Vite… un psy !!

par  F. CHATEL
Publication : juillet 2018
Mise en ligne : 5 janvier 2019

« Il y a toujours eu des guerres ! », « Il y a toujours eu des riches et des pauvres », « L’homme est un loup pour l’homme »…
D’où vient la conviction si répandue qu’il est impossible que la société humaine parvienne à s’organiser sans se battre, à partage sans s’entre-tuer parce que la lutte de tous contre tous est une fatalité, inhérente à la nature humaine ?
François Chatel n’hésite pas à proposer son explication :

 Des lumières… pas si claires

C’est à partir du XVIIème siècle que les intellectuels de l’Occident (Spinoza, Locke, Bayle, Condorcet, Diderot, Newton, Hobbes, Hume, Smith, Kant, Leibniz, Franklin, Paine, etc…) réagirent face à la situation dramatique de guerre incessante et, surtout, aux inquiétantes guerres civiles, à causes idéologiques, dont font partie les guerres de religions. Concentrées sur cette constante menace de mort, leurs recherches les amènent à conclure que « l’homme est un loup pour l’homme » [1] et à considérer qu’il s’agit d’une loi naturelle. Partant de cette constatation, ils vont travailler à élaborer des contrats sociaux de façon à gérer du mieux possible la vie en société. Conditionnés par le concept chrétien de responsabilité individuelle et de libre arbitre, et malgré leur anticléricalisme affiché, ils vont promouvoir l’idée que la recherche de l’intérêt individuel commande les êtres humains et constitue donc une seconde loi naturelle.

Adam Smith, en effectuant la synthèse d’une centaine d’auteurs sur la question, va émettre l’idée que les échanges marchands permettent la richesse des nations [2]. Selon lui, les “lois” du marché, basées sur la recherche de l’intérêt personnel par les agents économiques, conduiraient à un résultat inattendu : l’harmonie sociale. Cette confrontation perpétuelle, dénommée « concurrence libre et non faussée » et encouragée aujourd’hui par les économistes libéraux, amènerait les individus à produire exactement ce dont la société a besoin. Cette main invisible règlerait avec justesse aussi bien les quantités produites, que les prix et les revenus. Il ne reviendrait donc à l’autorité souveraine que d’assurer le respect des règles du marché pour garantir la paix sociale.

Et c’est ainsi que la société libérale est réglée par le Droit et le Marché.

D’un côté, le Droit assure la protection des libertés individuelles et de l’autre, la loi du Marché gère les intérêts.

Cette idéologie a abouti à l’économie capitaliste actuelle, considérée, sinon comme étant idéale, mais comme un moindre mal [3], sous prétexte qu’en son absence, le monde retournerait au chaos de la guerre perpétuelle.

Pour pérenniser ce pis-aller, les politiciens se sont chargés d’établir une réglementation qui a abouti aux Déclarations des droits de l’homme, protégeant ce qui est considéré comme droits naturels : l’égalité de certains droits, mais pas des droits économiques, la propriété privée, la liberté, la sûreté et la résistance à l’oppression, et la prédominance de la nation.

Cette conception de la nature humaine, par les conséquences civiques et économiques à laquelle elle mène, s’est trouvée confortée par la réussite matérialiste qui a suivi. Et celle-ci a renforcé l’idée que l’humanité a tout pouvoir sur la nature et qu’elle peut obéir à l’injonction divine de puiser dans celle-ci toutes les ressources nécessaires pour lui assurer une prospérité perpétuelle.

Comment échapper à cette prétention toute occidentale d’amener le monde à adopter ce système qui est basé, soi disant, sur des considérations universelles de la nature humaine ?

À l’instar de l’Église envoyant ses missionnaires divulguer la “bonne parole”, le monde occidental capitaliste a d’abord tenté la colonisation du monde. Puis, après la chute du bloc soviétique, a renchéri en instaurant la mondialisation économique, avec le soutien moralisateur de belles Déclarations des droits de l’homme.

Ayant ainsi posé comme principes souverains, en fanfaronnant tous azimuts, l’égalité de droits et la liberté d’expression, il n’y a plus qu’un petit pas à franchir pour que le capitalisme se déclare garant de la démocratie. Et les occidentaux envoient leurs soldats ornés d’une auréole de sainteté fixée au dessus du casque pour tenter de ramener les mécréants du monde à la juste raison capitaliste et leurs VRP missionnaires qui brandissent "les droits de l’homme" comme jadis d’autres se servaient des dix commandements pour évangéliser les soi disant "sous-développés". Mais inutile de faire un long récit pour constater que la démocratie en occident n’est qu’une grandiose hypocrisie.

