L’allocation universelle (I)

par  le Collectif Charles FOURIER
Publication : janvier 1987
Mise en ligne : 23 juillet 2009

La Grande Relève se propose d’ouvrir régulièrement ses colonnes à l’information concernant l’association internationale qui fut fondée, sous ce nom, en septembre dernier, par les participants au colloque de Louvain-la-Neuve, en Belgique.

Nous commençons, cela va de soi, par le Collectif Charles Fourier, organisateur du colloque et promoteur de :

C’est quoi ?

L’allocation universelle est un revenu auquel a droit,
de manière absolument inconditionnelle, tout citoyen ou résident
permanent d’un pays. Le montant de ce revenu varie d’une personne à
une autre en fonction de son âge : les enfants reçoivent
moins, les personnes âgées davantage. Et les moins valides
ont droit eux aussi à un montant majoré tenant compte
de leurs besoins accrus.
Mais pour avoir droit à ce revenu, il n’est pas nécessaire
d’avoir travaillé et cotisé dans le passé, ni d’être
demandeur d’emploi. Les femmes au foyer, par exemple, ont droit à
l’allocation universelle, même si elle n’ont jamais eu d’emploi
et ne souhaitent pas pour l’instant en trouver un. En outre, le montant
de ce revenu est le même pour tous (à âge et invalidité
donnés), quel que soit le niveau du salaire ou des intérêts
que l’on touche par ailleurs, et quels que soient les revenus de la
ou des personnes avec lesquelles on cohabite éventuellement.
Le fait que l’on trouve un travail ou que l’on se mette en ménage,
par exemple, ne réduit d’aucune façon le niveau de l’allocation
universelle à laquelle on a droit.

 Combien ?

Les chiffres proposés par le collectif Charles
Fourier concernent la Belgique. Nous convertissons en Francs français
 :
Si vous avez entre 18 et 65 ans, vous recevez chaque mois 2 355 F, sans
condition aucune. Si vous êtes plus jeune, vous recevez (ou vos
parents reçoivent pour vous) 942 F par mois en moyenne. Et si
vous êtes plus âgé, vous recevez en moyenne 3 532
F. (Au lieu de seuils, on peut prévoir une augmentation graduelle
d’année en année). Bien sûr les allocations familiales,
les primes de naissance, les crédits d’impôt pour personnes
à charge, indemnités de chômage et autres allocations
inférieures au montant de l’allocation sont supprimées.
Pour ceux dont les allocations ou indemnités dépassent
le montant qui leur est alloué sous forme d’allocation universelle,
il est concevable de prévoir un supplément de revenu sous
forme de pension ou d’indemnité complémentaire. Par ailleurs,
tous, bien sûr, continuent à disposer d’une assurance soins
de santé s’ajoutant à leur allocation. Et comme aujourd’hui,
rien n’interdit à qui que ce soit de cotiser pour s’assurer d’une
pension plus élevée ou d’un revenu de remplacement plus
élevé en cas de perte de son emploi, que ce soit à
titre individuel ou à travers des négociations collectives.
Les montants mentionnés n’ont rien de sacré. Rien, dans
la notion d’allocation universelle, n’implique que son montant ne dépasse
pas ce qui est socialement défini comme le seuil de la pauvreté.
A plus long terme, il est concevable que ce montant aille bien au-delà
d’un pouvoir d’achat de 2 355 F actuels. Et plus il le fait, plus il
devient concevable d’assouplir le marché du travail. Des réglementations
rigides qui ont tout leur sens lorsque les travailleurs sont contraints
de trouver un emploi cessent d’être indispensables lorsqu’on donne
à chacun d’entre eux la possibilité de quitter son emploi
tout en continuant à percevoir, lui et sa famille, un revenu
substantiel.

 Un outil efficace contre la pauvreté ?

