Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : janvier 1987
Mise en ligne : 23 juillet 2009

Les étudiants et les lycéens nous ont
donné une leçon d’efficacité et de démocratie.
Ils ont obtenu le retrait du projet de réforme de l’enseignement
supérieur (improprement appelé « projet Devaquet »
et du projet Monory de réforme des lycées. Mais ils ont
chèrement payé leur victoire : un mort et des blessés
graves dus aux provocations gouvernementales.
Leur but atteint, ils ont tout naturellement dissous leur coordination
nationale. Mais ils nous ont bien promis de remettre ça si le
gouvernement parle à nouveau d’instituer son code de la nationalité.
Apolitiques au début, les étudiants ont vite compris après
la dure répression de leur mouvement, ce qu’incarnait « 
le libéralisme » et ils ont promis de s’en souvenir en 1988.
Contrairement à tout ce qu’on pouvait lire dans les presses de
droite ou de gauche, inspirées l’une et l’autre par le reaganisme,
le thatché-risme, la compétition sauvage,... ils nous
ont rappelé que ce qui était pour eux le plus important,
c’était finalement la devise de la république française
 : liberté, égalité, fraternité. Tapie, c’est
fini ! Tant mieux ! Il n’en demeure pas moins que, sélection
ou pas, leurs problèmes d’emplois n’en sont pas résolus
pour autant. Mais rêvons un peu, rêvons qu’ils vont bientôt
comprendre que c’est tout le système économique qui est
à changer !
Revenons en attendant aux folies qui agitaient les parlementaires français
avant que les étudiants leur secouent les puces.
Une petite folie, c’est celle qui a saisi M. J.P. Bechter, député
RPR de la Corrèze, qui dans un récent rapport parlementaire
écrit à propos des ventes d’armes : « Dans ce domaine
là aussi, le temps est venu de s’ouvrir au changement... Il faut
que l’ère libérale fasse son entrée dans l’exportation
d’armement.

Nous devons être les meilleurs pour les conditions
de vente, car l’exportation d’armes donne du travail à 100.000
personnes en France... En matière d’industrie d’armement, un
Français sur trois vit de l’exportation... ».
M. le député ne nous dit pas, par contre, combien de personnes
dans le monde ont fait mourir les armes françaises. Rappelons
que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les « 
petites » guerres ont fait plus de 30 millions de morts ! On se
souvient du succès remporté par les « Exocets »
français contre les navires de nos alliés britanniques
lors de la guerre des Malouines ! On peut certainement trouver d’autres
exemples, au Liban ou au Tchad. En France même, les terroristes
ont peut-être utilisé des armes françaises.
De tout cela, M. Bechter s’en foût éperdument, du moment
que les industries de l’armement fournissent ou, tout au moins, conservent
des emplois !
Mais le délire militaro-libéral du député
ne s’arrête pas là : constatant que les structures administratives
ne répondent plus aux exigences du marché « parce
qu’elles sont étatiques ou paraétatiques », il écrit :
« il faut que de nouvelles compétences, que des hommes
au fait de nouveaux circuits de décision des pays importateurs
d’armes puissent participer à cette mission que je n’hésite
pas à qualifier de service public : l’exportation d’armes ».
En fait, le député de la Corrèze souhaite la création
de nouvelles sociétés de droit privé qui participeraient
à la prospection et à la réalisation de marchés
nouveaux d’armement, « au besoin en utilisant mieux les attachés
militaires et commerciaux ». Ces attachés là sont,
comme tout le monde le sait, des fonctionnaires, autrement dit ils appartiennent
à cette race parasite, maudite par les« libéraux ».
C’est encore une illustration de plus de la doctrine (non avouée)
des « libéraux » qui consiste à mettre l’Etat
au service des intérêts privés.
Mais au fait, pour ceux qui l’ignoreraient, en Corrèze, il y
a Tulle, et à Tulle il y a une manufacture d’armes !

***

De toutes façons, quand il s’agit d’armes,
on ne sait plus se retenir voyez le « grand satan », Reagan,
qui vend des armes à l’Iran et la Grande-Bretagne qui va livrer
des radars de défense, encore à l’Iran, pays qui ne se
cache pourtant pas d’entretenir le terrorisme international, au nom
de la guerre sainte, il est vrai !
Pour sauver un système économique périmé,
quelques fous font courir au monde le risque d’une destruction totale.

***

Au risque de me répéter, je voudrais
encore une fois revenir sur le problème des « investissements
qui créent des emplois », mais je serai très bref.
Dans le numéro d’Octobre de la revue de l’INSEE « Economie
et statistiques » on pouvait lire que la reprise des investissements
qui s’était déjà manifestée en 1984, s’est
poursuivie avec une croissance de 13 % en volume mais que, par contre,
aucune amélioration n’a été constatée sur
le front (notez le terme militaire) de l’emploi : l’hémorragie
s’est poursuivie au même rythme que les années précédentes
et 140.000 emplois ont encore été perdus en 1985, soit
3,9% des effectifs.

***

Une autre baudruche qui est en train de se dégonfler,
c’est celle de « l’emploi dissimulé ». Là encore,
je m’en remets à des sources que l’on ne peut pas soupçonner
d’être favorables à l’économie distributive, le
rapport annuel de l’OCDE sur les « perspectives de l’emploi ».
Ce rapport comportait une étude sur le poids et la fonction de
« l’emploi dissimulé », cette expression désignant
à la fois le travail au noir et l’économie souterraine.
Il ressort de l’étude que « l’emploi dissimulé ne
constitue pas une source importante de revenus pour la grande masse
des chômeurs, ce type d’activité allant plutôt à
des personnes déjà pourvues d’un emploi... Les inégalités
du marché officiel du travail sont transposées et reproduites
sur le marché de l’emploi dissimulé... La progression
du chômage enregistrée depuis dix ans ne s’est probablement
pas accompagnée d’une expansion parallèle de l’emploi
caché ».
Les mythes sur l’emploi, quel qu’il soit, continuant à s’effondrer
les uns après les autres, il n’est donc pas étonnant que,
de tous côtés, on nous parle de revenu minimum garanti.
Il faut bien solvabiliser les gens pour qu’ils achètent !
Après tout, c’est peut-être ça la transition vers
l’économie distributive !