Le désarmement unilatéral

par  A. WEISS, F. MARTINEZ
Publication : octobre 1993
Mise en ligne : 27 avril 2008

Des pacifistes ont compris le rôle du système capitaliste dans la course et le commerce des armes [*]. Nous avons reçu de nos amis de l’Union Pacifiste [**] leurs commentaires au sujet de leur proposition de loi que nous avons déjà signalée à nos lecteurs. En voici l’essentiel.

Depuis le 22 avril 1993, il existe une proposition de loi relative au Désarmement unilatéral de la France (cf la G. R. n°924). Pour arriver à ce résultat, il a fallu la détermination d’un sénateur socialiste Franck Serusolat et la volonté opiniâtre de toute une génération de pacifistes, regroupés en majorité au sein de l’Union Pacifiste. Le dépôt officiel de cette proposition de loi est un grand succès car elle ouvre un débat qui ne trouvera sa conclusion que dans un changement de société. Si par malheur, le débat était étouffé ou escamoté… la persistance de la société actuelle conduirait inévitablement, comme par le passé, notre pays dans un conflit.

Proposition de loi

Article premier

Toute fabrication et toute exportation d’armements sont interdites sur l’étendue du territoire national. De telles productions sont interdites de transit en France.

Article 2

Les usines, les arsenaux et établissements divers travaillant pour les armées, et éventuellement pour la guerre, sont reconvertis en vue d’intérêts civils.

Article 3

La France autorise tout contrôle international permettant de constater la mise en application de la présente loi.

Article 4

La France procède à la destruction ou à la transformation progressive de tous ses armements en engins de guerre, ainsi qu’à la dissolution par étapes de toutes les armées, de terre, de mer, de l’air.

Article 5

Le gouvernement français est chargé de l’application de la présente loi ; il présente tous les quatre ans au Parlement une loi de programmation engageant le processus de désarmement et de reconversion, jusqu’à son aboutissement, tel que défini à l’article précédent.

Article 6

Le gouvernement français est chargé d’entamer le processus de fédération avec tous les autres gouvernements qui adopteraient une loi similaire.

 La loi : une rupture, une programmation, une force

Les articles 1 et 4 créent en effet la rupture avec tout un passé. Cette rupture est sans doute ce qui caractérise le plus le pacifisme intégral parmi beaucoup d’autres pacifismes. Certains pacifistes pensent pouvoir arriver progressivement au désarmement sans changer fondamentalement notre “choix” de société. Par exemple, soit en s’attaquant uniquement au nucléaire et aux armes de destruction massive ; soit en recommandant une défense nationale minimum, soit en restant dans l’attente d’une défense civile de remplacement.

Conscients, nous aussi que le nucléaire est une arme très dangereuse, nous sommes bien sûr pour sa suppression, mais on ne doit pas oublier que depuis les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, qui ont fait en quelques minutes deux cent mille morts, vingt millions de personnes ont péri dans des conflits utilisant des armes conventionnelles. D’autre part, une défense nationale minimum reste une défense armée et risque même d’être plus dangereuse qu’une absence totale de défense car l’envahisseur éventuel, sachant qu’il peut être malgré tout agressé, a un alibi à sa disposition pour attaquer. Quant à la mise en place d’une défense civile de remplacement (suggestion intellectuellement séduisante), elle demeure un “vœu pieux” car c’est seulement dans l’action que se construisent les solutions de substitution. Cependant, rupture ne signifie pas transformation immédiate et nous sommes conscients que ce changement de cap ne peut se faire que progressivement, par étapes programmées. L’article 5 de la proposition en est la confirmation.… Rendons-nous à l’évidence : désarmement unilatéral est corollaire de changement de société. Bien sûr, un désarmement partiel, dans une période donnée, peut toujours intervenir dans le système capitaliste actuel mais il est illusoire, car c’est souvent la technicité et/ou le profit qui le commandent pour réorienter les fabrications vers un armement encore plus sophistiqué et plus destructeur. Le désarmement total d’un pays, décrété unilatéralement, signifie que son peuple veut sortir d’un schéma d’exploitation de l’homme par l’homme, pour s’orienter vers une relation fraternelle et bâtir une société nouvelle… qui ne pourra s’établir, répétons-le, que dans l’action. L’article 3 conduit précisément à une relation différente entre les peuples, en exigeant la transparence. En effet, la France “ayant désarmé unilatéralement”, doit conserver sa place à l’ONU, devenant, dans le concert des nations, un exemple. Elle pourra, par son droit de veto, s’opposer à toute intervention militaire sous l’égide des Nations Unies. Si, à l’époque de la guerre du Golfe, les représentants de la France avaient été ceux d’un pays sans armes, ils se seraient opposés à cette guerre et finalement ne l’auraient laissé faire que par le pays qui la voulait à tout prix : les Etats-Unis. Aujourd’hui, face au drame yougoslave, la France, telle que nous la souhaitons, serait une force pour intervenir (sans armes) entre les belligérants. Actuellement, l’attitude de notre pays est ambiguë : en même temps qu’il mène une action humanitaire, sans doute utile, il entretient le conflit puisque la France reste le troisième exportateur d’armes dans le monde.L’article 6 veut donner à la France un rôle moteur, notamment à l’ONU, pour une action efficace en faveur de la paix… mais une telle France ne serait-elle pas alors boutée hors de l’honorable assemblée ?

 La loi, amorce d’un changement

Cette loi, une fois adoptée, soit au Parlement, soit par voie référendaire, conduira à terme à un changement total de société. Il y a parfois querelle, à savoir s’il faut d’abord changer de société pour désarmer ou bien désarmer pour changer de société. C’est un faux débat, les deux actions ne peuvent qu’avancer ensemble. Si l’on veut changer de société sans désarmer, on peut être amené à se servir des armes pour imposer cette nouvelle société. Or, une société qui arrive par les armes ne peut se maintenir que par les armes. Si par ailleurs, on veut appliquer le désarmement unilatéral sans changer la société (capitaliste), c’est l’échec assuré. Le système actuel ne peut se maintenir que par l’entretien des rivalités, des oppositions, des conflits et des guerres.

Cependant, à l’Union Pacifiste, nous pensons que le Désarmement Unilatéral peut (et doit) s’amorcer dans le système actuel et qu’alors, dans cette démarche salutaire, les acteurs, se rendant compte de l’impossibilité d’aboutir, seront vite conduits à envisager une solution de remplacement, réalisable rapidement et une réponse à tous ceux qui prétendent que désarmement = chômage. De nombreuses analyses l’on montré : l’outil de production est suffisant pour satisfaire les besoins de tous. Quant au revenu de chacun, il doit être basé sur cette production et non sur le travail. Cette vision de la vie entraîne un changement radical dans les mentalités. L’individu, délivré d’une grande partie du travail contraint, pourra s’épanouir enfin. La littérature, les arts, les loisirs, le sport… seront les bénéficiaires de ce rendez-vous avec l’homme.

En conclusion, soit nous saurons favoriser cet idéal de paix et l’humanité franchira un grand pas vers plus de fraternité et de solidarité, soit nous laissons le destin de l’homme aux mains de quelques “puissants” qui nous dictent leur loi… et les jours les plus sombres nous attendent.


[*Nous avons en même temps reçu de M.O., de Veynes, dans les Hautes-Alpes, un article d’un journal local faisant le portrait d’un antimilitariste convaincu, Jean-Pierre Blache, qui vient de créer un “mouvement qui se fixe comme but de démilitariser la France et instaurer un système économique plus juste, l’économie distributive”.

[**Membres du C.A. de l’Union Pacifiste


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.