Les nouvelles technologies créatrices d’emploi ? Tu parles...

par  J.-P. MON
Publication : décembre 1985
Mise en ligne : 16 mars 2009

EN mai dernier, MOSTEK Corporation, filiale du groupe
américain UNITED TECHNOLOGIES, fermait son usine de Colorado
Springs (achevée à peine 4 ans auparavant !) et licenciait
2 000 salariés. C’était la conséquence de ce que
ses dirigeants appelaient « la récession prolongée
 » de l’industrie des semi- conducteurs et, plus particulièrement
des mémoires à accès dynamique, dont, à
la fois, la demande et les prix s’effondraient. A l’époque, les
dirigeants de MOSTEK se refusaient à dire si l’usine serait réouverte
ou non et semblaient même croire en l’avenir puisque, malgré
cette fermeture et les licenciements, ils envisageaient de construire
à Carrollton une usine de fabrication de plaquettes de silicium.
Prévue pour utiliser des robots et éliminer toute intervention
humaine, l’usine entièrement automatisée était
programmée pour devenir opérationnelle en 1987. Aujourd’hui,
la réponse est claire : les patrons, c’est-à-dire les
dirigeants de UNITED TECHNOLOGIES, ont décidé de fermer
totalement l’ensemble des usines de MOSTEK. Cette filiale était
pourtant l’un des principaux fabricants américains de microprocesseurs
à mémoire flottante, éléments de base des
ordinateurs, et de nombreux équipements informatiques fabriqués
en grande série.
Mais MOSTEK n’est pas un cas isolé, comme le montrent les divers
encarts qui accompagnent cet article. En fait, c’est toute l’industrie
des semi-conducteurs (née il y a à peine une quarantaine
d’années) qui s’interroge sur son avenir après avoir fait,
malgré des hauts et des bas, la fortune rapide des marchands
de « puces » en défiant toutes les règles habituelles
de la loi de l’offre et de la demande. La chute brutale du marché,
une compétition qui se mondialise et la débacle inattendue
du jeune marché, pourtant prometteur, des ordinateurs personnels
ont été les ferments de la crise. Un signe qui ne trompe
pas : les investisseurs de Wall-Street ont perdu confiance en l’industrie
des semi-conducteurs et de l’informatique. C’est TEXAS INSTRUMENTS qui
a amorcé le déclin des fabricants de puces, suivi peu,
après par ADVANCED MICRO DEVICES, MOTOROLA, INTEL, NATIONAL SEMI-CONDUCTOR...
Les constructeurs d’ordinateurs n’ont pas fait mieux, IBM perdant 2,25
$ à 128 $ et montrant la voie à DIGITAL EQUIPMENT, DATA
GENERALE, HONEYWELL, BURROUGHS, NCR...

UNE RECESSION QUI DURE

Dans l’industrie des semi- conducteurs, la reprise
annoncée se fait toujours attendre. Le « WORLD SEMI-CONDUCTOR
TRADE STATISTICS » (WSTS), organisme de prévision créé
conjointement par la « SEMICONDUCTOR INTERNATIONAL ASSOCIATION »
(SIA), l’association des fabricants européens de semi-conducteurs
et l’association des industries électroniques du Japon, a changé
ses prévisions pour 1985, passant, pour l’industrie américaine,
d’une croissance de 21 % à une diminution de 13,5 % des ventes
de semi- conducteurs. La SIA va plus loin encore en prévoyant
une chute de plus de 20 % des ventes : selon un de ses analystes, Mike
Kubiak, entre le troisième trimestre de 1984 et le second trimestre
de 1985, l’industrie des semi- conducteurs aura perdu un milliard de
dollars par trimestre rien que sur le marché des Etats-Unis.
En avril, FAIRCHILD CAMERA AND INSTRUMENTS CORP. a supprimé 480
emplois dans son usine de Mountain View, en Californie, et cherche à
se débarrasser de son usine de fabrication de plaquettes de silicium.
SIGNETICS CORP. a Santa Clara, Californie, a licencié 550 employés
de plus (elle en avait déjà licencié 400 en février).
MICRO-DEVICES INC. de Sunnyvale, Californie, a envoyé en vacances
obligatoires (et non payées) pour huit jours ses 8 000 employés...