Avant de critiquer, mieux vaut balayer chez soi.

 Guerre et commerce

Cependant, ce capitalisme n’est pas né par génération spontanée. Il est le résultat d’un cheminement, d’une succession de causes et d’effets qui l’ont élevé progressivement sur un piédestal.

Tout est parti d’une situation particulière, née il y a environ 5.000 ans en Basse Mésopotamie. Puis, changement climatique, essor du néolithique, situations géographiques restreintes, vont bouleverser les conditions d’existence de cette région.

Force est de constater une “brutale” modification des comportements : l’humain a changé radicalement son impact sur la nature, et aussi sur ses voisins, ses semblables.

Les causes de ce changement politico-économique radical qui, par la faculté d’adaptation de l’espèce humaine, a modelé sa mentalité dans ce secteur géographique, a fait l’objet d’un article précédent [4]. Par contre, deux conséquences s’en dégagent qui, à mon avis, s’avèrent déterminantes sur la suite de l’Histoire et la situation que nous connaissons aujourd’hui : l’institution de la guerre et de l’échange commercial, devenus des situations permanentes du monde occidental.

Dès le développement des grandes agglomérations du néolithique et l’expansion démographique, le stockage des denrées et le besoin d’étendre le territoire pour augmenter les récoltes, sont devenus pressants. Il fallut à la fois se protéger des pillards et aussi conquérir des terres.

Au début, conquérir était simple, il suffisait de prendre la place des chasseurs-cueilleurs pendant qu’ils étaient ailleurs et défendre la place à leur retour. Procédé dont le succès garanti l’a perpétué jusqu’à nos jours à travers le monde…

Par contre, déloger ou envahir des peuples sédentarisés demandait un armement toujours plus élaboré et plus efficace que celui de l’ennemi. Cette nécessité de faire progresser les moyens guerriers pour maintenir sa suprématie s’est muée peu à peu en progrès techno-scientifique dont une grande part reste encore aujourd’hui concentrée sur l’armement.

Ainsi, la société s’est organisée en fonction de cette activité guerrière devenue primordiale et permanente, avec son lot de hiérarchies et de privilèges tirés du prestige.

En parallèle, l’amélioration des moyens de transport (invention de la roue et de l’attelage, de la navigation à voile) a permis de nouer des échanges avec les peuples voisins. Il faut garder en mémoire que, pendant la préhistoire et le début du néolithique, le prestige et la reconnaissance se gagnaient grâce à la générosité. Plus on rapportait à la tribu, plus la considération était importante. Le commerce avec l’extérieur a pu ainsi augmenter le prestige de certains parce qu’ils rapportaient des denrées rares et prisées.

Cette activité devenue permanente à l’instar de la guerre, a institué hiérarchiquement les classes sociales privilégiées des marchands et des soldats. Dès lors, le succès fut garanti par la guerre et le commerce. Progresser en nombre et en puissance fut le résultat de la conquête et de l’échange.

De quoi bouleverser les mentalités et la culture. De quoi bouleverser un équilibre mental établi depuis 2 millions d’années. La gratification et la reconnaissance des siens furent dès lors obtenues grâce, d’un côté, aux conquêtes territoriales et aux butins rapportés (où figurent les esclaves, ces ancêtres des prolétaires, et les femmes destinées aux repos des guerriers) et, de l’autre, par les marchandises d’origines lointaines, rapportées par les marchands. Par exemple, l’antique Égypte entretenait des relations mercantiles avec l’Éthiopie, l’Arabie et l’Inde, et les principaux objets des échanges étaient l’or, l’ivoire, l’ébène, les parfums, les étoffes, les pierres précieuses. La Phénicie, placée dans les conditions les plus favorables pour devenir le centre du commerce, lui donna un vaste essor : ses marchands allèrent chercher le vin, le blé et l’huile de la Palestine, les chevaux et les aromates de l’Arabie, le lin de l’Égypte, les tapis et les étoffes brodées de la Babylonie, les esclaves de l’Asie Mineure, les mulets et les vases d’airain de la région caucasienne, les soieries de l’Inde.

C’est ainsi qu’une hiérarchie sociale, basée sur la manipulation des biens et la possession des territoires conquis, s’est ainsi instaurée entre l’esclave, l’agriculteur, l’éleveur, l’artisan, le marchand, le soldat et le prêtre.

Il ne s’agit pas d’une société d’abondance à laquelle la nature prolifique offre ses ressources, mais dans une société de rareté où l’existence et la survie dépend du travail, du surplus, de conditions naturelles précaires, de la protection des récoltes et des systèmes d’irrigation contre des convoitises, des conquêtes territoriales, des butins et du commerce.

