Arrêtez le massacre !

par  M.-L. DUBOIN
Publication : octobre 1991
Mise en ligne : 18 avril 2008

La chute des régimes staliniens a tellement secoué (étonné ! ) l’opinion que les tenants du libéralisme en profitent pour proclamer que leur capitalisme a définitivement “gagné la bataille historique contre le socialisme” ! Et face à ce triomphalisme, la gauche française s’aperçoit qu’elle n’a aucun projet à proposer ! Elle s’effondre…et elle inspire un profond mépris envers tous les politiciens en général, ce qui peut être très lourd de conséquences…

Il nous est absolument impossible d’admettre que le libéralisme soit le seul régime possible en ce monde, tant ses méfaits sont monstrueux. Certes, le capitalisme est efficace, il l’a prouvé, il est générateur de progrès technologiques sensationnels, qui mènent à d’inimaginables richesses. Mais dans quel état désastreux met-il la majorité de l’humanité !

C’est n’avoir aucun idéal, ou un cœur complètement robotisé, que de tolérer que le capitalisme libéral puisse régir encore longtemps le monde. Tout être humain, digne de ce nom, ne fut-il qu’un roseau pensant, se doit de lutter pour éviter une telle catastrophe.

Comment ?

Mais en refusant les idées toutes faites du genre “c’est comme ça, ça ne peut pas être autrement”, en n’acceptant pas de passer pour rêveur quand on imagine autre chose, en ayant le courage de proposer un projet cohérent en alternative.

Même s’il nous faut changer parfois de vocabulaire (“ l’Etat utilitaire” de J.Duboin prête à confusion, il faut se référer au principe de “subsidiarité” ; le “revenu social” est mieux compris sous le vocable de “revenu de citoyenneté” ; il faut envisager de parler de “contrats civiques” pour qu’on ne nous accuse pas de vouloir une société d’assistés qui ne ficheraient rien, etc…), le socialisme distributif est cette alternative qui convient aux pays technologiquement développés et qui peut empêcher ceux-ci d’écraser les autres.

Mais elle tend à changer bien des habitudes ! En fait, l’obstacle majeur auquel elle se heurte, est qu’elle remet en cause le pouvoir invraisemblable de tous ceux qui créent des fortunes, les bâtissent ou les détruisent à coups de poker en Bourse. L’économie mondiale est aux mains d’une véritable mafia qui a pignon sur rue, que la majorité des gens vénère parce qu’elle n’ose pas se demander d’où leur vient pareille puissance. Ce scandale de notre temps est devenu encore plus flagrant il y a une dizaine d’années lorsqu’à l’initiative de l’Administration américaine, vite suivie dans tout l’Occident, les “dérèglementations” ont quasiment tout permis, pour certains, dans le domaine financier. Depuis, scandales financiers et bancaires sont innombrables et monstrueux.

Pourquoi l’opinion ne réagit-elle pas ? A croire que c’est cette énormité qui paralyse les gens, au point de préfèrer se laisser asservir plutôt que chercher à comprendre pour trouver le moyen d’y mettre un terme.

Le journaliste le plus courageux en la matière, et fort bien informé, est certainement Frédéric F. Clairmonte qui, depuis des années, dans Le Monde Diplomatique dénonce scandales financiers, délits d’initiés, corruptions aux plus hauts niveaux, manipulations des cours, détournements d’actifs, faux bilans, abus en tout genre que permet le système et dans lesquels les plus grandes institutions sont impliquées. Sous le titre “La banque à abattre” [1], il vient d’essayer de démonter les mécanismes de l’affaire de la BCCI [2]. Mais comment y voir clair, écrit-il, “alors que les intérêts sont si imbriqués au sein du capitalisme financier mondial et les pratiques si universellement corrompues ?”. Sa conclusion est sans illusion : “L’aventure de la BCCI peut à tout moment se répéter pour une autre banque, puisque la libéralisation des services financiers laisse se déchainer les appétits les plus féroces”.

Comment peut-on rester indifférent ? Comment peut-on seulement s’intéresser à autre chose, alors que de ce capitalisme-là, nous crevons tous ?

Ce qui me scandalise, c’est que l’opinion s’émeuve si peu [3], c’est que la plupart des gens, par veulerie, par inertie, préfèrent ne pas chercher à comprendre : “Je ne connais rien aux problèmes financiers ! Je ne suis pas calé dans ce domaine ! Ce n’est pas mon job !”. Et c’est comme ça que ça peut continuer…

Et pourquoi un journaliste aussi conscient de ces mécanismes scandaleux tel que l’est F.Clairmonte, ne cherche-t-il pas comment changer de système pour arrêter ce massacre ?


[1N° 450, septembre 1991

[2BCCI = Bank of Credit and Commerce International

[3Il serait édifiant de faire un sondage à ce propos, de demander à l’homme-de-la-rue : “Etes-vous au courant de l’affaire de la BCCI ? ”. Peu de gens, probablement, ont suivi l’affaire. Il en résulte une impression vague qui, au plus, se traduira par l’abstention aux élections, avec tous les risques pour la démocratie…


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.