Le lapin se rebiffe

par  F. CHATEL
Publication : septembre 2018
Mise en ligne : 29 janvier 2019

Les premiers humanoïdes étaient principalement végétariens, à la manière des grands primates actuels. D’après Yves Coppens, un changement climatique amena une importante déforestation et l’ancêtre de l’humain s’adapta à la savane. Le manque de variété alimentaire faillit être fatal à notre espèce et celle-ci, par réflexe d’adaptation, s’intéressa aux charognes abandonnées par les fauves afin d’acquérir les protéines indispensables. Cette activité l’amena à réagir rapidement, avant l’arrivée des autres charognards, hyènes, chacals, vautours, et à observer constamment par dessus les hautes herbes pour sa sécurité, et aussi pour l’accès à la nourriture.

Prétendre alors que l’augmentation du volume du crâne de l’humain fut l’effet de l’ingestion de viande apparaît peu crédible. Les prédateurs, comme le lion ou le crocodile, n’ont pas eu le volume de leur crâne augmenté depuis des millions d’années. La cause est certainement ailleurs. Il faut la chercher dans l’évolution vers la prédation : la libération de ses mains, par une station debout fréquente, permit à l’être humain la confection et l’utilisation d’outils variés. Et, grâce à la mise au point de stratégies d’abord copiées sur d’autres prédateurs, puis élaborées en fonction de techniques appropriées aux nouveaux outils, à la création de piégeages, au travail en coopération, à la distribution équitable, activités qui demandent toujours plus d’observations, de réflexion, d’inventivité et d’adaptations.

La chasse devint donc, avec la cueillette, un élément déterminant pour assurer l’approvisionnement nécessaire à la subsistance, et une activité qui conditionna la vie sociale et le partage des tâches. La faculté d’adaptation et l’abondance de la biodiversité assuraient dès lors les bases de l’existence.
Cet équilibre dura pendant des dizaines de milliers d’années.

Vers 10.000 ans avant J-C, une nouvelle évolution climatique, relativement brutale, amena l’humain, dans certaines régions du monde, à faire évoluer ses moyens d’existence. Sans revenir sur cette évolution (appelée néolithique en Mésopotamie, berceau de notre civilisation), je l’ai abordée dans un article précédent [1], intéressons-nous à l’évolution de la considération de l’homme envers la nature en corrélation avec son activité de chasseur. Car cette relation entre la chasse et la nature illustre un bouleversement culturel qui éclaire les causes de l’état de santé actuel de la planète.

 Humain et nature, un couple en crise

Pendant tout le paléolithique, la chasse est incluse comme activité de prédation de l’espèce humaine qui se considère comme appartenant à l’écosystème, au même titre que tous les autres animaux. La vie et la mort se côtoient comme des entités appartenant à la nature. Le respect est de mise. L’un doit la continuité de sa vie à un autre, et ainsi de suite, aux différents niveaux de la chaîne alimentaire. Les animaux, comme l’humain, prélèvent ce dont ils ont besoin, et pas plus, la vie étant considérée comme précieuse et précaire. Chaque être profite du présent, de l’abondance qui lui est offerte car il sait que demain est aléatoire. Le sioux Tahca Ushte se rappelle  : « Quand nous tuions un bison, nous savions ce que nous faisions. Nous nous excusions auprès de son esprit, nous essayions de lui faire comprendre pourquoi nous agissions ainsi, nous honorions d’une prière les os de ceux qui donnaient leur chair pour nous garder en vie, une prière pour leur retour à la vie, pour la vie de nos frères de la nation bison, autant que pour notre propre peuple. Vous ne pouvez comprendre ces choses… » [2].

À partir du néolithique, la sédentarisation imposée par l’agriculture et l’élevage bouleverse le rapport entre l’homme et la nature. Celle-ci, jusqu’alors pourvoyeuse, devient progressivement une adversaire de laquelle il faut, par un lourd labeur, extraire sa pitance. Les caprices de la nature (sécheresses, inondations, tempêtes, maladies, prédateurs, etc…) angoissent l’agriculteur et l’éleveur au fur et à mesure que l’alimentation repose principalement sur les récoltes et le bétail. La nature n’est plus une mère protectrice, mais une ennemie qui fait peur et qu’il faut combattre. Il faut irriguer les champs pour se prémunir des sécheresses, labourer la terre, prier pour écarter les intempéries et les parasites. Il faut empêcher les prédateurs de s’attaquer au bétail, dompter les animaux pour les domestiquer, prier aussi pour être épargné par les maladies. En conséquence, la chasse évolue d’une activité de prédation respectueuse à une activité de guerre contre les ennemis (lions, loups, ours, etc… ) et d’apport alimentaire pour éviter la pénurie. La nature, qui permettait l’abondance heureuse au paléolithique, devint une ennemie redoutée dont chaque animal sauvage était considéré comme un nuisible qu’il fallait anéantir. Ce qui se traduisit par une évolution de la mythologie, les déesses pourvoyeuses étant peu à peu remplacées par des dieux guerriers et autoritaires.

