Eppur, si muove !

par  A. PRIME
Publication : octobre 1991
Mise en ligne : 19 avril 2008

“Et pourtant, elle se meut”. Tous les écoliers connaissent (le plus souvent sous la forme : “Et pourtant, elle tourne”) cette phrase rageuse de Galilée contraint, pour échapper au bûcher de la “Sainte Inquisition”, de renier ses théories sur la rotation de la terre sur elle-même et autour du soleil. C’était en 1633.

Un siècle plus tôt, Copernic, dans son “Traité sur les révolutions des mondes célestes” s’inscrivait déjà en faux contre le dogme de l’Eglise ; s’il ne fut pas pourvuivi, c’est ... qu’il eut la sagesse de mourir quelques jours après la publication de son livre. Entre Copernic et Galilée, en l’an 1600, l’Inquisition avait brûlé Giordano Bruno, auteur entre autres de“L’infini de l’univers et des mondes”, qui avait refusé de se rétracter.

1633. Il y a trois siècles et demi seulement régnait encore un tel obscurantisme dans les “civilisations avancées” de l’époque, les catholiques du moins [1]. On mesure mieux l’importance - pour ne pas dire la nécessité - du siècle des Lumières et de la révolution de 1789, même si celle-ci connut des bavures et put paraitre annihilée par l’Empire et le retour des rois. Car rien ne fut plus jamais comme avant : la porte était ouverte aux théoriciens du progrès social, aux luttes ouvrières malgré la prison ou la répression. Le 19e siècle fut un des plus féconds. Et le 20e siècle suivit... jusqu’à nos jours.

“Et pourtant, elle se meut”, comme la terre : je veux parler de la pensée, de la lutte pour une société nouvelle. D’où vient pourtant ce sentiment de “sur place” à une décennie du 21e siècle ? Les idées défendues par Copernic et Galilée paraissent aujourd’hui élémentaires, presque simplistes sur le plan scientifique. Le parallèle est flagrant avec les théories de Jacques Duboin. Mais, si de nos jours, on ne brûle plus, on enterre, c’est bien ce que nous constatons et ce dont nous souffrons depuis 60 ans et singulièrement, depuis l’après-guerre. Sur un plan général, après l’écroulement des pays du “socialisme réel” comme on les appelle (et l’URSS en fait maintenant partie [2], il semble que les idées progressistes “ne se meuvent plus”, chez la plupart des penseurs, philosophes, hommes politiques, y compris ceux qui se disent de gauche. Les pays de “civilisation avancée” (les pays les plus industrialisés) valent-ils mieux que les pays de “civilisation avancée” sous Galilée ?

L’Evénement du Jeudi [3] a mené une enquête auprès de diverses personnalités en leur posant la question : “Faut-il encore faire la révolution ?” Guy Sorman, énarque, apôtre du libéralisme, répond : “Le capitalisme - ou mieux l’économie de marché [4] - a gagné la bataille historique contre le socialisme... Entre les riches blasés et les pauvres “croyants”, ni guerre, ni révolution. Un simple cordon de police, comme au Koweit ou à Mantes la Jolie”. Il faut mesurer le poids de chaque mot, la gravité de tels propos, car ils traduisent “philosophiquement” et cyniquement la pensée des “vainqueurs” d’aujour-d’hui ; ceux qui, il faut le reconnaitre, ont gagné la deuxième manche, qu’ils croient la dernière. Si Guy Sorman avait raison, si tel devait être le monde futur, certes la vie, pour les gens de cœur et de progrès, n’aurait plus aucun sens. La “pensée zéro” qui semble prévaloir aujourd’hui, qui tombe comme une chape de plomb sur le socialisme en général, n’est pas une simple vue de l’esprit.

