Les Japonais trichent-ils ?

par  R. MARLIN
Publication : février 1990
Mise en ligne : 2 avril 2009

Les Américains du Nord sont extrêmement
perturbés par les Nippons. Leur belle assurance s’effondre lorsqu’ils
font le point de l’offensive financière menée tous azimuts
par les Asiatiques. La peur de l’avenir a gagné l’Europe. Ce
ne sont plus seulement les appareils photographiques et les récepteurs
radio portatifs japonais qui monopolisent les marchés, mais toute
l’électronique grand public qui est menacée. Les industriels
de l’automobile sont effrayés par la menace et, comble de tout,
les composants électroniques, sources de tout l’avenir des technosciences
de la communication et de la connaissance, sont en train de passer sous
la domination exclusive des sociétés nippones.

Un bilan rapide

Tous les indicateurs concordent : le Japon est en tête
de toutes les nations pour :
- la balance des paiements courants : 95 Md de dollars d’excédents
en 1987,
- le taux de chômage : 2,3 % en 1988 et aussi probablement en
1989, le plus bas des pays industrialisés,
- l’accroissement du pouvoir d’achat du salaire brut moyen : 3,5 % en
1988, 3,4 en 1989,
- l’indice de la production industrielle 136 en 1988 (base 100 en 1980),
- l’augmentation des prix à la consommation : 0,6 % seulement
en 1988, 1,7 environ en 1989,
- la croissance de 5,7 % en 1988, estimée 5 % en 1989,
- la diffusion de la presse : l’Asahi Shimbun tire chaque jour à
8 M d’exemplaires, - le record de la capitalisation boursière
2800 Millions de dollars en 1988, etc...
Quelques résultats spectaculaires ont frappé l’opinion
aux Etats-Unis et dans la Communauté Européenne :
- rachats de Columbia par Sony et du Rockfeller Center par Mitsubishi,
- classement de dix banques nippones sur les dix premières mondiales
(six d’entre elles viennent d’entrer à la Bourse de Paris)
- production de véhicules automobiles de 12,7 M en 1988, devant
les Etats-Unis depuis 1981,
- dépôt de 300.000 brevets d’invention en 1988 ; trois fois
plus que les Américains et dix sept fois plus que les Français,
- financement des grandes universités américaines par
les géants japonais et parmi elles, le célèbre
MIT (Massachusetts Institute of Technology) etc.

Une accusation

Devant le danger, les réactions sont vives.
En France, on a observé que la négociation "Peugeot"
s’est déroulée sur fond de concurrence Honda, Nissan et
Toyota. Mais celui qui s’estime le plus en péril est sûrement
Alain Gomez, Président Directeur général de Thomson.
Devenue l’une des pièces maitresses de l’Occident en matière
d’électronique grand public, sa société est exposée
en première ligne. A. Gomez s’affole et déclare à
TF1, le 24 novembre 1989
"Le marché japonais est totalement fermé. II est
organisé par les grands groupes japonais entre eux..." avec
pour conséquence que " les prix intérieurs japonais
sont nettement supérieurs aux prix mondiaux... Un Japonais n’achète
pas un poste de télévision ou un disque compact au même
prix qu’un Français en France ou un Américain aux Etats-Unis..."
.II achèterait 20 à 30 % plus cher qu’à l’extérieur.
A. Gomez poursuit : "Cet argent supplémentaire qui est offert
par le consommateur japonais aux industriels de son pays est tout entier
consacré à la recherche et au développement.. Le
consommateur japonais finance ainsi la guerre à l’extérieur
par l’industrie japonaise... dans la mesure où son système
social et ses conditions de travail sont bien moins acceptables que
chez nous... " Et il conclut : "Le problème est de savoir
si nous allons accepter que, du fait de cette tricherie, notre propre
système social et notre propre système de vie soient balayés...".
Le PDG de Thomson qui vient d’ailleurs de passer un accord avec Toshiba
pour la fabrication commune de magnétoscopes et qui n’est donc
pas à une contradiction près, insiste dans "le Point"
du 18 décembre 1989 (1). II réitère ses accusations
de tricherie et demande une barrière douanière européenne
afin qu’en la matière, l’Europe conserve son autonomie de production
et de technologie que les Etats-Unis ont perdue. Voulant ignorer que
la CEE est dominée par le "libre échangisme"
de Kohl et Thatcher, il demande une protection pour ceux qui "ont
déjà la corde au cou - les industriels de l’électronique
- et ceux qui vont l’avoir - les industriels de l’automobile".
II craint que "l’indépendance de nos pays" soit, à
terme, en cause.
A. Gomez n’aurait-il pas dû, avant de réagir aussi inconsidérément,
réfléchir aux causes de cette situation et à leurs
conséquences inéluctables ?