C’EST LA FAUTE A L’ORDINATEUR

Jusqu’à présent, en effet, le principal
facteur de croissance de l’industrie des semi-conducteurs aux Etats-Unis
avait été le développement de l’industrie des ordinateurs
et des périphériques. Mais aujourd’hui, ce marché,
à son tour, s’effondre (voir les divers encadrés qui accompagnent
cet article). Depuis Noël dernier où les ventes de micro-ordinateurs
avaient atteint des records, les fabricants « se serrent la ceinture »,
comme dit un journaliste de « Electronic Week », tandis
que les vendeurs de micro-ordinateurs commencent à licencier
du personnel et à réduire très fortement leur budget
publicitaire. Selon le président de « Crugnale and Associates
 », une firme de consultants, « un grand nombre de compagnies
réfléchissent et se demandent si elles vont récupérer
l’argent qu’elles ont investi dans le commerce des micro-ordinateurs
 ». C’est que, souligne-t-il, « souvent, l’utilité
n’est pas là pour justifier la dépense ». Les analystes
admettent maintenant que leurs capiteuses prévisions antérieures
de vente de micro-ordinateurs personnels étaient fausses et ils
sont en train de les revoir à la baisse. Même Apple qui
avait si habilement attaqué le marché du micro- ordinateur
et contesté la suprématie du géant IBM, ferme des
usines, renvoie du personnel et se réorganise. Selon certains
observateurs, le commerce du détail pourrait perdre plus de la
moitié de ses magasins d’ici la fin de l’année. « 
En fait, il y a maintenant dix millions et demi de micro- ordinateurs
en service dans les foyers américains et un autre million qui
ramasse la poussière », estime Ann Wujcik, directrice des
projets éducatifs à Link Resources Inc. En d’autres termes,
les gens n’achètent plus d’ordinateurs parce qu’ils ne savent
qu’en faire. Ce qui n’empêche pas les principaux constructeurs
américains, tels que Apple, Atari et Commodore, de peaufiner
de nouveaux modèles hautement performants, tout en admettant
que les consommateurs n’ont pas encore imaginé ce qu’ils pouvaient
faire avec les anciens modèles. Selon un analyste d’Infocorp,
Jan Lewis, « les nouvelles machines amèneront une brève
reprise sur le marché américain des micro- ordinateurs,
mais, comme s’accordent à le reconnaître la plupart des
spécialistes, le plus grave problème que le marché
ait à résoudre est de trouver ce que la technologie la
meilleure, la plus brillante et la moins coûteuse permet de faire
à la maison avec un micro-ordinateur. Actuellement, l’ordinateur
personnel, considéré comme un produit de consommation,
est pratiquement sans intérêt. Jusqu’à présent
les gens achetaient des ordinateurs domestiques pour se débarrasser
d’un sentiment de culpabilité : leurs enfants seraient illettrés,
leur chien mourrait ou leur belle-mère viendrait vivre chez eux...
Ce dont on a besoin, c’est d’une nouvelle fonctionnalité. Les
gens ont besoin d’applications amusantes ou de moyens d’interfaçage
de leur ordinateur avec leur système électrique ou leur
téléphone. Il faut que l’industrie réussisse à
rendre la vie de l’usager plus productive. Et je ne vois pas du tout
ce qu’il y a au coin de la rue ».
Nous avons là un exemple typique de lancement d’un produit ne
répondant pas aux besoins des consommateurs. Je me souviens d’avoir
entendu, il y a un peu plus de trois ans, un représentant (anglais)
de la Communauté Economique Européenne essayer de culpabiliser
la docte assemblée à laquelle je participais en pointant
le doigt vers la salle et en nous demandant : « Avez-vous un micro-
ordinateur chez vous ? Il faut que vous en ayez un ! ». Pourquoi
faire ? Il ne nous l’a pas dit. Il faut dire qu’à l’époque,
les Anglais avaient le marché de la microinformatique le plus
florissant du monde. Les choses ont beaucoup changé depuis lors.
Même le Japon ne constitue pas un marché pour l’ordinateur
personnel, reconnaît un directeur de marketing de ASCII Corps
de Tokyo. Un autre analyste japonais écrit : « Le problème
est de trouver quels sont les besoins du consommateur. Le seul besoin
qui, pour le moment, ait émergé est le marché des
jeux. Mais je doute que les autres utilisations potentielles telles
que la banque ou les achats à domicile, correspondent au style
de vie des épouses japonaises qui ne travaillent pas et dont
le principal passe- temps et le plus grand plaisir est de sortir pour
faire des achats. Elles ne désirent pas du tout rester à
la maison pour faire ce type de choses ». Pour conclure ce paragraphe,
je crois que je ne trouverais pas mieux que le titre d’un article de
« Electronics Week » de mai dernier qui était : « 
Les fabricants d’ordinateurs cherchent anxieusement du travail pour
les machines ».

