Éloge de la rue

par  M. BERGER
Publication : juillet 2021
Mise en ligne : 23 octobre 2021

La vision, dans un journal télévisé, d’une rue parisienne en période de couvre-feu m’a remis en mémoire le beau titre du prix Goncourt de Patrick Modiano  : «  Rue des boutiques obscures  ».

Sur l’image la rue est vide, aucun promeneur, aucune voiture, les vitrines closes. Seul un halo de lumière orangée autour des lampadaires rappelle qu’elle a été vivante, fréquentée, lieu de rencontre et de passage, riche d’informations. Toute une sociabilité à laquelle nous sommes tellement habitués qu’il faut risquer de la perdre pour en mesurer toute la richesse. Une rue sans ses usagers est aussi inutile qu’une bouteille vide.

Sans que l’on y prête attention, la rue est une composante, modeste en apparence mais essentielle, de toutes les villes du monde, du moins de celles dont la création, l’aboutissement ou l’expansion ont précédé le milieu du xxe siècle. La rue, dans ses fonctions inhérentes à toutes les formes d’organisation sociale, se retrouve dans de multiples concentrations humaines, même les plus anciennes. Les tracés urbains sont avant tout des dessins de rues, avec leurs dilatations  : les places, les mails, les quais.

Les formes hippodamiennes [1] ont été depuis la Grèce antique la base des extensions urbaines volontaires. De Milet à New-York ou Philadelphie, en passant par les villes romaines, et ne serait-ce qu’en France, par Versailles, Nancy, Richelieu, et bien d’autres, on retrouve ces tracés réguliers en damiers.

Mais la rue s’adapte aussi bien aux formes urbaines vernaculaires, comme les cités ottomanes, arabes ou asiatiques ou celles du Moyen Âge européen. Tout cela pour dire que la rue est un invariant dans presque toutes les villes du monde.

Mais la rue ne plaisait pas à certains architectes du xxe siècle, urbanistes auto-déclarés. Le Corbusier n’avait que mépris pour la «  rue corridor  » où, disait-il, ni l’air ni le soleil ne pouvait pénétrer, comme l’affirmait l’ensemble des membres du courant hygiéniste.

Il faut dire pour leur défense que la tuberculose et le rachitisme y régnaient. Inquiétudes considérées comme des évidences par les membres des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne (CIAM) dans la rédaction de la charte d’Athènes. Cette description fonctionnaliste et simpliste de la ville inspira la plupart de nos grands ensembles construits dans la seconde moitié du xxe siècle. Les pandémies seraient-elles donc fatales à la rue  ? Elle en facilite de toute évidence la propagation, par sa destination de lieu de passage, de rencontre, d’endroit où se construit une grande partie du lien social.

C’est aussi le dernier des espaces dont l’accès est ouvert à tous. Être «  à la rue  » est l’ultime recours de ceux qui n’ont plus de domicile. On précise toujours «  sans domicile fixe  », comme si la rue était encore un domicile, mais non localisable et sans appropriation possible.

Elle est aussi un lieu de contestation du pouvoir. Au grand dam de ceux qui l’exercent. «  Ce n’est pas la rue qui commande  » disent-ils, oubliant souvent que c’est elle qui les a faits. On y érige des barricades et beaucoup de démocraties y sont nées dans la violence.

Une fois au pouvoir, il faut y rester, et lorsque le peuple manifeste, c’est dans la rue. Elle devient alors le lieu de la répression. Et plus elle est large, plus les barricades sont difficiles à construire, et plus les troupes y manœuvrent aisément. Le Paris Haussmanien avec ses larges percées est consécutif à la révolution de 1848 et à la commune.

Banksy, "Fille au ballon" ou "Il y a toujours de l’espoir", version de South Bank (© Dominic Robinson, Bristol, UK)

 La rue, lieu privilégié des 
relations sociales

Mais la rue n’est pas seulement liée au pouvoir, c’est aussi un puissant support d’informations et de vie sociale. Quand une information ou une pratique devient courante, on dit qu’elle «  court les rues  ». C’est dans la rue que s’expriment, du moins encore en partie, les modes vestimentaires, certaines fonctions économiques, l’appartenance aux différents groupes sociaux  : il fallait avoir «  pignon sur rue  », tenir «  le haut du pavé  ». On qualifie aussi de «  filles des rues  » certaines victimes de l’insupportable domination masculine.

Le spectacle de la rue fait partie de la vie à l‘intérieur des maisons. Le narrateur de «  À la recherche du temps perdu [2]  » s’en est fait le chantre  : sa tante Léonie, de sa fenêtre située près de son lit, passait son temps à observer la vie tranquille de la petite ville de Combray. Elle en déduisait de multiples variantes sur les aventures imaginées des promeneurs  ; en découlait une pièce de théâtre dont la rue était le décor, et qui suffisait à remplir les journées.

Les enfants sont aussi friands de ce spectacle. Du moins l’étaient-ils jusqu’à l’imposition de normes sécuritaires généralisant les fenêtres hautes, trop élevées pour percevoir l’extérieur.

