Faut-il laisser étouffer la recherche fondamentale  ?

par  F. CHATEL, M. BERGER
Publication : mai 2018
Mise en ligne : 26 juillet 2018

Un débat s’est ouvert au sein de la rédaction à propos de la recherche “pure” à laquelle les moyens alloués par l’État sont de plus en plus réduits… mais est-ce un mal, compte tenu du risque qu’elles soient utilisées par certains à des fins lucratives dans des applications extrêmement dangereuses ?

Cette question est tellement vitale que nous avons pensé utile d’essayer de faire ici le point sur l’état actuel de la discussion, afin d’attirer sur elle l’attention et la réflexion de nos lecteurs.

Évoquant les menaces qui pèsent sur l’environnement, et par conséquent sur l’huma­nité, François Chatel pose le problème et en cherche les responsables : « Comment corriger ces méfaits, mais aussi, comment éviter de retomber dans les mêmes travers ? La responsabilité en incombe pour une grande part à la civilisation occidentale et notamment à son idéal porteur, devenu religion, la techno-science. Que représente la science aujourd’hui et ceux qui en sont les acteurs ? Les dérives actuelles et les méfaits notoires des applications scientifiques devraient pouvoir amener les chercheurs et ingénieurs à davantage de sagesse et à reconnaître que leurs travaux font progresser parfois des domaines contestables et même dangereux pour l’humanité. »

Ce à quoi Michel Berger réagit : « Nous ne pouvons pas remettre en question le fait que toute nouvelle connaissance fait évoluer la conscience humaine et ouvre des portes jusque là ignorées. La vérité a valu à Galilée d’être fortement inquiété, car sa prétention à voir la terre tourner autour du soleil était considérée comme dangereuse pour l’humanité. Le pouvoir de l’époque ne pouvait admettre que la terre créée par Dieu n’allait plus être le centre du monde. Mais c’est bien les tenants des certitudes de l’époque qui avaient tort. »

François insiste : « Il ne s’agit pas, comme l’a fait Galilée au début de XVII ème siècle, de remettre en question un pouvoir religieux, il s’agit aujourd’hui de la vie même de cette “création”. Hier, le besoin de liberté qui était indispensable à la science naissante, marginale et menacée, n’est plus vrai à l’époque de la science dominante et menaçante. Le chercheur ne peut ignorer que tout ce qu’il conçoit à partir de son laboratoire ou de son bureau peut avoir des conséquences désastreuses. Il m’apparaît donc indispensable que tout chercheur soit aussi un lanceur d’alerte et que soit autant récompensé son génie que sa probité. Pourquoi ne pas créer un prix de la Conscience Planétaire pour les savants ? »

Michel ne partage pas tout à fait ce point de vue : « Tout d’abord le savant, ou le chercheur, navigue nécessairement dans un monde inconnu. J’oserais même dire qu’il ignore ce qu’il cherche et a fortiori l’usage possible de ses découvertes. L’histoire de la science fourmille d’exemples de ce genre. La radioactivité a été découverte par Marie Curie par hasard : comment aurait-elle pu imaginer qu’elle puisse servir à construire des bombes atomiques ?
Il y a souvent un très grand décalage temporel entre une découverte et son usage. Le principe du laser a été décrit par Einstein en 1917 ; il a fallu quarante ans pour qu’il soit mis au point et cinquante pour qu’il devienne véritablement utile. Le principe de l’algèbre de Boole a été proposé en 1854 et fut longtemps considéré comme une curiosité logique, avant d’être devenu indispensable dans la programmation des ordinateurs. Si un jour le transhumanisme fait des ravages, en s’inspirant des circuits logiques de l’informatique pour faire évoluer nos cerveaux humains, faut-il les imputer à Boole ? Quelles pourront être dans le futur les retombées pratiques de la découverte récente du boson de Higgs au CERN, et dans combien de temps ? Nul ne le sait.
 »