Dans le même temps, la civilisation occidentale se bâtit en comptant sur deux activités devenues prépondérantes : la guerre et le commerce. La nécessité d’extension territoriale promeut la conquête et l’acquisition de butins sous forme matérielle et de force de travail, celle des esclaves. Les échanges commerciaux avec des civilisations lointaines permettent d’acquérir des denrées rares et précieuses. Ces deux activités apportent de telles gratifications qu’elles deviennent institutionnelles et modifient en profondeur les structures sociales. Dès lors, les préoccupations dépassent le simple présent, elles gagnent l’avenir. L’agriculture, l’élevage, le commerce, la guerre, obligent à prévoir, à établir des plans et des stratégies. Plus rien n’est comme avant, le souci principal du seul bien-être immédiat laisse la place à la prévision, à la préparation. En particulier, la guerre demande une organisation, de l’investissement en matériel et en hommes pour obtenir la suprématie militaire, des stratégies, l’estimation des profits à réaliser pour couvrir les dépenses, et la prise de risques. De même pour le commerce : le gain envisagé doit peu à peu dépasser l’investissement. Ainsi, toute initiative, tout échange, devient un combat dont il faut extraire un profit afin de couvrir les risques. On voit poindre les prémices de l’esprit capitaliste.

Pour en revenir à la chasse, elle va suivre l’évolution de la civilisation et de l’état d’esprit. De prélèvement respectueux, elle devient une guerre contre la nature, contre les prédateurs, les parasites, les nuisibles. D’ailleurs les mêmes armes sont utilisées pour la guerre et pour la chasse. À partir du moment où l’humain a considéré la guerre comme gratifiante, il a transposé cet état d’esprit à l’activité de prédation. Les tableaux de chasse deviennent des massacres ou des mises à sac de villes et de villages. On ne prélève plus juste ce qu’il faut, on conquiert, on affiche sa puissance, on prélève un butin pour en tirer gloire.

Pour l’humain, il y a dans l’environnement ce qui lui est utile et ce qui ne l’est pas. Puisque la nature pourvoit à une grande partie des besoins matériels, l’esprit de conquête commande, il incite à se servir en exerçant son pouvoir. On exploite ce qui est utile, on élimine ce qui ne l’est pas. L’habitude ainsi prise conduit à des théories anthropocentriques qui favorisent le nouvel état d’esprit. Puisque Dieu a permis la suprématie de l’humain sur Terre, il n’y a qu’un petit pas pour affirmer qu’il a mis la nature et tout ce qu’elle contient au service de l’humain. Infiniment bon et puissant, Dieu n’a pu que mettre des ressources inépuisables à la disposition de sa suprême création, l’humain, pour qui tout ce qui lui est utile peut donc être assimilé à du matériel. Dès lors, les êtres vivants non humains sont traités comme des objets qu’il peut utiliser comme bon lui semble.

Et depuis 5.000 ans environ, il n’a pas dérogé à cette règle : il peut mettre la main ou le pied partout où son pouvoir peut s’exercer. Pouvoir qui s’identifie à l’importance du domaine possédé, au nombre de personnes mises à son service, au matériel exhibé, aux loisirs accessibles. Son pouvoir sur la nature s’inscrit dans cette optique et la chasse en fait partie : elle devient une démonstration du niveau social atteint. L’animal est comme un objet au service du jeu, du loisir et du sport, dont la vie et la mort dépendent du bon plaisir humain.

 Comment renoncer à une obsession si gratifiante ?

L’humain occidentalisé constate aujourd’hui les effets désastreux de cette fausse route. Mais remettre en question son choix d’itinéraire l’amènerait à envisager des solutions qui contrarient son esprit de conquête. Cette psychose du pouvoir l’empêche de réagir lucidement, et la conscience dont il se targue est brouillée par son désir obséquieux de domination. Alors il s’obstine à vouloir trouver une solution faisant appel au tout technologique, donc inscrite dans un système économique, le capitalisme, issu lui-même de l’orientation psychique occidentale depuis le néolithique. La gratification par la conquête technique, qu’il assimile au progrès, ne peut plus le quitter sans une prise de conscience du danger encouru et la volonté de s’en sortir. Sans un travail sur lui-même, comment pourrait-il échapper à ce désir obsédant de conquêtes, de compétitions, de suprématies, sur ses semblables et sur la nature ?

