Mêlez-vous de vos affaires !

(1)
par  R. MARLIN
Publication : janvier 1987
Mise en ligne : 23 juillet 2009

Parmi tous les livres portant sur l’économie
parus ces derniers mois, j’ai retenu celui-ci en raison de la personnalité
de son auteur et de son appartenance politique.

L’AUTEUR ET LE LIVRE

Claude Quin, 53 ans, conseiller municipal PCF de Paris
de 1977 à 1981, a été responsable d’études
économiques en entreprise pendant 15 ans, professeur associé
de gestion à l’Université de Paris-Dauphine durant 8 années,
rédacteur en chef d’« Économie Politique » de
1974 à 1981. M. Quin fut nommé président du conseil
d’administration de la RATP le 5 août 1981. Désigné
par le premier gouvernement Mauroy qui avait ainsi mis fin à
une discrimination inadmissible en démocratie, il a été
contraint à la démission en raison des exigences de nouvelles
économies formulées par le gouvernement Chirac et remplacé
le 11 juin 1986 par M. Paul Reverdy.
M. Quin fut un homme de concertation, aussi bien avec ses collaborateurs
dont certains ont aidé pour la rédaction de son ouvrage,
qu’avec le personnel et ses représentants. Il a été
un président à part entière utilisant tous les
pouvoirs des textes réglementaires, à la différence
de ses prédécesseurs. Le livre est une sorte de cours
d’économie appliquée à la gestion des entreprises
avec de nombreux exemples vécus, notamment lors de sa présidence.
Il reflète assez bien dans ce domaine et en général,
la doctrine actuelle du PCF. II est agrémenté de caricatures
pleines d’humour signées Pef et de sous-titres quelquefois amusants :
« Des cercles (de qualité) qui tournent rond » (page
205), quelquefois paradoxaux : « Elitaire pour tous (A. Vitez) »
(page 195), toujours bien venus : « d’honorables correspondants
(page 170) », « Le profit en crise » (page 75).
L’auteur est un homme de progrès et de courage. Il faut évidemment
prendre le titre de son livre comme une incitation et non comme un rejet
ainsi que certains l’avaient cru. Il n’hésite pas à déranger :
« Malgré la qualité de l’école prestigieuse
qui en porte le titre, il n’est plus aujourd’hui de formation vraiment
« polytechnique ». Cela dépasse les capacités
humaines (page 194) » ; lorsque l’on sait qu’il était entouré,
surmonté, surveillé et « aidé » par
des anciens élèves de cette école ou leurs séides,
l’on mesure les risques qu’il prenait, encore en poste, à porter
de tels jugements. Il donna encore une preuve de sa rigueur en n’admettant
point que sa conception du service public et de l’autonomie de gestion
de l’entreprise (pourtant incluse dans RATP) fut remise en cause par
son ministre de « tutelle ». Après avoir fait des contre-propositions
et s’être maintenu jusqu’à la limite, il dût partir...
la tête haute.

LA GESTION DÉMOCRATIQUE

C’est clair, l’auteur est pour la démocratie
dans l’entreprise. Pas par idéalisme ou par doctrine, mais au
nom de l’efficacité par une meilleure motivation de tout son
personnel. C’est le meilleur moyen d’obtenir une bonne utilisation des
moyens matériels et financiers à disposition, ainsi qu’une
excellente adaptation au progrès technologique galopant et aux
techniques de pointe. « Ce n’est pas facile. Les intérêts,
les habitudes, la culture acquise, l’air que l’on respire, rendent le
même hommage à la rentabilité, celle de l’argent.
Il faut donc un peu de courage. Et aussi l’espoir que donne le sentiment
d’avoir choisi, même à contre-courant, la bonne voie (page
229).
A la rentabilité financière à court terme recherchée
par les financiers, M. Quin oppose la rentabilité économique
et sociale. Au lieu de la productivité capitaliste, rapport entre
le profit et le capital, il définit le rapport valeur ajoutée
sur capital comme le véritable objectif à atteindre pour
une gestion plus humaine. A la place du tableau de bord à usage
exclusif de la direction générale, il a établi,
après concertation avec les organisations syndicales, une batterie
d’indicateurs largement diffusée qui permet à l’ensemble
du personnel interessé de juger des résultats obtenus
par l’entreprise et, ainsi, de se sentir concerné par les orientations
à choisir. Toutefois « la gestion ne se négocie
pas, sinon on court droit à la cogestion ou au contrôle
ouvrier unanimement refusés jusqu’ici » (page 197), ce qui
n’est pas exact, ni en France - coopératives ouvrières
- ni en Allemagne.
L’on commence donc à mieux mesurer les difficultés dans
lesquelles se meuvent ceux qui prétendent faire du social, de

l’humain et de la concertation vraie, dans un système économique
par nature implacable pour les modestes et les scrupuleux.