La pauvreté, c’est clair, n’est pas une question
de sous. D’abord, parce que c’est aussi une question de savoir comment
on les utilise : si vous êtes drogué, par exemple, même
un revenu bien supérieur à la moyenne a peu de chance
de vous permettre d’échapper à la misère. Mais
aussi parce qu’être pauvre est au moins autant une affaire d’exclusion
de la vie sociale : pas de milieu de travail, des relations sociales
qui se font difficiles, souvent la solitude. Mais l’allocation universelle,
précisément, ne se différencie pas tant du système
actuel par l’argent qu’elle donne aux plus pauvres que par les possibilités
qu’elle leur ouvre.
Si vous êtes dans la pauvreté, en effet, le système
d’assistance actuel tend à pénaliser systématiquement
tout effort que vous faites pour échapper, petit à petit,
à votre situation. Dans un système d’allocation universelle,
par contre, l’administration sociale vous laisse en paix. Pas de contrôle
de vos ressources, pas d’immixtion dans votre vie privée. Trouver
un travail, réorganiser votre vie autrement, partager un logement
n’affectent en rien votre plein droit à l’allocation. De plus,
cette allocation n’est pas quelque chose qu’il vous faudra aller mendier,
que vous risquez de ne pas obtenir, faute d’avoir frappé à
la bonne porte, alors même que vous et votre famille en avez le
plus urgent besoin. Et ce n’est pas non plus quelque chose dont vous
avez à avoir honte, qui fait de vous un « pauvre »,
un « nécessiteux », quelqu’un qui vit ostensiblement
au crochet des autres, puisque tous sans exception - le maire de votre
ville et sa femme de ménage - Bernard Tapie et Charles Aznavour
- perçoivent cette même allocation.

 Est-ce que cela renverra les femmes à leur
foyer ?

L’émancipation, elle non plus, n’est pas qu’une
question de revenu. Mais elle n’est pas concevable sans un minimum d’autonomie
financière. Or comment assurer pareille autonomie à toute
personne - et en particulier à ces 850000 femmes belges qui n’ont
aucun revenu propre et vivent dans une relation de dépendance
économique totale à l’égard de leur conjoint -
sans tomber dans l’un des deux travers suivants ? Soit encourager les
femmes à se replier sur leur foyer : c’est la trappe du foyer.
Soit contraindre toutes les femmes à accepter un emploi en dehors
de chez elles : c’est le travail forcé.
Pour réaliser l’autonomie financière de toutes et tous
en évitant le premier écueil, on peut songer à
l’équivalent de ce qui s’appelle, dans les pays de l’Est, de
« loi antiparasites » : une obligation légale de prester
un travail rémunéré, corollaire d’un droit à
un tel travail, qu’il incombe aux pouvoirs publics de fournir en cas
de carence du secteur privé. On évite alors bien le premier
écueil, mais évidemment pas le second. Pour assurer l’autonomie
financière sans recours au« travail forcé »,
on peut envisager d’autre part ce qu’on appelle parfois un « salaire
de femme au foyer ». Le second travers est alors évité,
mais c’est pour tomber autant qu’il est possible dans le premier, pareil
salaire n’étant pas fondamentalement différent de la « 
prime de rapatriement » que certains veulent donner aux travailleurs
immigrés, les langes et les casseroles jouant ici le rôle
de pays d’origine
Assurer une autonomie financière à toutes et à
tous en évitant simultanément l’un et l’autre écueil
n’est cependant pas impossible. C’est précisément ce que
réalise l’allocation universelle.
Même si l’on ne confond pas - comme on le fait trop souvent -
l’allocation universelle et le salaire de femmes au foyer, on peut tout
de même se demander si les femmes travailleront plus ou moins
avec une allocation universelle que sans. Globalement, on n’en sait
rien. Et ceux qui prétendent pouvoir apporter à cette
question une réponse générale sont soit naïfs,
soit malhonnêtes. Mais une chose est certaine. Il y a des mères
de famille de condition modeste qui prestent à l’extérieur
un travail ingrat et mal payé mais dont elles ont un besoin absolu
en raison du revenu qu’il procure à leur ménage. Il est
hautement plausible que ces femmes abandonneront (ou renégocieront)
leur emploi dès le moment où une allocation universelle
serait instaurée. Est-ce un mal ? Seuls peuvent le croire celles
et ceux qui estiment qu’il est possible de libérer les femmes
en les contraignant à prester de longues heures pour un faible
salaire, sous la férule d’un autre mâle au moins aussi
despotique que leur conjoint.

(A suivre)

© Copyright Pwâvre Vert.


N.D.L.R. : Nous n’avons malheureusement pas la place
de reproduire en une seule fois ce texte que nous avons reçu
de son auteur, Philippe Van Parijs, et qui a été publié
en Belgique par « Pwâvre Vert ». Dans le prochain numéro,
nous reproduirons, en particulier, les estimations chiffrées
effectuées pour la Belgique sur la base de données de
1982, et d’où résulte le montant proposé pour l’allocation
universelle.