 La rue, lieu du contrôle social

La rue est le lieu privilégié de manifestations de toute nature, des plus nobles aux plus déviantes  : Processions religieuses, défilés, fêtes populaires, carnavals, mais aussi multiples exactions, cambriolages, batailles de rues, destructions volontaires, meurtres.

La police veille. Mais les rues, surtout les plus tortueuses, sont vulnérables. Même si aucune autre forme urbaine ne s’est révélée plus facile à surveiller. Dans les grands ensembles où les rues traditionnelles ont disparu, la surveillance sociale par les habitants eux-mêmes est beaucoup plus difficile, et même la surveillance policière devient défaillante au point de créer des zones de non-droit en proie à toutes les exactions.

Le panoptisme [3], principe de veille inventé par Jérémy Bentham [4] pour les prisons anglaises, n’a engendré, à ma connaissance, aucune application urbaine en dehors de

la tentative d’Arc et Senans [5], ville nouvelle dessinée par Claude-Nicolas Ledoux [6].

Son plan circulaire reprend le schéma imaginé par Jérémy Bentham. La surveillance des habitants et des ateliers était symbolisée par la position centrale de la maison du directeur, grâce à laquelle ce dernier profitait d’une vision totale sur les ateliers et les habitations ouvrières. Vision symbolisée par l’oculus dominant toute la ville, percé au centre du fronton de la maison.

Ajoutons que la surveillance s’exerçait sur les ouvriers, mais aussi sur les ateliers où les risques d’incendie étaient permanents en raison des feux intenses exigés pour évaporer la saumure.

Mais tous ces procédés visuels sont en train d’être remplacés par la surveillance numérique. De nombreuses villes, françaises en particulier, ont installé dans leurs rues des caméras, pour en observer en permanence l’animation et la fréquentation.

On a tout dit sur le danger liberticide de ces pratiques qui mettent sur la place publique, avec les mêmes possibilités de diffusion, (en particulier sur les réseaux sociaux), des comportements hors normes mais nullement répréhensibles, et des actes qui le seraient. Aux caméras s’ajoutent désormais les drones susceptibles de visualiser tout azimut les gestes et les comportements.

La facilité d’usage de ces caméras incite les pouvoirs publics à les multiplier sans trop se soucier de l’avis des habitants. Sans se demander non plus si l’excès n’est pas pire que le mal. À force de mettre en avant la sanction potentielle et les moyens de l’exercer, on dévalorise la loi. La pratique du «  pas vu pas pris  » et son prolongement  : «  pas pris pas coupable  » justifie toutes les transgressions. Si les actes des citoyens étaient fondés sur l’acceptation de la règle et non sur la crainte de la répression, la vie sociale prendrait une autre dimension, celle que l’on attendrait d’une véritable démocratie où chacun se sentirait responsable vis-à-vis de la communauté. Mais cela supposerait que l’on accorde plus d’importance à la justification de la loi qu’à la menace punitive à l’encontre des contrevenants.

 Nos vieilles cités sont-elles en train de mourir avec leurs rues  ?

Les vaccins ne les immunisent pas alors que les effets de la Covid-19 les atteignent aussi  : on ne vide pas impunément les rues sans détruire ce qui reste de nos villes anciennes.

Déjà au cours des dernières décennies, elles avaient subit de multiples agressions. Pour ne citer que les plus évidentes  : la voiture qui a envahi le territoire urbain en occupant par endroit plus de surface que les logements  : un appartement moyen de 60 m2 dans un immeuble de 5 niveaux n’exige que 12 m2 de sol contre 25 m2 pour sa voiture, à condition qu’elle ne roule pas, et un peu plus si elle bouge. Alors certes, on a multiplié les parkings souterrains et les villes sont devenues des garages. Les voies de circulation ont empiété sur les trottoirs, la pollution a envahi nos rues.

La piétonisation, les pistes cyclables, les entraves à la circulation sont-ils de vrais remèdes  ? Mme Hidalgo en est persuadée, l’avenir dira si elle a raison. La diminution relative du taux de motorisation des villes denses, comme c’est le cas de Paris, va dans son sens. Mais cette diminution est souvent accompagnée d’une stagnation, voire d’une régression de la population.

Pour l’instant nombre de villes petites et moyennes sont en perdition. À l’impact de l’automobile se sont ajoutés  : le culte de la maison individuelle entourée de son jardinet, et surtout l’expansion des activités périphériques, usines, bureaux et grandes surfaces commerciales.

Les commerces centraux ont tenté de résister en développant au maximum leurs surfaces de vente. Les réserves ont été reportées sur les niveaux supérieurs, vidés de leurs habitants. Les entrées d’immeubles devenues inutiles ont été incorporées aux boutiques. Mais rien n’y a fait. Ces dernières disparaissent de nos rues et les centres de nos villes dépérissent à vive allure.

Toutes les fonctions traditionnelles de la rue  : échange d’informations, liens sociaux, commerce des biens, contrôle des déplacements, sont en plein bouleversement. L’efficacité des réseaux sociaux, la mise à disposition de tous d’une masse d’informations qui va au-delà de toutes les mémoires humaines, le télétravail, le commerce en ligne, la possibilité de localiser nos téléphones portables, le contrôle policier de tous nos gestes, rendent caduques tout ce qui faisait la spécificité de nos villes et de nos rues.

