La forêt pour quelques boulettes

par  D. BLOUD, K. KILLIAN
Publication : avril 1989
Mise en ligne : 15 mai 2009

Voici la traduction par Denis Bloud d’un article de Kerstin Killian publié sous le titre "Cinq mètres carrés de forêt tropicale pour une boulette de viande" par le journal "Aertze Zeitung".

Lorsque l’on est en ville et que l’on est débordé,
qu’est-ce qui nous tombe dessus inopinément ? La faim ! Quoi de
plus pratique que de regarder passer les gens dans un de ces restaurants-bars
et de manger sur le pouce un hamburger ?

Mais avant que le client pressé avale sa boulette de viande américaine,
il devrait prendre conscience de quelques corollaires. La demande croissante
en hamburgers va de pair avec l’abattage de forêts tropicales,
la désertification des sols et l’appauvrissement de multitudes
humaines. "Pour une seule boulette de viande entre les deux moitiés
d’un petit pain, il faut transformer cinq mètres carrés
de forêt vierge en pâturage" explique Oliver Weilandt,
du Bureau des Traditions Populaires à Francfort, organisation
d’écologie centrée sur le Tiers-Monde et la restauration
rapide (Fast Food), dans une interview avec la Revue des Médecins.
"Sur une telle surface poussent en moyenne 50 jeunes arbres ou
un arbre de 18 mètres de haut. Des centaines d’espèces
d’insectes, de mousses, de champignons, de lézards, d’amphibiens
et de mammifères supérieurs y ont leur espace vital."

Les usines à viande servent chaque jour leurs
plats congelés à plus de 25 millions d’êtres humains.
Toutes les 17 heures, s’ouvre quelque part dans le monde un nouveau
restaurant McDonald ; dont un prochainement à Moscou même.
Pour les seuls McDonalds des EtatsUnis, 1000 tonnes de viande de boeuf
sont transformées chaque jour en boulettes. L’industrie de la
restauration rapide transforme plusieurs fois ce tonnage, car en plus
du principal acteur du marché, McDonald, il existe de nombreuses
chaines de restauration semblables. Très peu sont ceux qui connaissent
le revers de la médaille de ce développement.
Weilandt ajoute : "Les fournisseurs de viande se trouvent principalement
en Amérique Centrale et, pour obtenir des devises, détruisent
les forêts humides et donc les bases mêmes de la vie de
la population locale."

Prenons par exemple le Costa-Rica. Ce pays d’Amérique
Centrale, encore appelé "la Suisse de l’Amérique"
il y a quelques années, est devenu le pays le plus endetté
du monde par habitant. En 1950, 72% du territoire du Costa-Rica, soit
51.000 kilomètres carrés, étaient recouverts de
forêt. Aujourd’hui, la surface s’est rétrécie à
26%. Chaque année, 60.000 hectares de forêt sont déboisés.
Les quatre cinquièmes des zones essartées sont exploités
par des éleveurs de bétail qui livrent les carcasses aux
chaines de hamburgers, des Etats-Unis principalement. Alors que la viande
est vendue à l’étranger à des prix dérisoires,
le marché intérieur connait des prix de détail
usuraires. Les Costa-Riciens eux-mêmes commencent à éprouver
les conséquences défavorables de ce pillage. Car là
où la forêt humide a dû laisser place à d’immenses
prairies, il ne reste plus, à la fin, que de la steppe. La forêt
tropicale, symbole d’une fécondite inépuisable, est par
elle-même un système auto-reproducteur. Les déchets
végétaux sont décomposés par les bactéries
puis sont remis en circulation dans le réseau vivant de la nature,
sous forme d’engrais. Si les arbres sont abattus, ce circuit est rompu.
Il ne reste plus qu’une mince couche d’humus, qui est lessivée
assez rapidement. Au cours de la première année qui suit
l’essartage, il faut un hectare de prairie pour qu’une tête de
bétail mange normalement. Au bout de cinq ans, le sol est épuisé
au point que chaque animal doit brouter cinq à sept hectares
pour satisfaire son appétit. Il ne faut plus ensuite que trois
à cinq autres années pour que le sol soit devenu définitivement
stérile.
Les dégâts sont en effet irréparables. "L’on
calcule que 680 millions de tonnes de terre fertile, dont 80% pour l’élevage
du bétail, sont perdues" dit le fondateur du premier parti
écologiste d’Amérique centrale, Alexander Bonilla Duran.
Son bilan est effrayant : "Pour chaque kilo de viande exporté,
le Costa Rica sacrifie 2,5 tonnes de la mince couche d’humus. "

Dans le journal "des amis consommateurs de McDonald",
"Mäc-Press", l’usine se justifie en indiquant qu’en Allemagne
Fédérale, seule la viande de boeufs élevés
en Allemagne sera transformée en boulettes de hamburger. Mais
ces animaux, qui sont accrochés au bout de 180 jours aux anneaux
des abattoirs, ont besoin de fourrage. Et celui-ci est importé
des pays en développement. Le besoin croissant en fourrage pour
les éleveurs de bétail européens favorise l’intensification
des monocultures. La forêt tropicale doit céder la place,
non seulement aux troupeaux de boeufs, mais aussi aux champs toujours
plus vastes qui doivent être exploités pour satisfaire
les besoins en fourrage du monde occidental.