François semble d’accord : « C’est vrai, le hasard est à l’origine d’un nombre considérable de découvertes scientifiques et d’inventions techniques. Parmi les exemples classiques, on peut rappeler les cas des rayons-X, du fameux Viagra, du Téflon, du stimulateur cardiaque, de l’Aspartam, du Nylon, du Botox, des polymères conducteurs, de l’imprimante à jet d’encre, du four micro-ondes, etc. Tous possèdent le même dénominateur commun : un concours imprévu de circonstances a permis une découverte. »

Michel : « Mais ces exemples que tu cites appartiennent à mes yeux au domaine de ce que tu appelles la “science appliquée” et moi “Recherche et Dé­veloppement”, cette R&D qui a toutes les faveurs de notre système économique dominant. Or tout mon propos tente de distinguer la Science fondamentale de ses applications dans le système productiviste. Cela n’empêche pas que le hasard ne puisse intervenir dans la R&D, comme ce fut le cas des exemples que tu cites, mais cela prouve que la distinction que j’aurais voulu mettre en valeur n’apparaît pas clairement. »

François : « La confusion vient du sens donné à l’expression “Recherche et développement”(R&D) ! Il faut savoir que les travaux (R&D) ont été définis et codifiés par l’Organisation de Coopération et de Déve­loppement économiques (OCDE), chargée d’assurer la comparabilité des informations entre les pays membres de l’organisation [*] ! Ils englobent ceux de création entrepris de façon systématique en vue d’accroître la somme des connaissances, y compris la connaissance de l’homme, de la culture et de la société, ainsi que l’utilisation de cette somme de connaissances pour de nouvelles applications. Ils regroupent donc la recherche fondamentale, avec la recherche appliquée et le développement expérimental… » [**]

Cette information amène alors Michel à préciser la distinction qu’il tient à faire entre recherche fondamentale, naguère désignée par “science pure”, et recherche appliquée : « Pour moi la première consiste à explorer le monde de l’inconnu, sans chercher autre chose que d’enrichir nos connaissances. Elle est donc de nature différente de la recherche appliquée, ou recherche d’applications. Cette distinction est loin d’être artificielle, et je la crois de plus en plus indispensable dans un monde où toutes les activités humaines sont mises sous la coupe de l’oligarchie dominante. C’est pourquoi je me bats contre toute confusion entre la science et ses usages, confusion qui règne dans beaucoup d’esprits, on la retrouve même parfois chez J. Testart ou Edgar Morin !
Soyons clairs : la recherche fondamentale ne peut s’épanouir que dans la liberté, avec les droits qui lui sont liés, en particulier le droit à l’échec.
Je crois qu’un mot d’esprit méprisant, attribué à De Gaulle, a fait beaucoup de mal : « des chercheurs on en trouve, des trouveurs on en cherche… ». La société française s’est imprégnée de cette vision qui justifie aujourd’hui les tracas administratifs que l’on impose aux chercheurs en science fondamentale, leur mise sous tutelle, leur évaluation constante, leur mise en compétition, les maigres émoluments qu’on leur accorde et l’incitation permanente à passer du côté de la recherche appliquée, la seule qui intéresse le monde économique ! Ce monde dans lequel la science fondamentale est de plus en plus dépendante de managers qui ne s’intéressent qu’à ses débouchés commerciaux. L’instauration du Crédit Impôt Recherche en est une illustration.
 »

François est d’accord sur cette distinction : « Autant la recherche fondamentale doit être protégée et encouragée, autant il me semble désormais préférable de contrôler et gérer les sciences appliquées.
Nous sommes donc d’accord pour défendre la séparation de la recherche expérimentale libre et indépendante, de la recherche appliquée soumise aux règles du marché et des profits. La connaissance est utile à l’homme, autant que l’art, comme tu dis. Elle répond aux questions primordiales  : qui sommes-nous  ? Que faisons-nous ici  ? Où allons-nous  ? Et pourquoi ? En effet, la recherche fondamentale doit être libre de tout contrôle et même largement encouragée puisqu’elle permet d’accumuler des connaissances.
Il convient tout de même de rester lucide sur l’accaparement des résultats de ces recherches par le domaine privé (brevets, etc…) et par les puissances politiques, dont parle Edgar Morin, pour en extraire des applications souvent peu reluisantes, même décalées dans le temps.
Le monde politique actuel prétend inscrire le financement de la recherche fondamentale dans le cadre de programmes de plus en plus contraignants. Il se met ainsi à instaurer un mode d’évaluation qui dissuade les chercheurs de faire preuve d’audace : le nombre d’articles publiés, l’indice d’impact des journaux concernés et même le nombre de fois où un auteur est cité dans certaines publications. C’est donc en fonction de critères liés à la compétition que les meilleurs moyens sont mis à disposition, ce qui n’est évidemment pas favorable à la créativité.
 »