LA FUITE EN AVANT

A l’heure qu’il est, le gouvernement fédéral
est devenu le principal client de l’industrie informatique américaine
avec un budget consacré au traitement informatique s’élevant
à plus de 15 milliards de dollars. Aux alentours de 1990, selon
les estimations de l’Administration des Services du Gouvernement, tous
les « cols-blancs » fédéraux (1,4 million)
auront un micro-ordinateur sur leur bureau. Cependant, Dean Winkelmann,
un analyste de Integrated Circuit Engineering Corp., pense que « 
l’effritement » du marché des ordinateurs signifie que
l’industrie automobile et les applications militaires auront à
prendre la relève mais que ces nouveaux marchés ne seront
pas suffisamment importants pour compenser ce que l’industrie des semi-
conducteurs perd sur le marché des ordinateurs. La chute des
commandes pousse maintenant cette industrie à des licenciements
et à prendre des mesures d’économie pour essayer de protéger
les énormes investissements en équipements, recherche
et développement qu’elle a effectués. Mais, bien que ses
capacités de production actuelles soient déjà sous-employées,
AMD va ouvrir deux nouvelles unités de fabrication de plaquettes
de silicium : « Nous n’avons pas le choix, dit son vice-président,
la situation à court terme est sinistre mais si nous ralentissons,
lorsque les choses redeviendront normales nous ne serons plus en mesure
de tirer avantage de nos investissements en recherche et développement
 ».

