Le génie de la liberté

(1)
par  A. PRIME
Publication : juillet 1990
Mise en ligne : 16 mars 2009

Dans notre article de Juin, la Relève, nous
avons évoqué le livre de J. Julliard. Nous en donnons
ciaprès un panorama plus vaste, car il s’agit d’une réflexion,
d’une analyse souvent lucides et pertinentes sur le monde politique,
économique, social et culturel des deux derniers siècles,
et singulièrement, sur le monde actuel.
Quelques lignes directrices Julliard, éditorialiste au Nouvel
Obs est aussi directeur d’études à l’Ecole des Hautes
Etudes en Sciences Sociales. II est anticommuniste sans réserve,
Mendésiste hier, Rocardien aujourd’hui c’est logique - ; partisan
affiché de l’économie de marché, et cependant contre
le capitalisme et le libéralisme en ce sens qu’ils ne permettent
pas l’épanouissement de l’homme. Car Julliard est un humaniste,
comme beaucoup d’intellectuels de gauche à l’heure actuelle.
Mais comme tous ceux qui pensent que l’économie de marché
est incontournable et qui sont progressistes, au moment de proposer
des solutions, de conclure, sa pensée est peu convaincante. Et
pour cause.
Nous laisserons le lecteur juger à travers de larges extraits.
Mentionnons que l’auteur consacre quelques lignes à Jacques Duboin
(page 172) qu’il a dû connaitre à travers André
Gorz, son excollègue au Nouvel Obs : "La machine dont le
but est d’économiser du travail se trouve aujourd’hui accusée
précisément de faire ce pour quoi elle a été
faite. C’est ce que Jacques Duboin, théoricien de l’abondancisme
(sic) avait bien mis en valeur dans les années trente".

Introduction : comment Julliard pose le problème.

Nous vivons la fin d’une époque. Commencé
le 1 er août 1914 avec le déclenchement de la Première
Guerre mondiale, le XXe siècle s’est terminé vers Noël
1989 à Bucarest, avec la liquidation de l’ordre européen
et international issu de la Seconde. Désormais, à l’exception
de l’Albanie, l’Europe est libre ou sur le point de l’être. Le
communisme agonise. La guerre froide est liquidée.
Soixante-quinze ans : c’est peu pour le siècle qui s’achève
sous nos yeux dix ans avant la date prescrite. Surtout si on le compare
à celui qui l’a précédé : le XIXe. Celui-là
avait commencé en avance, le 5 mai 1789, avec l’ouverture des
états généraux, et ne s’est terminé qu’avec
le début du premier conflit mondial, en 1914. Le XIXe a été
gratifié d’un quart de siècle supplémentaire. II
le méritait. II fut une ère de progrès scientifiques
gigantesques, de paix relative et d’extension de la liberté.
Le XXe, lui, a été amputé de la même durée.
II ne l’a pas volé... Jamais comme au XXe, on n’avait dépensé
autant d’énergie et d’intelligence à des oeuvres de mort
et de déshumanisation. Nous avons connu depuis soixantequinze
ans, c’est vrai, un progrès scientifique et technique ininterrompu
 ; un accroissement sans précédent des niveaux de vie dans
la partie industrialisée du monde. Cela, on ne l’enlèvera
pas à notre époque. Pour le reste, elle restera dans l’Histoire
comme une formidable régression de la conscience des civilisés..

Le génie de la liberté : alors que le
socialisme réel, le seul qui mérite le commentaire politique,
a basculé tout entier du côté du collectif, qu’il
n’a jamais été capable de sécréter en son
sein les anticorps qui lui auraient permis de résister à
sa pente naturelle, la démocratie, elle, est restée toujours
présente dans le siècle. Elle en a parfois accompagné
les excès, mais c’est en son nom que les constestataires montent
à l’assaut des Bastilles qu’elle a contribué à
élever.
Le socialisme, quant à lui, est né de la démocratie,
nul n’en peut douter ....

Alors que les socialistes sont au pouvoir...

"Telle est la difficulté de tout gouvernement
socialiste. Elu par les classes populaires, il commence inévitablement
par dialoguer et par négocier avec les couches bourgeoises. C’est
aux hommes d’affaires, aux cadres, aux publicitaires, plus qu’aux ouvriers,
aux employés et aux fonctionnaires, que le gouvernement Rocard,
venant après celui de Laurent Fabius, propose des perspectives
d’avenir. C’est avec les premiers que le socialisme gouvernemental,
à travers une multitude de canaux officieux et de contacts informels,
discute de la politique de la nation. Le forum de l’Expansion, les dîners
du Siècle, les multiples colloques réunissant presque
en permanence les mêmes personnages, hommes d’affaires, journalistes,
intellectuels de renom, avec des ministres, membres de cabinets ministériels
ou de la haute administration sont des lieux de concertation plus importants
que les congrès des partis ou l Assemblée nationale ellemême...