Une motivation

Pour ceux qui croient encore que les guerres modernes
peuvent être gagnées ou perdues, le réveil est brutal
 : les deux nations qui auraient été "vaincues"
en 1945, l’Allemagne et le Japon, sont économiquement parmi les
plus puissantes.
Les Japonais ont été humiliés en 1945. Leur ultra-nationalisme
a été brutalement choqué par les explosions nucléaires
d’Hiroshima et de Nagasaki sans que leurs armes aient pu véritablement
être mises en oeuvre sur le terrain. Le proconsul Mac-Arthur s’est
substitué à la famille impériale pour conduire
le pays. Sacrilège !
L’histoire des relations entre le Japon et les Occidentaux fut d’ailleurs
mouvementée. Une suite d’échecs et de revanches la caractérise.
Les Orientaux en ont conçu une grande détermination qui,
faute de s’exercer dans le domaine militaire, se reporte dans l’économie
financière.
Le manque "d’espace vital" avait entrainé le pays à
se joindre à l’axe "Rome-Berlin". Le peu de ressources
en matières premières le contraint aujourd’hui à
se spécialiser dans la "valeur ajoutée" industrielle.
Les Japonais ont donc décidé d’égaler puis de dépasser
les Américains sur leur terrain. Avec une volonté, une
ténacité, une abnégation que certains trouveront
admirables et une discipline que d’autres qualifieront d’excessive (2),
ils se sont voués en grande majorité à cette tâche
et ont, d’ores et déjà, atteint une grande partie de leurs
objectifs.
Aujourd’hui, ils souscrivent, en moyenne, 30 % des bons du Trésor
américains permettant ainsi d’amortir l’immense dette des Etats-Unis,
mais détenant en même temps un gage qui leur permettra
d’exercer, lorsqu’ils le désireront, une pression économico-politique
décisive sur leurs débiteurs.

Un miraclie ?

Comment en sont-ils arrivés là ?
D’abord, c’est bien connu, en copiant les modèles occidentaux.
Mais ensuite en les améliorant, puis en innovant. Le dénigrement
n’est plus de mise. Ces Japonais qui étaient, parait-il, des
alcooliques du travail (workalcoholic en anglo-américain) incapables
de penser en binaire (langage des ordinateurs) et vivant dans des clapiers
à lapin, d’après une mission de parlementaires occidentaux,
donnent en fait des leçons.
Ils ont commencé par mettre en place un système d’enseignement
remarquable entièrement adapté au but à atteindre.
Etant donné l’orientation du monde vers la technoscience, ils
ont dirigé leurs facultés en ce sens. Aujourd’hui les
universités techniques sont les plus prestigieuses. 35.000 diplômés
de haut niveau sortent chaque année des facultés scientifiques.
C’est le plus fort taux par habitant du inonde.
Suivant en cela les enseignements du Boudha, ils vénèrent
les anciens. Ne voulant pas perdre la plus faible partie de l’expérience
des vieux médecins , ils leur font enregistrer leur savoir sur
ordinateur joignant ainsi, dans un raccourci saisissant et combien révélateur,
la tradition la plus ancienne avec la science la plus en pointe.
La voiture à quatre roues directrices, la caméra auto-focus,
la vidéo mobile parlante, la télévision miniature
portable, l’escalator courbe, le caddy-robot, ce sont eux. Les Américains
envisagent sérieusement d’adopter leur système de télévision
haute définition de préférence au procédé
européen D2 Mac. Ils dominent dans le domaine des ordinateurs
de cinquième génération, ceux qui parleront, traduiront
et commenceront à penser.
Les tensions engendrées, parmi les adolescents, par un enseignement
ultra sélectif, se seraient apaisées et le nombre des
suicides d’adolescents serait retombé à la moyenne mondiale.
Les jeunes Japonais bénéficient d’une organisation unique
au monde d’apprentissage de la musique et les virtuoses collectionnent
les récompenses, dans les concours internationaux, pour la plupart
des instruments.

