La France dans le brouillard

par  J. MALRIEU
Publication : janvier 1982
Mise en ligne : 22 décembre 2008

LA France est dans le brouillard. Les Français ne savent plus
à quels saints se vouer. Après Giscard, Mitterrand. Après
Barre, Delors. Et la marée du chômage ne cesse de monter.
Le sentiment général est qu’ils se plantent tous. Tous
les politiciens, chefs de partis ou de syndicats ont l’air de marcher
à côté de leurs pompes. A commencer par le Pierrot
lunaire qui nous sert de Premier Ministre.
Rassurons les Français. Ils ne sont pas les seuls à pédaler
dans la choucroute et à avoir porté des jocrisses au pouvoir.
Regardez Mme Thatcher et ses 3 millions de clochards, Ronald Reagan
qui se farcit 500 000 chômeurs supplémentaires en un mois,
et dont la politique est dénoncée par ses propres conseillers.
Keynésiens ou monétaristes, conservateurs ou sociaux-démocrates,
les dirigeants occidentaux sont également impuissants à
sortir leurs pays de la crise.
C’est que ni les uns ni les autres n’embrayent sur les véritables
raisons de la crise qui ne tient essentiellement ni au mode de gestion,
ni au mode de propriété, mais à la nature même
de l’économie de marché. Dans ces conditions, débattre
de la relance par la demande ou de la relance par l’offre ou des mérites
comparés de la gestion étatique (nationalisations) ou
de l’autogestion, comme le fait Edmond Maire, c’est s’égarer
dans des questions subsidiaires et perdre de vue le problème
fondamental. Que penser de ces aimables plaisantins, comme Lionel Jospin
ou Rocard, qui discourent sur la rupture avec le capitalisme en même
temps qu’ils affirment leur attachement à l’économie de
marché. Confusionnisme ou palinodies ?
Fort heureusement - comme nous l’annoncions il y a 6 mois - les gens
simples et les travailleurs commencent à prendre conscience des
causes profondes de la crise et des véritables dimensions du
débat. Ecoutons les ouvriers de Renault : « Il faudrait
savoir si le socialisme consiste à bien gérer le système
existant ou à changer les conditions de vie et de travail des
salariés. Les O.S. ont voté à gauche pour que la
vie change. Pas pour avoir des multinationales plus compétitives.
 »* Les ouvriers de Renault ont mis le doigt au coeur du débat.
Ils expriment, sous une autre forme, l’exigence que le Pape Jean-Paul
Il vient de réaffirmer solennellement dans sa dernière
Encyclique : l’économie doit être au service des hommes
et non l’inverse. Produire pour vivre et non pour vendre. En finir avec
« les sauts périlleux de la marchandise », pour reprendre
une heureuse expression de Marx. Remplacer l’extorsion par la concertation,
l’échange marchand par l’échange convivial. Telle est
la question centrale de l’époque. C’est le dilemme posé
il y a 50 ans par Jacques Duboin qui concerne aujourd’hui toute la planète
 : Economie compétitive ou Economie distributive.
Dans le cadre de la compétition mercantile il n’y a pas d’issue
à la crise où s’enfonce le monde. Celle- ci ne fera que
s’aggraver à mesure que les conditions exceptionnelles dont avait
bénéficié l’économie capitaliste après
la 2e guerre mondiale disparaîtront avec l’internationalisation
du marché, la raréfaction des ressources et le redressement
des termes de l’échange. L’introduction des nouvelles technologies
informatiques, en éliminant progressivement les forces de travail,
lui porteront le coup de grâce. L’homme est une denrée
de moins en moins réclamée sur le marché. L’extension
irrésistible du chômage ne peut qu’accentuer le déséquilibre
structurel de l’offre et de la demande globales qui mine le système.
Les choses vont-elles mieux à l’Est ? Il ne le semble pas. La
socialisation des moyens de production ne doit pas faire illusion. Elle
n’est que le support d’une nouvelle forme d’exploitation à mi-chemin
de l’esclavagisme et du capitalisme d’Etat. Il ne faudrait pas commettre
l’erreur de changer un cheval borgne contre un aveugle. Au demeurant,
l’économie du bloc soviétique elle aussi, dans la dépendance
du marché mondial et sa volonté de puissance ne le cède
en rien à celle du bloc occidental. L’affrontement des deux impérialismes
et la course aux armements qui en résulte sont en train de conduire
le monde au bord du gouffre.
La montée des périls fera-t-elle prendre conscience à
l’humanité de l’effroyable engrenage où elle est entraînée,
de la démentielle stupidité de sa démarche ? Il
y a sur la Terre suffisamment de ressources et de savoir-faire pour
assurer à tous les peuples des conditions d’existence décentes.
Les hommes vont-ils continuer à dilapider ces ressources - limitées
de toute évidence - pour se concurrencer, pour se combattre et
finalement se détruire ou parviendront-ils à les gérer
pour satisfaire équitablement et raisonnablement leurs besoins
 ?
Parier sur le bon sens des bipèdes, quand on connaît l’histoire
« pleine de bruit et de fureur » de l’espèce humaine,
est la gageure la plus aléatoire qui soit. Mais il n’y a pas
d’alternative, sauf se croiser les bras en attendant l’Apocalypse. Contrairement
aux marxistes, nous ne faisons pas confiance aux mouvements de l’Histoire.
Le salut de l’Humanité ne relève pas de la dialectique
mais de l’Ethique ; il se fera à contre- courant ou ne se fera
pas. Que l’entreprise soit difficile, nous n’en doutons pas. C’est d’une
mutation de l’espèce humaine qu’il s’agit. Il y faudra des assises
planétaires. Mais les premiers tabous, les règles fondatrices
des premières sociétés ne sont pas nés autrement.
On n’a pas le choix. C’est ça ou l’anéantissement. L’Utopie
ou la mort, a dit René Dumont.
La France peut prendre la tête du combat pour la Vie, contre les
forces de mort. Mais à condition de sortir de la confusion ou
l’entretiennent des politiciens à courte vue et des partis sans
envergure. L’enjeu véritable de la période est sans commune
mesure avec les options dérisoires qu’on lui propose. Nationalisations
ou autogestion, propriété privée ou propriété
collective. Ces options n’ont de sens que subordonnées à
l’alternative fondamentale : compétition ou concertation. Loi
de la jungle ou société conviviale.
La concurrence impitoyable qui se déguise sous la bannière
du libre échange et permet aux exploiteurs de jouer les peuples
et les travailleurs les uns contre les autres doit faire place à
une organisation non-conflictuelle de la production où toutes
les potentialités pourront être utilisées, sans
exclusive ni surenchère. Aux lois aveugles et destructrices du
marché, il faut substituer les lois de l’HOMME.

* Propos rapportés par J. Julliard dans le Nouvel Obs du 8 novembre.