Michel complète cette description : « Dans ce monde capitaliste dans lequel nous sommes embourbés, les maladies contagieuses du libéralisme que sont la concurrence, le système hiérarchique, la domination des managers, ont hélas infesté la recherche scientifique. Dans tous les secteurs, publics ou privés, les gestionnaires dominent, alors que, bien souvent, ils ignorent tout des mécanismes de la recherche qu’ils sont censés gérer. Pour eux, un bon chercheur est celui qui obtient des contrats, et non pas celui qui s’engage dans des domaines inconnus, au risque bien sûr de n’aboutir à rien. Le Crédit Impôt Recherche (CIR), censé favoriser la recherche dans les grandes entreprises, a eu peu de retombées sur les recherches fondamentales. Quant à la R&D, elle a bien souvent servi d’alibi : au mieux, certaines entreprises se sont bornées à monter des services de recherche plus ou moins efficaces, dans le seul but de profiter de ce CIR ! »

Et François insiste en précisant : « Je partage ton point de vue à propos des bénéfices de la connaissance. Spinoza la considérait comme libératrice. Elle permettrait d’approcher la compréhension du monde environnemental et intérieur (nos passions et affects) et d’acquérir un meilleur contrôle de soi. Libératrice, elle l’est aussi globalement car elle améliore la compréhension de notre situation sur la planète, révèle les lois qui régissent le monde et notre propre constitution, ce qui nous permet une meilleure adaptation, d’éliminer les superstitions, de réduire les conflits. Mais ce n’est que théorique. Comme en témoigne Edgar Morin : « le savoir est non plus fait pour être pensé, réfléchi, médité, discuté par des êtres humains pour éclairer leur vision du monde et leur action dans le monde, mais produit pour être stocké dans des banques de données et manipulé par les puissances anonymes ! » [1]
Dans le domaine de la recherche appliquée, au sein du système capitaliste, la seule directive n’est pas de soumettre les projets à un contrôle démocratique, c’est d’être le premier pour déposer l’indispensable brevet, Graal de la concurrence et garantie du monopole commercial. Une publicité efficace, des lobbyistes bien placés, des experts bien rémunérés et le tour est joué car le marché accueille tout ce qui améliore le PIB. Même si le produit proposé est un horrible poison !
 »

Michel : « Toute avancée scientifique porte en elle des côtés négatifs et d’autres positifs. Je reste persuadé qu’il faut exonérer les chercheurs du mauvais usage possible de leur découverte.
Mais je suis cependant moins formel lorsqu’il s’agit de la biologie et de tout ce qui concerne les sciences du vivant. C’est un vaste sujet que je n’ai pas la prétention de connaître dans ses multiples implications, mais peut-on isoler la connaissance du génome, domaine de la science, des modifications génétiques dont se sont emparées des entreprises multinationales dans des buts uniquement commerciaux ? La question se pose par exemple à propos des expérimentations sur le fœtus. La France s’y oppose, au grand dam des chercheurs qui voient se fermer des possibilités d’accès à la connaissance que d’autres pays autorisent.
J’ai tout de même tendance à penser qu’il faut, même dans ces domaines sensibles, distinguer deux attitudes sur l’usage de la science : la possibilité d’en faire mauvais usage, qui ne doit pas être imputée aux chercheurs, et la volonté de s’en servir, qui appartient au domaine commercial. La possibilité est du domaine de la science qui ouvre des portes, la volonté est de celui de la morale, qui décide de les franchir. C’est peut-être un peu spécieux, mais je reste hostile à toute démarche qui tendrait, au nom de l’éthique, à limiter notre compréhension du monde. La recherche fondamentale est un état d’esprit, empreint de liberté et d’indépendance, d’audace et d’imagination, qui débouche sur de grandes percées et de réelles ruptures conceptuelles. Elle est le garant d’un système ouvert, source permanente de progrès dans la connaissance et la compréhension de l’homme, de la matière et du monde. Car rien n’est plus difficile à définir dans ce domaine que l’éthique. On nomme des comités, on fait intervenir des “sages” choisis sur des critères mal définis. On arrive vite à la censure de la pensée, à l’inquisition, au “politiquement correct”, toutes pratiques que j’abhorre car elles conduisent à une domestication de la science et du chercheur au profit d’intérêts douteux.
 »

