Au fil des jours

par  J.-P. MON, M.-L. DUBOIN
Publication : mai 2018
Mise en ligne : 24 juillet 2018

 Pourquoi tant de violence ?

C’est une armée de 2.500 hommes, gendarmes mobiles, avec véhicules blindés, camions et hélicoptères, couverte à l’arrière par des centaines de CRS, qui a mené l’offensive sur le site de N-D-des- Landes. Contre quels ennemis ?- Contre quelque deux cents personnes, rapporte le journaliste et écrivain Hervé Kempf, des paysans qui vivaient dans un bocage où ils faisaient du pain, de la bière, du maraîchage, bricolaient, discutaient, allaient et venaient. Et Kempf commente ainsi cette attaque : « L’appareil militaire de la France, qui intervient au Mali, en Syrie, en Irak - sans que le Parlement en débatte, contrairement à ce que prescrit l’article 35 de la Constitution -, s’apprête donc à se déployer sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes ». Pour lui, la raison de cette violence est que le gouvernement entend « rejeter sans discussion, la proposition de gestion collective de terres entretenues depuis dix ans par ces occupants » alors qu’« il n’a pas le moindre projet concret d’utilisation de cette zone à l’écologie unique et préservée précisément grâce à celles et ceux que MM. Macron, Philippe, Collomb et Hulot veulent chasser ». Et il poursuit son analyse en ces termes : « Mais ce n’est pas ce seul effet politique que cherchent M. Macron et ses sbires. La disproportion des moyens employés indique que ce que qui se vit à la Zad menace l’ordre néo-libéral dont ils sont les chantres brutaux : la possibilité d’exister autrement, de chercher la coopération plutôt que la compétition, de s’organiser sans hiérarchie entre les êtres, de régler les conflits sans police ni justice, de partager le commun en harmonie avec ce qu’on appelle la nature, de subsister sobrement, de sortir de l’assujettissement de l’argent... » Il va encore plus loin en ces termes : « Ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes s’inscrit dans une guerre générale menée par l’oligarchie contre les peuples ».

Cette guerre n’expliquerait-elle pas aussi le mépris du gouvernement à l’égard des personnels courageux qui veulent pouvoir prendre soin des malades dans les hôpitaux et des vieux dans les EHPAD, à l’égard des étudiants qui veulent le droit et les moyens d’étudier, à l’égard des cheminots qui refusent qu’on les accuse de coûter trop cher pour supprimer leur statut de fonctionnaires ?

 Les salariés vont-ils se révolter ?

C’est la question que posent Patrick Artus, qui est chef économiste de la Banque Natixis, et la journaliste Marie-Paule Virard, dans d’un récent ouvrage  ! Pourtant, ces deux auteurs, qui ont déjà publié ensemble de nombreux livres, sont loin d’être de dangereux gauchistes. Mais c’est un réquisitoire très révolutionnaire qu’ils dressent contre la finance mondiale : au lieu de s’assagir après la crise de 2008, elle est repartie de plus belle  ! Ils dénoncent le fait qu’alors que les taux d’intérêt s’étaient effondrés, le capitalisme financier, poussé par les grands investisseurs anglo-saxons, a gardé les mêmes critères de rendement des capitaux investis ! De sorte que, pour continuer à maintenir, dans une économie atone, de telles rétributions à leurs actionnaires, c’est à leurs salariés que les entreprises ont fait porter la charge de l’ajustement, en comprimant les salaires puis en licenciant. Puis, avec la reprise (ancienne aux États-Unis, plus récente en Europe), les entreprises ont engrangé des profits, ont acheté des concurrents mais elles n’ont ni investi, ni augmenté les salaires, comme elles le faisaient jusqu’ici dans les périodes de reprise. Seules les rémunérations des PDG ont augmenté. « On est obligé, écrit ce chef économiste, de constater que la prospérité des riches est associée à une pauvreté et à des inégalités de revenus accrue, et à rien d’autre ».

Ces deux auteurs précisent que ce phénomène s’est doublé, avec la désindustrialisation et la révolution technologique, d’une bipolarisation du travail qui a rongé la classe moyenne, creusé les inégalités et fait le lit des populismes.

Pour sortir de cette impasse, ils proposent un “capita­lisme européen”, un effort massif d’éducation, une plus grande participation aux bénéfices, de faire payer plus de charges aux entreprises qui licencient, d’accroître la représentation des salariés dans les conseils d’administration et de favoriser l’émergence d’investisseurs de long terme européens…

 Le refus du travail

Tel est le titre de l’ouvrage que viennent de publier David Frayne, professeur en sociologie à l’Université de Cardiff et Baptiste Mylondo, enseignant philosophie et économie à Lyon. Ce livre, sous-titré Théorie et pratique de la résistance au travail, est préfacé par Dominique Méda, professeure de sociologie à Paris-Dauphine et auteure de nombreux essais. David Frayne, interrogeant de nombreuses personnes qui ont renoncé à chercher du travail, des individus ordinaires « partageant le simple désir de travailler un peu moins et de vivre un peu plus », leur demandait « quel a été le moment de bascule, comment vivre en étant considéré comme incomplet ou inutile, quelles nouvelles perspectives s’ouvrent  ? » Il commente : « Ces parcours ne contiennent-ils pas le ferment d’une alternative politique, donnant des armes pour imaginer une forme plus robuste et plus authentique de liberté  ? …Chômage de masse, insécurité professionnelle et travail précaire font de l’emploi une source de revenus, de droits et d’appartenance sociale de moins en moins fiable ».

Et Thomas Coutrot, dans son livre Libérer le travail (éd. Seuil), confirme : pour lui « Souffrance au travail et destruction écologique ont la même source : une organisation néo-taylorienne du travail foca­lisée sur le rendement financier et indifférente à ses autres effets. Cette machine à extraire le profit écrase le travail vivant, celui qui mobilise notre corps, nos sens, notre intelligence, notre sensi­bilité, notre créativité, notre empathie et qui fait de nous des êtres humains ».