboin a répondu :
— Nos licenciés, docteurs et même agrégés, peuvent oublier sans inconvénient majeur ce qui fait partie intégrante de l’économie de la rareté, qui correspond en fait, à l’âge de l’artisanat ; mais ils doivent se préoccuper de problèmes qui se posaient à peine quand leurs professeurs ont commencé leurs études. Si l’abondance apporte dans la science économique une transformation peut-être encore plus révolutionnaire que la vapeur dans la navigation, il est nécessaire de conserver un bon nombre de notions classiques pour éviter de choir dans la triste confusion des réformateurs d’occasion ».
Car
— Quand l’abondance survient, toute valeur disparaît.
Castoriadis donne alors son explication :
— Je ne crois pas qu’il faille incriminer l’abondance comme telle. Je crois qu’il faut incriminer la mentalité qui fait de l’économie le centre de tout […] Il y a une crise qui vient de quoi ? D’un côté, de la chute des idéologies révolutionnaires ; d’un autre côté, de la crise très profonde de l’idéologie du progrès. Au 19è siècle, pour les gens, les grands libéraux ou les progressistes, le progrès, ce n’était pas seulement une question d’accumulation des richesses : John Stuart Mill pensait que le progrès allait donner aux gens la liberté, la démocratie, le bonheur, une meilleur moralité. Or, aujourd’hui, personne, pas même les thuriféraires du système actuel, n’ose dire qu’il n’y a qu’à laisser le progrès faire son travail et qu’on sera tous heureux ou tous meilleurs ; ce n’est pas vrai, tout le monde sait qu’on aura peut-être une télévision meilleure et puis c’est tout. »
En écho de cette opinion, on ne peut que rappeler la formule lapidaire de Jacques Duboin :
— L’économie libérale, c’est l’économie égoïste. Qui l’enseigne doit fort habilement esquiver la question sociale, sinon la nier délibérément.