François : « Depuis la Renaissance et jusqu’au milieu du 20ème siècle, toute nouveauté technique était considérée comme faisant partie du progrès de la civilisation occidentale, témoignage de la puissance humaine déléguée sur Terre par le divin. Tout cela est remis en question. Les applications tirées des avancées scientifiques sont considérées dorénavant comme susceptibles de représenter des dangers pour l’humanité présente et future. Les savants ne peuvent plus ignorer les possibles conséquences de leurs découvertes. Ce sont des êtres humains comme tous les autres, des citoyens. Ils ne peuvent pas, dès qu’ils sont dans leurs bureaux ou leurs laboratoires, se transformer en des personnages insensibles, dénués de morale, d’esprit civique et de conscience planétaire. Ils ne peuvent plus être des petits soldats au service de la déesse “science”. Donc leur responsabilité est engagée. À ce niveau de risques que nous connaissons aujourd’hui, le chercheur, savant ou ingénieur, se trouve dans une position où sa conscience est prise à partie.
Hannah Arendt a dénoncé le fait qu’à mesure que la science démultiplie nos possibilités d’action sur la nature les frontières du naturel et de l’artificiel sont brouillées. Par ce fait même, le savant se trouve “engagé” socialement et ontologiquement, plus qu’il ne le voudrait peut-être, ceci conduisant à détruire la fiction d’une autonomie absolue du champ scientifique.
Et Einstein lui-même nous parle de cette situation tragique dans laquelle est plongé aujourd’hui l’homme de science. “Il veut et désire la vérité et l’indépendance profonde. Comment peut-il exercer cet effort nécessairement indépendant vers la connaissance et la vérité quand il subit des pressions économiques et politiques, quand il est conscient que les résultats de ses investigations ont été récupérés par les représentants du pouvoir politique, ces hommes moralement aveugles  ?” [2] Il poursuit en ces termes : “Mais l’évolution est telle qu’il subit sa condamnation au statut d’esclave comme inéluctable. Il se dégrade tellement profondément qu’il continue, sur ordre, à perfectionner les moyens destinés à l’anéantissement de ses semblables” [2]. On obéit au système sans savoir où va le système.
 »

Michel : « Il est vrai que la position de la recherche et des chercheurs dans le monde capitaliste n’évolue pas dans le bon sens. La “blue sky research” [***] ne recueille que des subventions de plus en plus réduites. Ses avancées n’intéressent plus grand monde car elles ne débouchent que sur des concrétisations lointaines.
Les investisseurs, privés et même publics, s’en désintéressent car ils ne perçoivent pas quels profits immédiats pourraient permettre cette recherche fondamentale. Et pourtant, elle est à l’origine de tant de bouleversements techniques, comme on l’a évoqué précédemment. Par exemple, les grandes entreprises pharmaceutiques dépensent des milliards en recherche sur les cosmétiques et autres produits à large diffusion commerciale, alors qu’elles se détournent des recherches fondamentales sur les cellules, les virus, les causes des contagions qui ne présentent aucune perspective de profits immédiats. Si bien que lorsque surviennent des épidémies de grande ampleur, telles que le Sida, le MERS ou la fièvre Ebola, elles sont incapables de proposer des sérums ou vaccins efficaces.