Pour les réaliser au mieux, la faveur en revient à la production matérielle, afin d’acquérir la suprématie armée et commerciale.

 Un bouleversement

On pense que l’origine de la branche humanoïde remonte aux environs de 2 millions d’années avec Homo Habilis, puis Homo Erectus, avant Homo Sapiens. Ces humains ont vécu d’une façon similaire. Chasseurs-cueilleurs, leur économie politique était basée sur « le communisme primitif » et leur culture en dépendait.

Le cerveau humain s’est formé en baignant depuis tout ce temps dans une soupe culturelle basée sur la coopération, l’économie du don, le partage équitable, l’absence de propriétés privées (sauf artisanat personnel) et de chef, l’égalité politique des sexes, l’encouragement à la générosité, l’absence d’État, de police et d’institution judiciaire.

Deux millions d’années à ce régime ! Que représentent 5.000 ans en comparaison ? Si on représente tout ce temps par une seule année, l’économie de guerre et d’échange commercial permanent ne commence que… le dernier jour, le 31 décembre ! L’humain a vécu environ 365 fois plus de temps sous le régime du communisme primitif que depuis : de quoi laisser bien plus que des traces dans son cerveau !

L’organe qui est maintenant considéré comme notre deuxième cerveau, c’est l’intestin. L’alimentation que nous lui avons fournie pendant ces 2 millions d’années fut quasiment la même. De quoi former ses caractéristiques et ses constituants (forme, longueur, nature du microbiote, pH, etc…). Le changement de nourriture survenu avec le néolithique (produits de l’élevage et de l’agriculture céréalière), et qui s’est confirmé jusqu’à notre époque de façon spectaculaire, a conduit à des conséquences néfastes c’est-à-dire à l’apparition de nouvelles maladies, comme l’ostéoporose et les caries, et certaines appelées auto-immunes, comme la sclérose en plaques, la polyarthrite rhumatoïde ou encore la maladie de Crohn, des cancers, etc… Si les progrès de la médecine ont permis d’enrayer leurs conséquences, l’inconfort de vie persiste.

Entre le cerveau et l’intestin, entre les boyaux de l’un et de l’autre, il n’y a qu’un pas biologique. Ce qui a pu détraquer le second et générer des maladies, peut très bien survenir au premier d’une façon cette fois plus psychologique. Ainsi, l’égoïsme, la cupidité, l’envie, la violence, etc … ne seraient-ils pas des “maladies” survenues dans l’ère moderne en raison de ces changements politico-économiques brutaux ? [5] Ainsi, les Hobbes, Smith, Bastiat, Friedman, Hayek, Ricardo, Quesnay, Rueff, Sauvy, entre autres, ne seraient que les théoriciens d’un monde malade ! À la manière d’un schizophrène qui établirait des lois à partir de ses comportements et ses pensées !

 La nature : ennemie ou amie ?

Dans ces conditions propres au berceau de notre civilisation, la Mésopotamie, à partir du 5ème millénaire avant J-C, quelle pouvait être l’opinion de ce peuple envers la nature ? Contrairement aux chasseurs-cueilleurs complètement en accord avec leur environnement pourvoyeur d’abondance, les précurseurs de la civilisation occidentale avaient une relation compliquée avec celle-ci. Elle donnait, mais la récolte dépendait d’un dur labeur et il fallait se protéger de ses caprices : sécheresses, crues capricieuses du Tigre et de l’Euphrate, etc… Pour conjurer le sort, ces peuples faisaient des offrandes aux dieux. Chaque divinité était chargée d’une fonction liée à la marche du monde : par exemple, Outou-Shamash était le dieu-soleil, Nanna-Sin était le dieu de la lune, Doumouzi celui du monde végétal et des vents, Ishkour-Adad était le dieu de l’orage, des mers et des fleuves, Inanna (future Ishtar) était la déesse ailée de la végétation, de l’amour et de la guerre. C’est par l’intermédiaire des prêtres et des prêtresses que les dieux communiquaient leurs désirs aux hommes. Ceux-ci devaient leur construire des temples magnifiques, leur offrir des vêtements précieux, des bijoux, des musiques et des chants, leur préparer de riches repas quotidiens, etc… Pas étonnant que notre civilisation ait toujours développé une animosité récurrente envers la nature : dès qu’elle a perçu sa possible supériorité vis-à-vis d’elle, elle l’a condamnée par vengeance à l’exploitation et à sa destruction. Alors que, loin de là, des peuples nouaient des relations privilégiées avec la nature, considérant même les autres êtres vivants non humains comme des frères, sinon des alliés dans ce monde de la vie.