Cet été, je me promenais dans Saint-Tropez avec un ami, ancien communiste, qui se croit toujours socialiste et connait très bien nos thèses. J’attirais son attention sur les gros bateaux, les Mercédès, BMW et autres Porsche : “Avec cette société à deux vitesses, les riches ont vraiment de plus en plus de fric”. Il me répondit avec le plus grand sérieux après un temps de réflexion :”Et si c’était en fin de compte la seule solution possible” ?. La gangrène s’étend dangereusement : pour beaucoup, c’est le temps du repli, de la résignation, du chacun pour soi, de l’égoïsme. Les Socialistes sont sans projet, sans “grand dessein”. Les idéologies sont suspectes, seul le pragmatisme est de mise. Certains, toujours “croyants”, chez les socialistes notamment, sont comme Saint Pierre, lors de l’arrestation de son maître : Non, ils ne connaissent pas le socialisme [5].

L’idée dominante qui ressort de l’ensemble de ces réponses, c’est que l’idéologie du socialisme est morte avec “le socialisme réel” et qu’au mieux, il convient de “réformer” le capitalisme dans ses effets les plus pervers.

C’est dire que nul n’envisage plus de “rupture” avec le capitalisme. Tout n’était que tares dans les pays du “socialisme réel”, alors qu’on ferme pudiquement les yeux sur les effroyables méfaits du capitalisme, pourtant aggravés depuis une décennie par l’approfondissement de la société duale : chômage, exclusion, perte de la dignité, diplômes sans débouchés, violence, vol, criminalité accrue, drogue, scandales financiers aux plus hauts niveaux de la “bonne société” (banques, hommes politiques), guerres, ventes d’armes...

Et que dire de la misère dans le tiers-monde, pillé, rançonné, où des millions de gens meurent de faim ? Et que sera-ce demain lorsque la population du globe atteindra 10 milliards, les “nantis” ne représentant alors guère plus de 1 à 1,5 milliards d’individus, c’est-à-dire pas plus qu’aujourd’hui avec 5,4 milliards d’habitants ?

Peuvent-ils espérer, ces hérauts d’un “monde fini en 1990/1991”, qu’ils maintiendront le statu quo avec “un simple cordon de police, comme au Koweit ou à Mantes la Jolie” ? Certes Guy Sorman et ses pairs misent sur une “Sainte Inquisition” séculière régie par un nouvel ordre mondial : toujours plus de flics pour les problèmes intérieurs, une armada comme celle du Golfe pour les problèmes extérieurs.

Le socialisme est “sonné”. “Et pourtant, il se meut”. Les distributistes, d’autres, veillent. L’exclusion, sous toutes ses formes, du “banquet de l’abondance”, voilà le brulôt qui demain ranimera la flamme.

Faut-il encore faire la révolution ? Le grand soir est exclu, soit ! Mais “des révolutions” , et pas seulement des réformes, peuvent sortir l’humanité d’une impasse tragique. La comparaison avec notre planète est éclairante. La terre fait chaque jour une révolution sur elle-même ; et 365 révolutions annuelles conduisent à la grande révolution autour du soleil.

C’est symboliquement la voie qu’il nous faut suivre : les efforts convergents des vrais écolos, des citoyens du monde, des authentiques socialistes doivent, à terme - à long terme peut-être - permettre à l’Homme de réaliser, enfin, son destin envers et contre tout. L’Inquisition n’est pas éternelle. La troisième manche commence. 1789 n’est pas achevé : “la France n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle l’est pour tous les hommes”.


[1En effet, la civilisation arabe et orientale brillait depuis 4 à 5 siècles avec notamment Avicenne et Averroès.

Et que dire de la Grèce, plusieurs siècles avant J.C. ?

[2numéro du 27 juin au 3 juillet.

[3Relire, à la lueur des évènements actuels, mon article “l’URSS au bord du gouffre”. GR janvier 1991.

[4Le marché en soi n’est pas mauvais, il régit les échanges. De récentes G.R. ont fait le point. Mais en réalité, ce sont les capitalistes qui faussent le jeu du langage. Voyez la réponse de G. Sorman : pour eux, l’économie de marché ne saurait être que celle du capitalisme !

[5“Je sais bien que la grammaire marxiste fait figure d’obscénité dans la conversation” , Julien Dray, député, chef de file de la nouvelle école socialiste, après avoir fondé SOS-Racisme.


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