Même les expressions les plus récentes comme les caméras de surveillance sont voués à disparaître avant d’être amorties, comme ont disparu les messages pneumatiques, le minitel, les cabines téléphoniques sur les trottoirs, ou les premiers réseaux de téléphonies urbaines.

Peinture de rue 3D réalisée par Leon Keer, 2019 (Beheer-marije)

Les grandes manifestations populaires, qu’il s’agisse des rassemblements festifs comme les rave parties ou des mouvements de contestation du pouvoir telles les ZAD [7] ou même du mouvement des gilets jaunes, s’organisent grâce aux réseaux sociaux et non plus en s’aidant du tambour de nos gardes champêtres, ou en placardant des affiches sur les murs de nos villes.

Ces manifestations ne s’installent plus dans les rues ou sur les places publiques, mais en rase campagne ou sur les ronds-points routiers.

Le modèle dominant de nos organisation urbaines, celui de l’îlot entouré de rues, est-il définitivement périmé  ? C’est probable, si durable qu’il ait été puisqu’on en retrouve des traces dans certaines cités disparues, telles que Ur ou Mari en Mésopotamie, construites plusieurs millénaires avant notre ère. Faut-il s’en plaindre et tenter de ralentir l’évolution de nos civilisations successives  ? Ce serait vain car aucune époque n’a échappé à cet enchaînement. Les vieilles générations continueront à regretter leur jeunesse et les jeunes s’acharneront toujours à construire leurs rêves.

Toutes les transformations du monde ont eu une face positive et une négative, comme un aimant bipolaire présente un pôle attractif et un pôle répulsif. L’un ne va jamais sans l’autre.

Ésope le disait déjà du langage (la pire et la meilleure des choses) grâce à laquelle l’humanité a émergé au-dessus du monde animal. Mais ce fut vrai de toutes les grandes mutations  : l’usage du feu, la sédentarisation, l’écriture, la boussole, l’imprimerie, la maîtrise de l’énergie, les régimes politiques — la démocratie étant le pire des régimes, à l’exception de tous les autres, disait Churchill.

Les regrets n’ont jamais rien construit, et c’est vrai de la transformation de nos villes comme de celle de nos rues. Ce qui adviendra du monde sera différent, mais probablement ni meilleur ni pire  ; nul ne l’a mieux exprimé que Marcel Proust  : «  …le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant  ; et les maisons, les routes, les avenues sont fugitives, hélas, comme les années  ». [8]


[1Un plan hippodamien est, en urbanisme, un type d’organisation de la ville dans lequel les rues sont rectilignes et se croisent en angle droit – Wikipedia.

[2Marcel Proust, 1913 / 1927, sept tomes

[3«  Voir sans être vu  ». Ce principe a été proposé en 1787 par Jérémy Bentham pour la création de prisons modèles. Il consiste à implanter les cellules sur la circonférence d’un cercle dont le centre est occupé par un poste de garde qui peut ainsi toutes les surveiller.

[4Né en1748 à Londres et mort en 1832. Il a appartenu au siècle des Lumières. Philosophe et juriste il est connu pour ses positions originales. Opposé à l’esclavage, hostile à la peine de mort, partisan de l’égalité des sexes. Il voulait abolir l’usure et ses théories économiques ont influencé Stuart Mill, dont le père, James Mill, en fut secrétaire et collaborateur.

[5Une des premières cités industrielles construite entre 1775 et 1779 par la volonté de Louis xv car la fabrication du sel était une affaire d’État. L’usine exploitait la saumure issue des mines de sel. Grande consommatrice de bois, cette technique fut très vite remplacée par les marais salants, et la saline fut abandonnée. Elle servit ensuite de carrière de Pierre et il n’en restait que des ruines à la fin du xxe siècle. Elle fut alors restaurée et sert maintenant de centre de colloque. Elle est inscrite par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité.

[6Un des plus grands architectes français, né en 1736 et mort en 1806. Il construisit beaucoup mais la plupart de ses œuvres ont disparu. Il reçut notamment de la part de Louis XVI la commande de l’enceinte parisienne dite des fermiers généraux. Celle-ci fut construite juste avant la révolution, malgré la désapprobation massive des parisiens : « Ce mur murant Paris rend Paris murmurant » disait Beaumarchais. Elle fut presqu’intégralement démolie, en dehors de quelques restes tels que la rotonde de la Villette, celle du parc Monceau, la barrière d’Enfer.
L’aristocratie était la clientèle privilégiée de Ledoux, ce qui lui valut d’être emprisonné, mais il échappa à la guillotine, grâce probablement à l’intervention de Beaumarchais.
Pendant son séjour en prison il écrivit un ouvrage intitulé : « l’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation ». Difficilement lisible de nos jours, il témoigne cependant d’un intérêt rare à l’époque pour les dimensions sociale, culturelle et économique de l’architecture.

[7Zones À Défendre

[8Cette phrase termine le tome 1 de la Recherche du temps perdue : Du côté de chez Swann.


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