Deux formes bien différentes de situation politico-économique sont donc en présence.

L’une est faite de sociétés guerrières, hiérarchisées, de commerce sous forme d’échanges, la production est axée sur le surplus.

Dans l’autre : coopération, égalité, partage, commerce sous forme de don ou de troc (avec les étrangers), production sans surplus, guerres sporadiques ou absentes.

Compte tenu de la situation de l’humanité en ce 21ème siècle, quelle politique économique serait judicieuse pour renverser la tendance catastrophique qui se profile  ? Faire confiance à la technologie et poursuivre notre marche en avant, quitte à éradiquer la nature existante pour la remplacer par des productions anthropocentriques telles que le préconise le transhumanisme ? Ou bien faire plus que la paix avec la nature, c’est-à-dire organiser notre économie en accord avec elle, et considérer l’humain comme un être appartenant à la planète-vie ?

 Conclusion

Hélas, un regard lucide montre qu’il n’y aura certainement pas de choix possible. L’état d’esprit occidental, qui prédomine et possède le plus d’influence dans le monde, n’est pas disposé à changer quoi que ce soit à son besoin de conquêtes et de suprématies par la force ou le commerce. Même s’il le voulait consciemment, il serait irrémédiablement poussé par le contenu de son inconscient à maintenir son comportement néfaste et inadapté aux besoins actuels.

Le changement d’orientation sociétale a, depuis 5.000 ans, traumatisé son psychisme au point que seule une thérapie adéquate pourrait lui permettre de s’en extraire. Encore faudrait-il que la volonté de s’en sortir soit honnête et déterminée. Nous avons affaire à un genre d’addiction sévère, comparable à la tabagie ou à la toxicomanie. Faudra t-il qu’il se trouve face au mur pour que l’occidental reconnaisse son trouble psychologique et daigne se remettre en question ? Ou continuera t-il à demeurer dans le déni et à claironner qu’il s’est jamais senti si bien et si persuadé de sa juste raison ? Il est certain, comme tous les accros, qu’il cherchera tous les prétextes pour poursuivre ses déviances, et tous les sophismes pour se disculper des conséquences néfastes de sa psychose. Poursuivre dans le sens du tout technologique favorise complètement son désir perverti.

Il va enfin pouvoir passer à la conquête supérieure, au prestige décuplé et à l’individualisme divinisé, comme le toxico entame la phase supérieure par le recours à la drogue dure.

Qu’importe son entourage et son environnement, seul compte le fait de gratifier sa passion destructrice.

On connaît la suite de ce comportement si rien n’est tenté pour le détourner de cette voie fatale…

Le raisonnement poussé à l’extrême pourrait conduire à conclure : « mais qu’importe ! ». Si le plus redoutable parasite de la planète cherche à se suicider, qu’il ne se gêne surtout pas. Elle saura toujours s’en sortir sans la présence de l’humain. Elle a connu et s’est remise plutôt bien de certaines extinctions brutales.

En admettant la faible probabilité qu’un matin, il (l’occidental) se réveille et prenne conscience que ce qu’il prenait pour un rêve n’est en réalité qu’un cauchemar, et dès lors, décide de s’en sortir, de fuir son comportement de psychopathe et ses effets morbides, qui pourrait donc faire office de psychothérapeute ? À qui s’en remettre pour l’aider à soigner ses traumatismes et le protéger de ses agissements destructeurs ? À mon avis, et sans parler bien entendu d’un retour en arrière, seuls les derniers groupes de chasseurs-cueilleurs ou ultimes peuples vivants [6] en osmose avec la nature pourraient tenir ce rôle et lui être d’un grand secours pour l’aider à amorcer la réadaptation. Mais il y a urgence car la mondialisation commerciale a d’autant plus précarisé leur survie. Juste retour des choses, pourrait-on dire.

Le boomerang est en train d’amorcer son parcours de retour. Soit les habitants des pays DINGO (Démocratiques, Industrialisés, Nantis, Gou­vernés, Occidentalisés) s’en saisissent par lucidité, soit ils vont le prendre en pleine figure.


[1Thomas Hobbes, Elementorum philosophiae sectio tertia de cive, ed. Oxford,Clarendon Press, 1983.

[2Adam Smith, La richesse des nations, éd. Flammarion.

[3Jean-Claude Michéa, L’empire du moindre mal, éd. champs.

[4François Chatel, L’ennemie public n°1 : la pensée occidentale, GR1179, octobre 2016.

[5Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, éd. Presses universitaires de France.

[6Peuples existant aujourd’hui et menacés par la mondialisation économique  : voir peuple autochtone sur Wikipédia.