Michel aurait pu évoquer un fait dont beaucoup de nos lecteurs sont sûrement témoins : les appels à la charité publique que déploient certains centres de recherche médicale, comme l’Institut Curie.

François : « Qu’en est-il aujourd’hui de la liberté et de l’indépendance du chercheur ? Le secteur privé exige un retour sur investissement et le secteur public a instauré des contrôles aux résultats. Car le secteur public n’est plus ce que l’on pouvait penser, un service destiné à tout citoyen, géré par la démocratie, il est au service de l’entreprise État aux mains des laquais du grand capital.
Einstein conclut son cri d’alarme par une suggestion optimiste : “Si l’homme scientifique contemporain trouve le temps et le courage de juger la situation et sa responsabilité, de façon paisible et objective, et s’il agit en fonction de cet examen, alors les perspectives d’une solution raisonnable et satisfaisante pour la situation internationale d’aujourd’hui, excessivement dangereuse, apparaîtront profondément et radicalement transformées.” [2]
Le scientifique ne peut plus se voiler la face en affirmant la neutralité des connaissances scientifiques ni se cacher derrière : c’est pas moi, c’est l’autre, le commercial, le philosophe, le patron, l’État, ou je ne sais quoi… Nous sommes aux portes du transhumanisme, des manipulations génétiques et mentales, de la surveillance totale, de la destruction de l’environnement. Les chercheurs ne peuvent ignorer que dans un système basé sur l’exploitation des ressources, sur la croissance infinie du duo infernal pro­duction/consommation, sur la compétition pour l’accaparement de la richesse et des privilèges, leurs découvertes à de fortes probabilités d’aboutir à des conséquences néfastes pour la planète et l’homme inclus. L’inconscience ou la passion aujourd’hui ne peuvent plus être des excuses. Jacques Testart, le “père” d’Amandine, premier “bébé éprouvette” né en 1982, représente l’exemple même de la prise de conscience : effrayé par les conséquences qu’il commençait à percevoir des progrès de la génétique, combinés avec ceux de la fécondation in vitro, à savoir le choix rendu possible des caractères de la descendance, il a décidé en 1986 d’arrêter ses recherches et de mener une campagne critique et lucide envers les interventions sur la procréation humaine.
 »

Michel : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » [3], bien sûr. C’est à ceux qui ne maîtrisent pas la science (et nous sommes nombreux dans ce cas) de faire progresser la conscience collective et c’est ce que j’attends de La Grande Relève. À nous de ne pas nous tromper de combat, car les savants et chercheurs sont en majorité de notre côté. »

François : « Je pense plutôt que l’ère de la science toute puissante et sacrée est terminée. Elle va rester importante mais elle doit être mise sous contrôle et surveillance… et par les scientifiques eux-mêmes car se sont aussi des citoyens et des pères de familles. À mon avis, c’est aussi leur rôle de faire progresser la conscience collective. Ils ne peuvent se démarquer de leur rôle de citoyens et responsables des générations présentes et futures. S’ils sont de notre côté, comme tu dis, qu’ils le fassent savoir plus souvent à la manière de Jacques Testart, qu’ils manifestent leurs opinions et ne restent pas dans les jupes des patrons et de l’État en tant que cadres et “experts”.
Certes, il faut différencier les chercheurs en science fondamentale des autres, mais ils ont, à mon avis, leur part de revendications à émettre surtout sur l’accaparement de leurs découvertes.
Ils détiennent un pouvoir sur l’orientation du progrès qu’ils doivent aussi partager avec les acteurs de la démocratie. C’est eux qui tiennent une partie de l’avenir entre leurs mains. Qu’ils réclament la création de commissions d’évaluation, à l’instar du GIEC, des conséquences des applications sur la santé de l’humanité et de la biodiversité. Supposons qu’un enfant découvre le feu. Il va peut-être laisser ses copains l’utiliser pour incendier la baraque. Un adulte doit-il laisser faire et dire qu’il n’y est pour rien  ? À moins que les savants soient restés aussi de grands enfants, comme les tenants du pouvoir.
 »