Quant aux syndicalistes ... au lieu d’en faire les
porte-parole des travailleurs, on les transforme en otages du pouvoir...

Parmi les nombreuses raisons qui expliquent les succès
actuels du Front national, et son installation durable sur la scène
politique française, figure l’incapacité du Parti socialiste
de se substituer au Parti communiste là où celui-ci s’effondre
...Là où le PCF disparait, on dirait que la banlieue retourne
à l’état sauvage. Présent dans les centres de vote
et les isoloirs, le PS ne l’est guère dans les cités HLM,
les quartiers, les immeubles, les escaliers et les cours. II n’a pas
de presse à y vendre, pas de militant à y envoyer... A
Dreux, lors du deuxième tour de l’élection législative
partielle du 3 décembre 1989, trois ouvriers sur quatre ont voté
Le Pen.
Où sont dans tout cela, les classes populaires ? Nulle part.
Que sont les ouvriers devenus ? Rien du tout. Voyez le pouvoir socialiste.
II n’a rigoureusement rien à dire aux ouvriers, aux employés,
aux fonctionnaires, sinon qu’il leur faut voter pour lui, pratiquer
la grève avec modération, et n’attendre d’amélioration
de leur sort que de l’accélération de la croissance économique.
Voici bien la grande régression sociale de notre société
moderne ; les prolétaires y sont redevenus des pauvres. Ils ont
cessé de faire peur. Dans le meilleur des cas, ils font pitié.
Dans le pire, on leur fait honte de leur improductivité, de la
charge qu’ils représentent pour le budget social de la nation.
Quand a déferlé le libéralisme des années
quatrevingt-cinq, il ne faisait pas bon gagner moins de 8.000 francs
par mois. On était automatiquement soupçonné de
coûter cher au pays.

Depuis qu’elles ont déserté leurs syndicats
et porté au pouvoir leurs représentants politiques, les
classes populaires ont payé bien cher les nouveaux droits qu’elles
se sont acquis : du devoir de se taire ! D’acteurs qu’ils étaient
jadis, les travailleurs sont devenus des assistés. Où
vit-on jamais socialistes délibérer avec les classes populaires
de l’avenir de la nation ? Dans le meilleur des cas, on négocie
avec eux leurs salaires.. Le plus souvent, désormais, on le leur
octroie ; et les ministres socialistes, forts de leur légitimité
sociale et de leur aisance à tutoyer les syndicalistes, oublient
de les consulter à la veille des grandes décisions sociales.
Avec l’atténuation des luttes de classes et le refroidissement
du débat politique, les clivages ont changé de nature
 : le principal d’entre eux n’est pas celui qui sépare le capital
du travail, mais celui qui sépare les élites dirigeantes
des classes laborieuses. On ne fera désormais croire à
personne qu’un ministre socialiste est plus proche d’un ouvrier socialiste
que d’un ancien ministre UDF Entre un membre de la classe politique
et un travailleur, il y a différence de condition : c’est beaucoup.
Entre deux membres de la classe poilitique, il n’y a différence
que d’opinions, c’est-à-dire pas grand chose".

Communisme et capitalisme vus par Julliard

Bien sûr, il s’agit d’un jugement se référant
à la concomitance de l’effondrement du communisme et du triomphe
du capitalisme.
"Même moribond, le communisme reste désastreux. D’abord,
pour ceux qui le subissent encore. Comme résidu politique, il
peut en effet survivre longtemps à sa mort intellectuelle et
sociale...
Quant à nous autres Occidentaux, nous n’en avons pas encore fini
avec le vieux cadavre puant. La gauche européenne en particulier
devra continuer à exorciser la mémoire de ceux qui l’ont
compromise. Mais la pire pollution posthume que continue de produire
le communisme, c’est le discrédit durable qu’il a jeté
sur toute critique du capitalisme. Dans les pays de l’Est, les intellectuels
et les économistes n’arrivent pas à trouver le moindre
défaut à l’économie de marché. Ou, s’ils
en trouvent, c’est pour en rejeter la faute sur les circonstances.

Or, nous avons grand besoin d’une critique du capitalisme.
En le privant de toute contestation, on lui rend le pire des services.
Voilà un étrange paradoxe : le système fondé
sur la