Quelle orientation prend aujourd’hui le rapport entre l’humain et la nature ? Le souhait de la préserver, les mesures et les actions entreprises à son égard, réussissent-elles à inverser la tendance ? — Absolument pas. L’état d’esprit dominant conditionne les débats et persiste à s’imposer. La nature sauvage se retrouve cloisonnée dans des parcs pour touristes et pour scientifiques, dérivés des zoos, loin des zones de ressources exploitables. La faune est maîtrisée, bardée de capteurs, d’émetteurs et de caméras, elle est considérée comme un objet rentable par sa rareté, selon les lois du marché. Sans une réelle prise de conscience et de volonté, il ne peut pas y avoir de véritable revirement de la considération envers la nature, sauf quelques actions et réactions de militants isolés.

Face au mur qui se présente devant lui, l’humain persiste à croire que sa situation de dominant et d’indépendance vis-à-vis de sa condition naturelle reste possible. Les innovations techniques confortent son obsession, la conquête spatiale l’attire, l’indépendance vis-à-vis des contraintes biologiques comme le vieillissement, les tares génétiques, la procréation, devient un nouveau territoire qu’il entend conquérir.

La chasse s’inscrit dans cette obsession de dominance. Elle n’hésite pas à proclamer qu’elle participe à la préservation de la nature par la maîtrise de la faune et des zones dites sauvages constituant des réserves à gibier. Mais ces espaces ne sont que des artefacts, des terrains de jeux à aménagement anthropocentriques. Comme si un golf, un jardin d’agrément ou un terrain de football avaient quelque chose à voir avec un espace naturel !

« Les chasseurs se flattent de gérer la faune sauvage en procédant à des « lâchers », ce qui signe plutôt une belle ignorance des écosystèmes… C’est par millions que sont relâchés dans des espaces parfois mal adaptés, …tout ce qui fait leur « gibier », pour repeupler les habitats qu’ils ont détruits… Ces lâchers induisent le piégeage des prédateurs naturels pour limiter les pertes et bouleversent donc complètement l’équilibre des milieux, qui ne sont que des stands de tir. Cette pratique prouve simplement que les chasseurs tuent plus d’animaux qu’il n’en naît, et qu’elle est donc catastrophique sur tous les plans et dans tous les domaines. Elle démontre que la “gestion” cynégétique est, plus qu’un leurre, une imposture » [2].

Les nouvelles avancées scientifiques en sociologie et en anthropologie, en écologie et en physique environnementale, en communication et en médecine, révèlent des connaissances qui remettent en question les certitudes acquises. Elles devraient être appliquées et ainsi modifier totalement les rapports entre les individus et les peuples, la politique et l’économie mondiales. Mais en réalité elles sont victimes de la négligence, du dénigrement, de l’effet de non-recevoir de la part des autorités qui protègent les pouvoirs issus d’une époque désormais révolue. De même, les découvertes réalisées en éthologie, en biologie, en écologie, en zoologie, qui nous rapprochent des animaux, tardent à avoir de l’incidence sur nos rapports avec eux et avec la nature, l’état d’esprit anthropocentrique faisant de la résistance. L’effet de ce pouvoir est similaire à celui d’une drogue, il est difficile de s’extraire et de se débarrasser de cette addiction. D’où cette activité de chasse qui cherche par tous les moyens à se perpétrer, à résister à toutes les raisons de l’abolir.

Dans une démocratie, 2% de la population peuvent-ils imposer leur intérêt particulier contre l’intérêt des 98% restants ? Et pourtant, aujourd’hui, cette petite minorité est si organisée, elle a de tels appuis au niveau du pouvoir, qu’elle a plus de poids que la grande majorité, indolente et passive. C’est au point que, dans le cas des arrêtés relatifs à la chasse et au classement des « nuisibles », les chasseurs doivent être consultés directement par les préfets, via leur fédération, et indirectement, via les conseils départementaux de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) — dans lesquels ces chasseurs sont majoritaires : « Le décret 88940 du 30/09/88 indique que chaque année les préfets fixent dans chaque département la liste des animaux « nuisibles ». Cette liste comprend les belettes, martres, fouines, putois, renards, ragondins, rats musqués, lapins, sangliers, visons d’Amérique, pigeons ramiers, geais des chênes, corneilles noires, corbeaux freux, étourneaux, pies… La persistance dans notre droit positif d’une réglementation sur les « nuisibles » traduit le poids néfaste du lobby-chasse, de ses fantasmes, de son inculture écologique… Que sait de la nature celui qui prétend l’asservir et la dominer par le fusil, le piège et le poison ? » [2].