Michel : « Avant tout, ce qui me gêne, c’est qu’au regard de l’importance de la connaissance pour le développement de l’humanité, freiner, contrôler la recherche scientifique va à contresens. Cette responsabilisation n’est-elle pas de nature à inhiber le travail de la recherche ? N’allons-nous pas dans le sens inverse de ce qu’il faudrait faire  ? »

François : « Quand je parle de contrôle démocratique de la science, il est certain que je fais abstraction de la recherche fondamentale…
Laisser la science sans contrôle démocratique, cela me terrifie en apprenant que le climat est détraqué, les sols et l’air empoisonnés, nos corps menacés par les manipulations génétiques, les nanotechnologies et les risques d’accidents nucléaires, les pesticides et les OGM, les esprits détraqués par les écrans et la publicité, les personnes surveillées, etc.
C’est pourquoi je défends désormais le contrôle des applications de la science appliquée par les citoyens. D’ailleurs, le progrès technique est réalisé pour le bien du peuple, c’est-à-dire de la société, c’est-à-dire des citoyens. Sinon à quoi sert-il ?
Les acteurs de la véritable démocratie sont bien les citoyens. Et c’est bien à eux que revient le pouvoir, pas à un Staline, ni à un Macron, ni à un État quelconque.
La science, à mon avis, doit être un apport positif pour la société (et donc pour l’environnement) que ce soit au niveau de la connaissance (science expérimentale) ou des applications pratiques (science appliquée). Et aujourd’hui comment faire autrement que de gérer la science appliquée compte tenu des méfaits et désastres dont elle est responsable  ? On ne peut la laisser aux mains corrompues par le marché et le profit, que ce soit celles du secteur privé ou même celles de l’État.
Il va falloir, je pense, redéfinir ce qui impulse la recherche appliquée. Il ne faut plus que ce soit le marché car il n’invite qu’à la croissance productiviste et à la surenchère matérialiste.
La véritable démocratie, celle qui instruit et fait confiance aux citoyens, doit prendre les rênes et soulager ainsi la conscience du chercheur. Ce qui ne peut lui ôter son rôle de donneur d’alerte et d’expert envers les citoyens.
Edgar Morin prend position en ces termes : “La science est une affaire trop sérieuse pour être laissée uniquement entre les mains des scientifiques. Je dirai de plus que la science est devenue trop dangereuse pour être laissée aux mains des hommes d’État et des États. Autrement dit, la science est devenue un problème civique, un problème des citoyens…” [1]
 »

Michel : « Pour conclure, je reste persuadé que la recherche permet de déboucher sur de grandes percées et de réelles ruptures conceptuelles. Elle est le garant d’une société ouverte, source permanente de progrès dans la connaissance et la compréhension de l’homme, de la matière et du monde ».

François : « Nous sommes d’accord. La recherche exalte le sentiment d’aventure, propose des quêtes de trésors et de filons utiles à l’enrichissement de toute la société.
Mais aujourd’hui, confrontés à la puissance qu’elle permet, si nous sommes sortis de l’enfance irresponsable, nous ne pouvons qu’en définir la maîtrise et surtout la démystifier.
Et, comme nous l’avons dit, ce n’est pas dans les mains du système capitaliste que la voie raisonnable va être trouvée.
C’est pourquoi je soutiens que c’est en grande partie aux scientifiques eux-mêmes de réagir en temps que citoyens et responsables des générations futures afin de susciter le réveil des autres citoyens sur les menaces qui pèsent sur eux mais aussi sur la connaissance elle-même, détournée, manipulée, au profit des pouvoirs capitalistes
 ».


[*cf. Manuel de Frascati, 2002 

[**voir sur le net www.insee.fr et Wikipédia

[1Edgar Morin, Science avec conscience, éd. Fayard.

[2Albert Einstein, Comment je vois le monde, éd. Flammarion.

[***blue sky research
=
recherche
scientifique dans des domaines où les applications dans le “monde réel” ne sont pas immédiatement apparentes.
Elle a été définie comme « recherche sans but précis »
et
« science axée sur la curiosité ».

[3François Rabelais, Pantagruel, éd. Le livre de poche.