LES GRANDES ENTREPRISES PUBLIQUES ET PRIVÉES

Malgré les lois Auroux sur la participation
des travailleurs à la gestion, M. Quin reconnait la difficulté
de mise en application de ses projets, surtout dans le secteur privé.
Nous l’avons vu. Dans le secteur nouvellement nationalisé, en
dépit de la loi de démocratisation des entreprises publiques :
...« La gestion n’a pas été tellement modifiée,
les règles sont restées grosso-modo les mêmes (Le
Figaro, 2 janvier 1985)... Les dirigeants des grandes entreprises nationalisées
(à quelques exceptions près) sont issus des mêmes
milieux et des mêmes grandes écoles... (Le Monde 28-29
avril 1985) ces phrases sont relevées par CI. Quin. « Certes
... concède-t-il, il ne s’agit pas de faire l’apologie des déficits... »
Alors ? serait-on tenté de répliquer sans que l’ensemble
de l’ouvrage n’apporte d’éclaircissements vraiment convaincants
à cette interrogation, sauf l’affirmation d’un optimisme foncier
sur l’issue des combats futurs, bien dans la ligne du PCF.
Ajoutons cette citation de Paul Fabra par l’auteur : « ... les opérations
de change concernant les transactions à caractère purement
financier sont dix fois plus importantes que celles relatives à
des opérations traditionnelles d’exportations et d’importations ».
(le Monde du 22 juin 1985). Ainsi dans un système où les
spéculations financières sont dix fois plus importantes,
(ce qui signifie qu’elles sont plus profitables) que les échanges
commerciaux agricoles et industriels, il y aurait place pour des préoccupations
à caractère social ? Il suffit d’observer ce qui se passe
journellement dans les grandes « bourses » du monde pour en
déduire que la plupart des entreprises ne sont que prétextes
à jeux financiers sans rapport avec l’utilité publique
de la production.

LES CONCESSIONS

Pourtant la bonne volonté de CI. Quin est indéniable.
Vis-à-vis des milieux « dans le vent » : lors de son
arrivée à la RATP, il accepte, après hésitation
il est vrai, que les campagnes publicitaires lancées avant lui
soient poursuivies et même amplifiées (page 15). Vis-à-vis
des idées à la mode : l’innovation « le secteur public
innove... » (page 78). 11 « découvre » des moyens
d’améliorer les rendements en réduisant les dépenses :
« analyse de la valeur » définie dans le glossaire
comme « l’analyse des fonctions de chaque unité composant
le produit afin de rechercher la plus grande utilité pour le
moindre coût » (page 233). C’est l’exemple typique d’un faux
progrès, uniquement verbal, car il est bien évident que
les ingénieurs n’ont point attendu les années 1980 pour
orienter leurs recherches dans ce sens-là. De même, ne
sont pas nouveaux : l’utilisation systématique du progrès
technologique, la chasse aux rebuts et l’amélioration de la qualité,
la diversification des appels d’offres extérieures afin de déjouer
les coalitions d’intérêts, la simplification des appareillages
techniques au lieu de la sophistification, péché mignon
de nombreux techniciens, etc... (pages 147 à 150). Il est évident
que l’accélération du progrès technique requiert
une formation toujours mieux adaptée des hommes en vue d’améliorer
leur qualification. Admettons seulement que la bonne façon de
gérer consiste à rechercher dans tous les domaines, et
pas forcément par des économies primaires de personnel,
les coûts les plus faibles pour un service le meilleur possible
 ; là encore rien de nouveau...

CRÉATION OU SUPPRESSION D’EMPLOIS ?

