Dans la Grande Relève de Juillet, "spécial bicentenaire", nous avons tracé à grands traits "la longue marche du socialisme de 1789 à 1989". A l’heure où les lampions des fêtes du bicentenaire de la Révolution s’éteignent, il n’est pas inutile de faire le point sur l’état et les chances du socialisme. Nous prendrons l’exemple de quelques pays pour essayer d’embrasser l’ensemble du problème.
1. France : la Rose effeuillée
Mis à part l’intermède Chirac-droite
de deux années, de 1986 à 1988, la gauche "socialiste"
a dirigé le pays sans partage depuis 1981 et, sauf accident,
cet avantage lui est garanti jusqu’en 1993 : 10 ans effectifs pour "changer
la vie" comme le promettait le P.S. avant d’arriver au pouvoir,
ce n’est pas mal. Or qu’ont fait les socialistes jusqu’à ce jour
qu’on puisse qualifier de révolutionnaire, et que peut-on espérer
qu’ils fassent dans les quatre ans à venir ? Le mieux est de
leur laisser la parole.
Lors du Comité Directeur réuni les 1 et 2 juillet derniers,
P. Emmanuelli, numéro 2 du P.S., constatait :
" Si notre parti renonçait à sa vocation d’être
l’instrument de transformation de la société, avec ce
que cela implique de débats idéologiques (...) pour se
limiter au gestionnarisme mâtiné de défense des
droits de l’homme pour sauver la couleur, ce ne serait plus, rapidement,
d’un parti socialiste qu’il s’agirait, mais de tout autre chose..."
Puis il souligne :
"...l’affadissement de notre identité et de notre capacité
d’action, toutes deux consécutives au déséquilibre
qui s’est peu à peu créé entre la nécessité
de gérer et la volonté de transformer."
Et que dit le premier secrétaire, Pierre Mauroy ,
"L’éventail des revenus s’est creusé, depuis 1984,
aggravant donc les inégalités. Dans le même temps,
les revenus du capital ont explosé, parvenant à des sommets
qu’ils n’avaient encore jamais atteints."
Le modeste journal des distributistes qu’est la Grande Relève
n’a pas attendu que six ans de "gestion" socialiste soient
écoulés pour dénoncer de tels faits, en clair la
trahison du P.S. envers ceux qui avaient mis leur espoir en lui en 1981.
Au fait, M. Mauroy n’a-t-il pas été le premier ministre
de la rigueur ?
Faut-il citer encore le Xe plan ? Les bons résultats économiques
"ont été obtenus par un infléchissement sensible,
au détriment des salaires, du partage de la valeur ajoutée
entre salaires et profits". Autrement dit, les gouvernements socialistes
ont mieux servi le profit que le pouvoir d’achat. Quel aveu !
Comme on le voit, des mots, des discours, des promesses électorales,
puis des voeux pieux pour essayer de regonfler des troupes et des électeurs
complètement démobilisés - ou hostiles - comme
l’ont démontré les résultats des élections
européennes (23% des suffrages).
Et que fait Dieu dans son Olympe élyséen ? Il cisèle
sa statue et soigne sa stature : Jaurès, Blum, Mitterand (Mitterand
plus grand que Blum). La "grande" politique pour les affaires
du monde, dans lesquelles il s’érige de plus en plus en mentor
; des phrases bien frappées, mais sans conséquence, pour
son image hexagonale : "il faut qu’on passe d’un budget de rigueur
à un budget de justice sociale", alors qu’il sait très
bien que, pour bien "gérer" l’économie de marché,
son gouvernement devra faire tout le contraire... comme c’est le cas
depuis 1983. L’Opéra Bastille, la Pyramide du Louvre, l’Arche
de la Fraternité constitueront-ils un passeport suffisant pour
assurer l’immortalité au sphinx de l’Elysée ? Ce qui est
sûr, c’est qu’il n’aura pas sa place au Panthéon socialiste.
Peut-on espérer, malgré cela, qu’un jour "cela bouge"
à gauche, chez les socialistes ou ailleurs. Deux manifestations,
deux petites lueurs d’espoir méritent d’être signalées
:
Le "14 juillet" des vrais sans culottes, célébré
en fait le 9, place de la Bastille, organisé par Gilles Perrault
et le chanteur Renaud, pour brocarder le 14 juillet des riches du monarque
élyséen. Ecoutons Gilles Perrault :
" Nous autres, nous convoquons ici ce soir les ombres des quarante
mille enfants qui, chaque jour, meurent de faim dans le tiers-monde
(...) Nous convions sur cette place de la Bastille les peuples que la
dette enchaîne parce qu’elle est l’esclavage des temps modernes,
le plus grand assassinat de masse, plus meurtrière que ce que
furent jamais les bureaucrates staliniens, plus meurtrière que
les vieillards tankistes de Pékin (. ..) On n’épongera
pas la dette avec la serpillière de la charité."