Un avenir

Certains Japonais débordent de fierté !
Akio Morita, PDG de Sony, et Shintaro Ishihara, romancier à succès,
viennent d’écrire un livre à scandale "Le Japon peut
dire non !" Les auteurs célèbrent la dépendance
des Etats-Unis vis-à-vis de leur pays. Malgré l’avertissement
faussement candide de l’éditeur Kobunsha suivant lequel cet ouvrage
ne serait pas destiné aux étrangers, l’arrogance américaine
est ébranlée. Même si les auteurs sont accusés
d’extrémisme, leurs thèses font du bruit...
D’autres habitants du pays du "Soleil Levant" reconnaissent
que la société "d’abondance" n’est pas encore
satisfaisante chez eux. La population vieillit, la contestation s’extériorise
de plus en plus, en même temps que la pollution s’accroit. Le
système de couverture sociale est très imparfait. Le logement
devra être amélioré. Ne doutons pas toutefois qu’après
avoir bénéficié de transferts de techniques industrielles,
les Nippons sauront apprendre aussi dans ce domaine. Leur nouvelle richesse
leur facilitera la répartition. La croissance risque d’être
attisée par l’augmentation du budget militaire (139 % sur 15
ans de 1971 à 1986). Malgré la renonciation aux forces
armées inscrite dans la Constitution dictée par Mac-Arthur,
le Japon a dorénavant le troisième budget des armées
au monde, devant la France. La force "d’autodéfense"
prend des allures menaçantes étant donné son haut
potentiel technique.
L’habileté et l’obséquiosité bien connues des Japonais
font merveille. Ils ont su s’introduire en Europe avant 1993, ils y
contrôlent 506 usines pour un investissement de 10 M de dollars
et leurs trois grandes marques y produiront plus d’un million de voitures
avant 1995. Enfin ils ont déjà investi 9 M.de F dans l’immobilier
de la région parisienne et les géants de l’assurance commencent
à s’installer en France.
La concurrence s’annonce sévère dans tous les domaines...