Cela revient à demander aux patrons des multinationales de combien il faut relever le SMIC ou réduire le temps de travail !

L’exploitation de la nature continue à bénéficier d’une protection de la part des pouvoirs politiques. Qui peut s’opposer à la destruction des forêts tropicales, de la faune africaine, aux exploitations polluantes de gisements divers, aux épandages criminels de produits toxiques, à l’urbanisation et aux bétonnages gigantesques, etc… ?

La chasse profite de cette même protection. Exemples : l’article L.425-12 du Code de l’environnement prévoit que la fédération de chasseurs peut se retourner contre les opposants qui n’ont pas procédé sur leur propriété à la régulation des espèces de grand gibier. Les chasseurs ont obtenu du gouvernement Fillon et de Borloo, ministre de l’écologie, par décret du 3 juin 2010, la création d’une contravention « d’entrave à la chasse », l’objectif étant de faire taire la contestation, de censurer les objecteurs de conscience et les témoins…

La liste est longue en ce qui concerne les ”cadeaux“ offerts par le gouvernement Sarkozy aux chasseurs, et ces “cadeaux” affluent de nouveau sous le “règne” de Macron.

Quel totalitarisme de la part des chasseurs et quel aveu de servilité de la part des politiques !

 Un choix urgent

Or, après la destruction de l’habitat, la chasse est la deuxième cause de disparition des espèces. Diversité de la faune et chasse sont donc incompatibles. Mais l’urgence de l’établissement et de l’application de mesures de protection de la nature demande du courage et la reconnaissance de notre responsabilité. L’humain n’a plus le temps de tergiverser s’il veut, tout simplement, “s’en sortir”. « À l’heure où la communication remplace l’information, où la mort des idéologies se mue en mort des idées, où la politique sombre dans l’affairisme et ignore la conviction qui transcende pour satisfaire au carriérisme cynique, il devient impérieux de proclamer cette éthique supérieure fondée sur deux principes fondateurs : la responsabilité de l’homme envers la planète, la réconciliation de l’homme avec la vie » [2]. L’inadmissible n’est pas aménageable, on l’admet ou on le rejette. La chasse n’échappe pas à ce constat.

Cette suppression implique une philosophie, une véritable révolution, un choix de civilisation.

Le choix entre, d’une part, le maintien de la suprématie humaine par l’utilisation massive de la technologie et, d’autre part, la réconciliation totale avec l’environnement naturel, doit être fait rapidement parce qu’il conditionne les orientations indispensables à notre civilisation.

— Soit le maintien du capitalisme : la nature soumise au marché, la conquête technique, donc la guerre en permanence.

— Soit la démocratie économique : l’économie distributive, la coopération, la priorité au bien être social et individuel, la paix et la réconciliation avec l’environnement sauvage.

Si cette deuxième option est choisie, la chasse, comme tous les jeux et loisirs utilisant les animaux, n’aura plus sa place au sein de la société humaine. Et réduire l’impact humain demandera l’application de mesures considérables, qui auront des répercussions dans tous les domaines, entre autres : production et consommation, urbanisme, transports, démographie, etc.

Car le défi posé par l’explosion démographique est à la fois quantitatif et qualitatif. Combien d’humains la Terre peut-elle supporter en maintenant intégralement sa biodiversité ? Le seuil tolérable est déjà largement dépassé, compte tenu des conditions actuelles d’exploitation de la nature. Or ce seuil serait évidemment plus élevé si les humains se comportaient en écologistes responsables et bienveillants, au lieu de demeurer des prédateurs n’abordant la nature qu’avec des fusils et des engins motorisés, mus par la volonté de maximisation des profits au détriment des espèces et des espaces.

Le choix à faire, et il est d’autant plus urgent que le développement rapide des moyens techniques de prédation les rend de plus en plus efficaces, signifie donc la prise de conscience massive de la nécessité de se débarrasser de la psychose guerrière et marchande.

Une telle libération psychologique est la condition pour que l’opinion soit enfin en mesure d’envisager l’éradication mondiale du capitalisme et donc l’émergence de l’économie distributive.


[1François Chatel, L’ennemi public n°1 : la pensée occidentale, GR 1179 (octobre 2016).

[2Gérard Charollois, Pour en finir avec la chasse, éd. imho.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.