Un slogan résumait bien par ailleurs l’esprit de cette manifestation, ou plutôt de cette contre-manifestation : "En 1789, la bourgeoisie prend le pouvoir. En 1989, elle l’a toujours". Et Renaud clamait : "La Révolution, c’est bien de la célébrer, c’est mieux de la faire".
Malgré la pluie, 100.000 personnes se pressaient à la Bastille ce 9 juillet, des pauvres, des laissés pour compte. Parmi elles, Monseigneur Gaillot, l’évêque qui dérange ...
La Nouvelle Ecole Socialiste, nouveau courant qui se dessine au sein du P.S. (Julien Dray, Mélanchon). Elle s’est réunie, avec d’autres socialistes et des membres de SOS racisme, le 23 août dans l’optique du Congrès P.S. de mars 90. Un orateur critique "La méthode Rocard que la base sociale et électorale de la gauche perçoit comme une façon de gouverner du pareil au même par rapport à la droite". La politique de Bérégovoy parait "se situer dans une continuité complète avec celle de ses prédécesseurs". Il constate que "le P S. ne joue pas son rôle, lequel ne peut consister à pousser de temps à autre un coup de gueule pour calmer le peuple de gauche, style Emmanuelli dans ses grands jours".
Voilà ce que pensent et disent certains socialistes, députés, sénateurs, de leur parti et du gouvernement "socialiste".
Quel sera dans l’avenir le poids des frondeurs du 14 juillet des pauvres ou de la N.E.S. ? La vague des revendications sociales qu’on prévoit pour la rentrée s’ajoutera à ces manifestations d’insatisfaction. Mais l’économie de marché que défend et gère, depuis 1983, la gauche - souvent mieux que la droite - a retrouvé la santé. Les patrons sont satisfaits de leurs nouveaux serviteurs.
Au moins, les "aiguillons" sont-ils indispensables pour éviter que la société ne s’endorme tout à fait sur ses 3 millions de chômeurs. Les distributistes doivent faire partie des "aiguillons".
2. Pologne
Maintenant les choses sont claires : la déstabilisation
des pays de l’Est (avec, comme prévu aujourd’hui, la Pologne)
entamée depuis une décennie porte enfin ses fruits ; non
que les dirigeants de ces pays n’aient pas une grande part de responsabilité
dans ce qui arrive.
Qu’a dit Walesa cet été, au moment du voyage en Pologne
de Mitterand ? "Le capitalisme est le seul système capable
de faire marcher l’économie". Qui eut crû que les
événements iraient aussi vite ? Bush, lors de son voyage
en Europe, n’a voulu visiter que deux pays de l’Est : la Pologne - où
il a pu, chose incroyable, déjeuner "en toute simplicité"
chez Walesa -, et la Hongrie, qui marche sur les traces de la Pologne.
Piège des communistes qui en laissant la droite gouverner - Mazowiecki
est un ami intime de Monseigneur Glenn - espère qu’elle se cassera
les dents et qu’alors ils pourront revenir en force ? Sûrement
pas. Le phénomène semble irréversible. Et les dollars
vont pleuvoir. Le processus en cours est bien plus insidieux et efficace
que la fameuse politique du "containment" et du refoulement
prônée dans les années 50 par James Burhnam et Foster
Dulles. Et la nomination d’un pape polonais, malgré l’attachement
des Italiens à un pape de leur pays, n’a pas été
innocente.
Exit - exeunt - Pologne et Hongrie ... en attendant la suite.
3. URSS
Que se passe-t-il en URSS ? Où mènent "glasnost et perestroika", si fort applaudies à l’Ouest ? Gorbatchev aurait-il joué les apprentis sorciers ? Alors qu’il voulait avant tout sortir l’économie du marasme, la faire décoller, le résultat le plus clair à ce jour, c’est la révolte des nationalités ; tandis que les magasins sont toujours aussi vides qu’avant, après un discours de cinq ou six ans. Si rien ne bouge de ce côté, Gorbatchev aura loupé son coup et Dieu seul sait ce qui peut advenir : reprise en mains brutale des "conservateurs" et de l’armée après élimination de Gorbatchev ou troubles tous azimuts - population et nationalités - et solution "à la polonaise", c’est-à-dire retour à l’économie de marché, au capitalisme ; et ce après une révolution déjà septuagénaire, qui aurait dû changer la face du monde, même si l’on tient compte des particularités évoquées dans notre article de Juillet : révolution sensiblement à contretemps du marxisme, ravages de la guerre, charges militaires imposées par les Etats-Unis (doctrine Kissinger).