Au-delà de la récrimination

A. Gomez découvre qu’il y aurait des lois dans
la jungle capitaliste ! N’est-il pas en contradiction avec lui-même
 ?
Comment comparer les prix intérieurs du Japon avec ceux des pays
occidentaux alors que tout le monde sait que les taux des changes sont
purement spéculatifs et qu’il n’existe aucune parité entre
le pouvoir d’achat réel des différentes monnaies ? Du
reste, les prix, même dans un seul pays, sont très divers
suivant les points de vente, tous les consommateurs le savent.
Les Japonais sont souples, ils se sont imposé une auto-limitation
des exportations de voitures aux Etats-Unis contre le maintien du bouclier
armé américain. Comment, dans ce sytème, le leur
reprocher ?
Les adversaires de Thomson se battent, ils savent tourner les principes
capitalistes à leur avantage. Ce sont des gagneurs, des battants,
des innovateurs. Ils réussissent. N’est-ce pas là l’idéologie
que les patrons veulent enseigner aux jeunes Français ?
Et même si les Nippons paient vraiment plus pour un même
produit, où est le mal ? La mode, la publicité et, quelquefois,
le snobisme ont bien réussi à convaincre un nombre important
de clients d’acheter cinq ou six fois (500 à 600 %) le prix normal
des chemisettes de même qualité sous prétexte qu’elles
portent un crocodile, des robes ou des bagages qui sont signés
par certains stylistes. Les bénéfices qui en résultent
n’ont, en France, jamais servi à la recherche ni au développement.
Les financiers français sont trop avides et ils laissent de notoriété
publique l’Etat procéder à ces dépenses qu’ils
considèrent improductives...
Si les travailleurs de l’archipel acceptent quelquefois des salaires
et des conditions de travail inférieurs aux habitudes occidentales
en ce domaine, c’est aussi par dévouement à leur entreprise,
à leur patrie et par consensus syndical (3). Estce que, par hasard,
A. Gomez serait partisan d’employer du personnel contestataire qui adhérerait
à des syndicats oppositionnels par principe ? Est-ce qu’il embaucherait
pour ses fabrications d’armement hautement sophistiquées et donc
ultra-secrètes (4), des étrangers ou des Français
soupçonnés de convictions internationalistes ?
Les Japonais, c’est vrai, bloquent au maximum leur marché : normes,
réglementation, subtilités de langage ou de législation
sont prévues pour décourager les importateurs. Dans la
"guerre" économique que se livrent les puissances industrialisées,
tout le monde en fait autant sans l’avouer. Si nous avions le coeur
de plaisanter sur ces sujets, nous rappellerions ces paroles de César
 : "Si on ne peut plus tricher avec ses amis, ce n’est plus la peine
de jouer aux cartes". (5) Les Occidentaux utilisent entre eux ces
mêmes pratiques. C’est la loi du plus fort. Malheur aux perdants
La réaction d’ A. Gomez : "Pouce ! je ne joue plus"
est infantile.
En résumé, les Japonais dominent le soidisant libéralisme.
D’autres les suivent dans cette voie : Coréens, Malaisiens, Chinois
des différentes obédiences, etc... Les ennuis des patrons
occidentaux ne font que commencer.
Conclusion : détrompons d’abord le lecteur qui penserait que
cette chronique chante la gloire du Japon et de ses habitants. Bien
au contraire, nous avons tenté de montrer que dans un système
pervers par lui-même, ils se sont montrés mieux adaptés,
c’est-à-dire plus pervers que leurs concurrents. Mais tricheurs
 ? non ! Pour tricher. i ! faudrait qu’il existe des règles claires
qui s’imposent à tous, ce qui n’est pas le cas.
Nous sommes évidemment conscients ici que les chefs d’entreprise
ne sont pas les seuls en cause. Leur personnel, depuis les directeurs
jusqu’aux simples employés ou ouvriers, surtout ces derniers,
subira avant eux les méfaits du système.
II serait temps que nous le comprenions tous : ce jeu guerrier est dépassé,
comme la guerre elle-même. Les Japonais eux-mêmes commencent
à l’entrevoir. La technoscience permet et permettra encore davantage
de satisfaire les besoins essentiels, ainsi que les aspirations artistiques,
intellectuelles, ludiques, sportives et autres, de tous. Cherchons ensemble
les voies vers une économie enfin adaptée à la
mutation en cours . Au-delà de la récrimination, c’est
la seule démarche raisonnable.

1. D’où nous avons tiré certains renseignements
et statistiques pour cette chronique.
2 Le réseau NHK de télévision publique fonctionne
grâce à une redevance non obligatoire, mais payée
à 97 % par les téléspectateurs.
3. Voir la célèbre histoire du "gréviste"
qui porte un brassard signalant sa protestation, mais ... continue à
travailler.
4. Dans le sens du secret de Polichinelle.
5. Marcel Pagnol "Marius". acte III , premier tableau.