Le premier marché Plus

par  C. ECKERT
Publication : août 2003
Mise en ligne : 12 novembre 2006

Roger Winterhalter a présenté (GR 1030, mars 2003) le projet de monnaie distributive sur lequel il travaille avec un groupe dans le cadre des activités de la Maison de la Citoyenneté Mondiale inaugurée en 2002 à Mulhouse (voir GR 1021). Cette expérience, « qui ose préfigurer une autre société fondée sur l’abondance et non sur la rareté », a démarré : le premier Marché Plus s’est tenu. Après le temps des simulations, voici donc venu celui de la mise en pratique.

Le groupe Economie Solidaire se réunit une fois par mois à la Maison de la Citoyenneté Mondiale (MCM), depuis une bonne année, généralement le premier mardi du mois à 19 heures [1].

 Les préparatifs

Après avoir élaboré le projet, au printemps dernier, le groupe a entamé une période de simulations destinées à s’assurer que, dans l’ensemble, les demandes des membres du groupes correspondent aux propositions de ces mêmes membres. L’adéquation ayant été jugée satisfaisante, le lancement de l’opération est décidé lors de la réunion du mois de mai et la date du premier Marché Plus est fixée au 23 juin. D’ici là chaque participant aura le loisir de se procurer son carnet personnel autocopiant [2] lui permettant d’exprimer les propositions qu’il fera lors du prochain marché, c’est-à-dire pour le mois suivant si la périodicité du Marché Plus est mensuelle.

À titre d’exemple, considérons Monsieur Distri1 qui souhaite proposer des cours de philosophie, des heures de ménage à la MCM et des bons d’achat. Monsieur Distri1 doit donc remplir trois fiches. Sur chacune d’elles il indique son nom, la date et l’objet de la proposition. Les cinq heures de cours de philosophie qu’il inscrit sur la première fiche sont comprises comme cinq heures pour le mois à venir et lui sont comptabilisées 50 Plus, la valeur de base ayant été fixée à 10 Plus de l’heure. Sur la deuxième fiche il note deux heures par semaine, en précisant qu’il s’agit de bénévolat, ce qui représente au total huit heures et lui vaut donc 80 Plus, puisque la valeur horaire est la même qu’il s’agisse de cours ou de ménage. Enfin, sur la troisième fiche, il propose trois bons d’achat, valant 10 Euros chacun, qui lui rapportent un total de 30 Plus, le taux de change étant de 1 Plus pour 1 Euro. Ceci fait, Monsieur Distri1 dépose un exemplaire de chaque fiche dans l’urne prévue à cet effet et garde le double dans son carnet. Chaque participant procède de la même manière avant la date de clôture, fixée une semaine avant le Jour J de façon à permettre l’inventaire de l’ensemble des propositions, l’émission de la quantité de monnaie correspondante et le calcul de sa répartition entre les différents partenaires.

Dans l’intervalle, la « charte pour la mise en place d’une monnaie solidaire et distributive » est achevée. Il y est spécifié, entre autres, que « la monnaie sera distributive et ne donnera pas lieu à versement d’intérêts et à une spéculation quelconque », que « la quantité de monnaie émise doit correspondre à la production, aux marchandises, aux biens, aux services mis à disposition par les participants », que « les partenaires doivent être représentatifs d’un éventail très large (chômeurs, précaires, demandeurs d’asile, ouvriers, cadres, artisans, commerçants… ) », que « la monnaie sera détruite ou restituée à l’émetteur après usage », et que « l’expérimentation devra faire ressortir l’aspect distributif ; la mise en commun, le principe de l’abondance et non de la rareté ; la solidarité, le partage et le lien social qui en découlent ; la préfiguration d’une autre société ».

 Le premier Marché Plus

Ce 23 juin, jour du premier Marché Plus, nous sommes une vingtaine de personnes à nous retrouver à 18 heures à la MCM. Après avoir rappelé que « la monnaie n’a d’autre valeur que de permettre des échanges », Roger Winterhalter retrace les motivations de cette expérience de monnaie distributive, ses objectifs et ses modalités de mise en œuvre (voir GR 1030). Il indique que 26 personnes ont fait des propositions mais estime qu’il faudrait être environ 300 pour que cette expérimentation puisse être concluante et propose donc à chacun de convaincre 10 autres personnes d’entrer dans le groupe. Chaque participant prend ensuite un exemplaire de la liste des biens et services disponibles à l’occasion de ce marché, ainsi qu’un exemplaire de la répartition. Roger commente ces deux documents.