4. Chine
Quelques mois après les événements
qui ont secoué le pays, nous voyons un peu plus clair. Là,
la "reprise en mains" a eu’ lieu, brutale. Curieusement la
situation est totalement différente de celle d’URSS. Comme le
reconnaissait lui-même Alain Minc, lors d’un "7 sur 7"
qui se déroulait au moment des événements, les
revendications ne concernaient absolument pas l’économie dont
la progression est de 10% l’an. Quel pays capitaliste fait mieux ?
Les étudiants réclamaient liberté et démocratie.
Soit ! Mais quelle liberté, quelle démocratie ?
Le mouvement était essentiellement étudiant. Beaucoup
d’étudiants chinois vont étudier à l’étranger.
Ils voient les vitrines capitalistes. S’imaginent-ils que tout Français
peut s’habiller dans les magasins des Champs-Elysées ? Voient-ils
les 10 à 15 ou 20% de chômeurs dans nos pays ? Qu’ils réclament
une vraie démocratie sans scandales, sans corruption, bravo !
Mais il faut qu’ils sachent que la démocratie, actuellement,
ne peut être définie sans qualificatif : la nôtre
est bourgeoise et toute manifestation de grande ampleur qui voudrait
établir une démocratie réelle (étymologiquement :
gouvernement du peuple) serait sévèrement réprimée
voir mai 68, où De Gaulle in fine fit appel à l’armée.
Il en va de même pour la liberté, soeur jumelle de la démocratie.
Quelle liberté veulent les étudiants chinois ? Celle qu’on
trouve en Amérique dont ils ont reproduit la statue ? Celle de
la concussion, de la drogue, de la prostitution, du crime, du viol,
du chômage, des attaques répétées de banques
(1), des attaques au cutter dans les trains ou le métro, la liberté
de produire 70% de films de violence, d’avoir une téléludique
ou débile, la liberté d’avoir des écarts de salaires
de 1 à 20 et des millions de chômeurs ?
La meilleure façon pour le gouvernement chinois de calmer l’agitation
étudiante eût sans doute été de montrer ce
qui se passe dans les pays où soidisant règnent démocratie
et liberté. Si, au lieu de celà, le gouvernement laisse
entrer sans discernement des films ou revues étrangers qui ne
sont pas innocents, il aura des retours de flamme.
Quelle n’a pas été ma surprise de voir, balayé
par une caméra, un kiosque à journaux où on pouvait
voir LUI. Je ne suis pas puritain, mais on peut penser que les Chinois,
avides de devises, ont des besoins plus impérieux à satisfaire.
Et que la liberté et la démocratie sont ailleurs.
Alors, après 1989 ? Personnellement, je suis inquiet. Je finis
par rejoindre, au moins partiellement, les préoccupations souvent
exprimées par notre ami Muller dans ces colonnes. Trop, c’est
trop ! La fin du 20e siècle verra-t-elle comme l’affirme A. Minc,
la fin du communisme ? Traduisons plus généralement : la
fin des espoirs socialistes. Le 2l e siècle verra-t-il le triomphe
d’un super réalisme (2) planétaire, où se généraliserait
une super société duale interne et nordsud ? Ce n’est pas
imaginable.
Maurice Allais, Prix Nobel d’économie, prédit un second
krach boursier. Nous, nous ne pouvons que souhaiter que le capitalisme
s’écroule avant d’avoir asservi toute la planète. Et pourtant,
le libéralisme et la dérèglementation tous azimuts,
fille de celui-ci, se sont imposés depuis une décennie
comme "philosophie" économique de sortie de crise.
Le libéralisme comme le sida - et dans le même temps -
s’est développé dans le monde entier : Angleterre, Allemagne,
Japon, monde occidental. Il s’infiltre dans les pays socialistes. Il
recouvre de sa chape de plomb les pays pauvres d’Amérique du
Sud, d’Afrique et d’Orient. Les socialistes partout ont fait leur l’économie
de marché comme la seule capable de résoudre les problèmes
de production et, selon les critères capitalistes, de distribution.
C’est, sans doute, qu’aucun pays socialiste, (je mettrai personnellement
à part la Chine qui a résolu ses problèmes essentiels
de croissance avec une population qui a presque triplé en 40
ans) n’a pu laisser entrevoir au cours des décennies passées
une ébauche suffisamment crédible du "paradis terrestre"
promis par les grands penseurs du socialisme ?
Alors, Jacques Duboin et l’économie distributive pour assurer
l’avenir du socialisme ? sans doute, sans nul doute.
(1) Il n’est pas inutile de rappeler à ce propos
ce que je racontais dans la Grande Relève de Novembre 86 après
mon voyage en Chine : entré par hasard dans une caisse d’épargne,
j’ai vu derrière un comptoir haut comme une table, sans grillage,
sans flics, une cinquantaine de machines qui comptaient des billets.
Imaginez cela dans les pays de "l’Ouest"...
(2) Un libéralisme de façade : voir encadré "libéralisme ?