Nous approuverons une annexe 2, page 94, introduite
sous la signature de C. Masson qui signale les coûts cachés :
un déplacement en
automobile dans la région parisienne revient à 4,6 F à
la collectivité en termes sociaux (entretien du réseau
de voirie, contrôle et surveillance de la circulation et du stationnement,
éclairage et signalisation) alors qu’un déplacement en
transport en commun ne lui revient qu’à 3 F (indemnités
versées aux transporteurs en compensation de l’obligation de
maintenir des tarifs peu élevés) (2). Parmi ces coûts,
celui du chômage : « Au total, suivant les modes de calcul
et l’étendue des points de vue pris en compte, les chercheurs
évaluent entre 50 000 F et 100000F le prix annuel (caché)
direct et indirect d’un chômeur pour la collectivité. Pour
l’entreprise qui licencie, c’est par contre un allègement de
ses charges !...
A l’inverse, CI. Quin pense que le meilleur rendement du transport collectif
justifie le transfert vers celui-ci des déplacements individuels.
Ainsi les entreprises publiques de transport pourraient créer
des emplois. Ce fut le cas de la RATP qui dégagea 3.200 emplois
nouveaux entre 1982 et 1984. L’auteur oublie que les progrès
techniques qui avaient permis antérieurement la suppression des
chefs de train du métro, des receveurs d’autobus, puis des poinçonneurs,
auraient fort bien pu se traduire par la suppression des conducteurs
de métro. Le pilotage automatique est suffisamment au point :
il assure le fonctionnement du métro de Lille depuis son ouverture,
en mai 1983, sans personnel fixe sur les trains. Ce n’est que pour des
raisons dites « sociales », en fait l’opposition des syndicats,
que les conducteurs subsistent à Paris. Donc les emplois nouveaux
auraient pu être économisés. Mais le PCF et la CGT
sont obligés de faire croire à leurs adhérents
que le plein emploi est toujours possible. La base ressent très
mal les menaces de chômage, à juste raison dans le régime
actuel. Les « luttes » portent souvent sur l’emploi. La doctrine
marxiste d’agit-prop qui privilégie l’action sur le tas, entraîne
les responsables à bâtir une légende de « casse »
d’usines. Le patronat est accusé de vouloir la destruction de
l’industrie française pour des raisons inavouables, alors qu’il
ne cherche, avec les actionnaires et les financiers, que le profit maximal ;
ce qui est le fondement du capitalisme international. CI. Quin participe
de son mieux à cette entreprise de désinformation. « 
La question est partout posée : les technologies nouvelles, l’informatique,
les robots sonnent-ils le glas du travail humain ? Non ! Ce qu’ils annoncent,
c’est une profonde transformation de celui-ci. Mais cette transformation
ne comporte aucune fatalité de déqualification ou de rejet ».
(page 29).

L’EXPORTATION DU CHÔMAGE

« Objectivement, le progrès technologique
appelle des dépenses massives pour la recherche et la formation,
donc pour les hommes. Il ne peut en être autrement que si l’on
accepte la dépendance des pays qui ont pris de l’avance et si
l’on se résigne à entrer dans une spirale de colonisation
technique et de sousdéveloppement scientifique... » (pages
29 et 30).
Ainsi faudrait-il que nous participions à la gigantesque et implacable
lutte mondiale pour rejeter le chômage ailleurs. Il est vrai que
certaines nations y réussissent et ont même créé
des emplois. C’est le cas de l’Extrême-Orient et notamment du
Japon, puis de la Corée du Sud, où les travailleurs acceptent
des salaires et/ou des conditions de vie que certains, à droite,
nous donnent en exemple. Ils inondent ainsi les marchés de produits
à bas prix : photographie, Hi-Fi, TV et maintenant automobiles.
C’est aussi le cas des Etats-Unis en raison de leur faculté d’exporter
leur chômage par des manipulations sur le dollar et une dette
énorme aussi bien intérieure qu’extérieure, due
en grande partie à des dépenses militaires galopantes.
Il n’est pas sérieux de vouloir nous engager dans un tel combat,
qui n’est pas pour rien dans l’extension du terrorisme, des prises d’otages,
dans le déclenchement des conflits locaux, de plus en plus meurtriers
et qui, à terme proche, menace d’entraîner un conflit majeur.

L’ILLUSION

Cl. Quin va jusqu’à écrire : « 
Une grande entreprise publique... peut, par exemple, imposer ses vues
à l’Etat... elle peut encore plus facilement faire accepter ses
projets par des collectivités publiques intermédiaires.
Le poids de la technique risque alors de primer les choix politiques...
 » (page 221).
C’est peut-être en réfléchissant à ces dernières
phrases qui témoignent d’une appréciation, pour le moins
fausse de la situation, qu’après son éviction de la RATP,
il aura repris, probablement, ses cours de gestion des entreprises à
l’Université.
Quant à nous, nous retiendrons qu’entrer dans le jeu du système
capitaliste en prétendant ignorer son inhumanité fondamentale
relève de l’échec.

(1) Mêlez-vous de vos affaires par Claude Quin,
Édition J.C. Lattes - 1985 -243 pages.
(2) Sans compter l’investissement initial qui accroîtrait encore
la différence - rapport de M. Pierre Merlin (Université
de Paris VIII).