concurrence n’a plus de concurrent ! Le régime
fondé sur la discussion n’est plus discuté ! Faute d’adversaires,
le système libéral ne sait que faire de sa liberté
 ! parce qu’il est demeuré seul sur scène, le capitalisme
s’imagine qu’il est en bonne santé. Tel n’est pas le cas. L’ironie
de l’Histoire est qu’il voit ses ennemis expirer au moment où
il se trouve devant des problèmes qu’il est incapable de résoudre
par ses propres moyens.
Les matamores de Mai 68 et les "marxistes" d’Epinay sont devenus
sans le moindre effort des admirateurs inconditionnels du capitalisme,
rebaptisé depuis peu "économie de marché"
pour faciliter les conversions. Si nécessaire qu’elle fût
-comment la récuserais-je après l’avoir si longtemps appelée
de mes voeux ? -, cette conversion au réalisme n’en reste pas
moins un chapitre sans grandeur dans l’histoire de la gauche française...
Sur quatre points au moins, le système fondé sur l’initiative
privée et la libre entreprise se révèle incapable
d’affronter spontanément les problèmes qui se posent à
lui. Ce sont : le dérèglement du système monétaire
international et les menaces de crise boursière à l’échelle
mondiale, dont "l’accident" de l’automne 1987 a montré
qu’il ne s’agissait pas d’une vaine imagination ; le retard économique
du tiers monde et les risques d’explosion qu’entraine l’endette-ment
d’un certain nombre de pays ; l’incapacité de doter les pays
industriels d’équipements collectifs suffisants (hôpitaux,
écoles, loge-ments, urbanisme) ; enfin, le massacre de la nature
et le gaspillage des ressources naturelles...

Il m’a semblé que ce capitalisme faisait un
bien mauvais usage de cette conjoncture exceptionnelle (2). Au lieu
de se lancer dans l’aventure, il se vautre dans la satisfaction. Après
les bourgeois conquérants, les bourgeois concupiscents. Au lieu
de la morale du capital, l’immoralité du fric. Or le capitalisme
n’est vainqueur que par forfait. Devant les grands défis du monde
moderne, le désordre, la pauvreté, la violence, l’insignifiance,
la dégradation de la biosphère, il est à peu près
sans voix. Nous n’avons plus, pour nous abstenir de critiquer, l’excuse
de voir en lui un moindre mal. Le communisme est mort. Le socialisme
est impuissant. Le temps de l’an ticapitalisme commence. "

Solution Julliard : une socialdémocratie moderne

"Dans le précédent chapitre, j’ai
examiné les chances d’un socialisme rénové de dessiner
une voie originale entre les décombres du communisme et les grandes
constructions vides du capitalisme. La social-démocratie n’a
jamais été une spécialité française...
II était assurément nécessaire que le Parti socialiste
français se rapprochât de l’esprit social-démocrate.
C’est d’ailleurs ce qu’il a entrepris de faire, sous l’empire de François
Mitterrand... et de la nécessité. Existait-il un autre
choix ? C’est ainsi que les socialistes ont accepté sans ambiguïté,
et apparemment sans esprit de retour, l’économie de marché
et la légitimité du profit, l’indexation des augmentations
de salaire sur le rythme de l’expansion et non sur celui de l’inflation,
la concertation sociale de préférence à la lutte
des classes...

L’Histoire , pas plus que le temps, ne s’arrête.
Si, aujourd’hui nous sommes tentés de dire qu’il n’y a pas d’au-delà
de la démocratie, il y bel et bien un audelà de la socialdémocratie
 ; et, si nous sommes bien en peine d’imaginer un au-delà de l’économie
de marché, nous devons pourtant concevoir un audelà de
l’économie tout court.

II y a aujourd’hui pour les modernistes du PS, les
seuls capables d’offrir un avenir à ce parti, deux façons
de concevoir leur rôle. La première consiste à s’installer
confortablement au centre et à gouverner conformément
aux attentes des classes moyennes : en deçà de la social-démocratie.
La seconde consiste à renoncer à faire du neuf avec du
vieux et à se décider à faire du neuf avec du neuf.
Autrement dit, à gouverner audelà de la socialdémocratie,
audelà aussi de la tyrannie économique. C’est, dans l’ensemble,
la première voie qu’ont choisie successivement Laurent Fabius
et même Michel Rocard, le second en particulier, avec un succès
public évident que traduisent l’excellence des sondages et le
désarroi de la droite. Pour le moment, Michel Rocard n’a pas
ouvert à ses adversaires la moindre faille dans laquelle ceux-ci
pourraient s’engouffrer. Les leaders de la droite le confient en privé
 : ils n’ont fondamentalement rien à reprocher à la politique
que poursuit le Premier Ministre".
Ces dernières réflexions marquent la limite de la pensée
de Julliard, souvent riche. Son attachement à l’économie
de marché le conduit forcément à une impasse, même
si dans la dernière page de son livre, il y a des considérations
d’ordre plus général qui, isolées, pourraient nous
le faire apparaitre comme un socialiste à part entière :
" J’exprime ici ma conviction que le crépuscule du communisme
marque aussi, pour le panéconomisme qu’est devenue la société
capitaliste, le commencement de la fin ".

Et après avoir remarqué que tous les
plus grands théoriciens du système industriel et capitaliste
en ont souligné le caractère transitoire, il conclut

"II est temps de faire à l’égard
du capitalisme comme Auguste Comte en usait à l’égard
du Dieu de la métaphysique : le renvoyer après l’avoir
remercié des services rendus. Nous ne vivons pas la fin de l’histoire".

(1) J. JULLIARD, Editions du Seuil
(2) La mort du communisme