La prédominance des offres de services (cours de français, de philosophie, d’économie, d’informatique et de tricot, chambre d’hôte, mise à disposition de vaisselle, d’une voiture, d’une machine à coudre et d’outillage, traduction, ménage, secrétariat, covoiturage, composition de documents, animations artistiques, gardiennage, couture, repassage, rénovation de meubles, bricolage, cuisine, courses et aide à la création d’entreprises) et du bénévolat au sein de la MCM (nettoyage, secrétariat, cours de français pour les demandeurs d’asile, comptabilité et informatique) par rapport aux offres de biens (des gâteaux, un CD, des tickets restaurant et des bons d’achat) résulte de l’absence de producteurs et de commerçants dans le groupe. Il serait souhaitable d’en trouver qui acceptent de participer à l’expérience afin que les partenaires reflètent mieux l’éventail des activités nécessaires au fonctionnement d’une société.

Le total des propositions correspond à un montant de 3.613 Plus. C’est cette somme dont les trois-quarts, soit 2.710 Plus, sont répartis également entre tous les participants.

Puisque ceux-ci sont au nombre de 26 et que le multiple de 26 le plus proche est 26 x 104 = 2.704, chaque participant se voit attribué un revenu de base égal à 104 Plus.

Ceci fait, il reste 3.613 - 2.704 = 909 Plus à répartir.

À cette somme s’ajoutent 500 Plus, valeur conférée aux dix vestes qu’un commerçant a données (elles ont un léger défaut de couleur par endroit) lorsqu’il lui a été proposé de rejoindre le groupe. Cette forme de participation, si elle n’est pas celle souhaitée, est prévue par la charte qui stipule que « les dons à fonds perdus (de commerçants par exemple) sont possibles mais ne sont pas recherchés systématiquement ». Si la valeur des vestes s’ajoute au montant restant à répartir, celle associée au bénévolat effectué à la MCM doit être déduite, car le travail correspondant bénéficie à tout le monde, ce sont des services collectifs. Comme ils ont généré 930 Plus, il reste finalement 909+500-930 = 479 Plus à distribuer au prorata de la valeur des propositions des uns et des autres.

Celles-ci étant comprises entre 35 et 390 Plus, le revenu complémentaire varie de 5 à 52 Plus.

Au final, le revenu total s’échelonne de 109 à 156 Plus, soit moins de 50 % de différence entre le plus élevé et le plus faible, alors que les valeurs des propositions des différents participants varient dans un rapport supérieur à 11.

Il y a donc bien eu émission d’une quantité de monnaie basée sur la production de biens et services, et son mode de répartition en fait bien une monnaie distributive, mais l’égalité des revenus n’est pas encore atteinte.

 

Après ces commentaires, la deuxième partie de la réunion est consacrée au marché proprement dit.

Les participants vont retirer les Plus auxquels ils ont droit, puis consultent la liste des propositions et discutent avec leurs partenaires selon les propositions qui ont retenu leur attention. Certains essayent des vestes avant de se décider, ou non, pour l’une d’entre elles, d’autres échangent leurs coordonnées ou conviennent d’un jour avec l’auteur d’une proposition de service qui l’intéresse, d’autres encore échangent leur Plus contre des bons d’achat.

Au sujet des bons d’achat, il faut préciser qu’il existe à Mulhouse un réseau d’une trentaine d’enseignes acceptant les mêmes bons d’achats. Il y en a toutefois également d’autres disponibles au Marché Plus, certains partenaires s’étant procuré des bons d’achat auprès de commerçants spécifiques (magasin de vêtements, producteurs bio au marché, …).

 Et après ?

Pendant la deuxième partie de ce premier Marché Plus, tandis que les partenaires commençaient à acquérir des biens ou des services, plusieurs questions concernant leur évaluation sont apparues. C’est ainsi que Mme Distri2, qui avait proposé de mettre sa machine à coudre à disposition, trouvait que compter 10 Plus de l’heure, le même prix que si elle avait proposé de faire de la couture, était un peu beaucoup. De même, la chambre d’hôte a été comptée 100 Plus par jour sur la base de 10 heures à 10 Plus, bien que mettre à disposition un lit pour une nuit ne soit pas vraiment du travail.

D’autres produits sont difficiles à évaluer. Par exemple, le prix d’un gâteau doit-il être fixé par référence à celui pratiqué dans un supermarché, dans une pâtisserie, ou calculé à partir du prix des ingrédients et du temps passé à sa confection ?

 

Toutes ces questions, et d’autres encore, seront sans doute l’objet du travail du groupe dans les prochains temps.

Déjà, la charte prévoit que les principes qui y sont « énoncés et acceptés sont appelés à évoluer en fonction de l’expérimentation ».

Des ajustements du mode de fonctionnement pourront être suggérés et testés.

Le prochain Marché Plus se tiendra après l’été, en septembre, après quoi il deviendra mensuel.

Laissons donc cette expérience suivre son chemin quelques mois de manière à avoir le recul nécessaire pour les critiques et les encouragements.


[1Maison de la Citoyenneté Mondiale, 20 rue Paul Schutzenberger, 68200 Mulhouse, 03.89.33.97.86, mcm.arso @wanadoo.fr

[2= ce que l’on écrit sur une page est reproduit sur la page suivante


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.