LE JAPON N’EST PAS EPARGNÉ

Le marasme persistant du marché américain
qui a renvoyé à leurs ordinateurs et à leur boule
de cristal les prévisionnistes de l’industrie des semi-conducteurs
et qui les amenés, tous les mois depuis décembre dernier,
à revoir en baisse leurs estimations, se fait aussi sentir de
l’autre côté du Pacifique. Les producteurs japonais sont
confrontés à une chute des prix vertigineuse. A la mi-mai,
les prix des mémoires aléatoires à accès
dynamique (DRAM) de 256 K ont franchi le prix plancher de 4 $. Les mauvais
prix, comme les mauvaises nouvelles, voyageant vite dans le monde des
affaires, les analystes japonais sont convaincus que ce mouvement de
baisse va aussi atteindre les Etats-Unis. Des mémoires qui se
vendaient au Japon 12 $ il y a six mois ne valent plus maintenant que
3,4 $. Dans une industrie qui a pourtant appris à digérer
des baisses rapides, ces nouveaux prix ont provoqué un choc,
d’autant plus qu’en janvier 1984 ces mêmes mémoires se
vendaient 92 $. Un autre type de mémoire qui se vendait 12 $
est tombé à 3,60 $ en moins d’un an et court allègrement
vers les 72 cents actuellement... « Ce sont de mauvaises nouvelles
 », dit un industriel américain en poste à Tokyo.
Devant ces « troubles » du marché, on apprend de
source japonaise que le gouvernement américain a demandé
au Japon de suspendre ses investissements dans la construction d’usines
de semi- conducteurs afin d’atténuer quelque peu la pression
qui s’exerce maintenant sur l’industrie américaine des semi-conducteurs.
En réalité, les firmes américaines ne sont pas
les seules à souffrir et la NMB SEMI-CONDUCTORS LIMITED de Tokyo
qui a dépensé 100 millions de dollars pour construire
une nouvelle usine de fabrication de mémoires dynamiques vient,
avant même que la production ait commencé, de fixer ses
prix à 5,5 dollars l’unité, alors qu’elle jugeait précédemment
que ce prix devrait être de 11 dollars pour qu’elle puisse récupérer
le montant de ses investissements.
Mais pour tout arranger, voici que des « nouveaux » font
leur apparition sur le marché mondial des semi-conducteurs avec
un appétit féroce : GOLD STAR SEMICONDUCTOR, une compagnie
coréenne qui n’existait pas il y a dix ans, s’est fixé
comme objectif de devenir le premier fabricant asiatique non japonais
de composants électroniques et d’inonder le marché mondial
de ses produits. Le coût estimé de cette percée
est gigantesque : plus de 250 millions de dollars pour la seule année
dernière investis pour la construction des usines et l’acquisition
des transferts de technologie nécessaires. Malgré les
sombres perspectives du marché, les dirigeants de GOLD STAR sont
persuadés qu’ils ne tarderont pas à rentrer dans leurs
fonds et ne cachent pas que, pour cela, ils veulent s’emparer d’une
grande partie du marché américain des semi-conducteurs.
Mais, bien entendu, les Américains rie sont pas disposés
à se laisser faire. C’est pourquoi, malgré la récession,
l’industrie des semi-conducteurs a entrepris une vaste mutation, imposée
par la nécessité de réduire les coûts, et
est en train de passer de sa phase actuelle semi-automatisée
à une phase presqu’entièrement automatisée de l’ensemble
du processus de fabrication dont le but est d’écarter pratiquement
toute main-d’oeuvre humaine, source de destruction ou de dégradation
des composants. Cela ne fait que renforcer les affirmations d’un expert
de Crugnale and Associates qui dit que « une raison des pertes
subies par l’industrie des semi- conducteurs est sa trop grande capacité
de production. L’industrie mondiale travaille maintenant à 60
 % de ses capacités et cependant elle accroît de 20 % par
an ses nouvelles constructions d’usines. Cela se traduit par une forte
baisse du prix de vente des composants qui a coûté à
l’industrie 1,2 milliard de dollars ; comparés à leurs
plus hauts niveaux de 1984, les prix moyens de tous les semi- conducteurs
ont chuté de 22,1 %.

Comme le montrent tous les chiffres donnés ci-dessus
ou les encarts (1), ce n’est donc pas dans l’industrie des semi-conducteurs
ou de l’informatique qu’il faut espérer trouver de nouveaux emplois.
Pas plus que dans le secteur tertiaire qui s’informatise à outrance.
Chez Total, par exemple, l’introduction de la microinformatique a apporté
des gains de productivité importants. Dans une interview accordée
à « Ressources - Temps Réel », le secrétaire
général de Total déclarait « Il faut aujourd’hui
deux jours et demi pour assurer une production qui nécessitait
une douzaine de jours auparavant. Le temps de traitement a donc été
réduit de 80 %. Il fallait, il y a quelques mois, deux personnes,
un calculateur et une dactylo. Aujourd’hui une seule personne exécute
l’intégralité des travaux. Nul doute que la généralisation
des micro-ordinateurs permettra, à terme, de réduire les
frais généraux dans des proportions considérables
 ». Dans les banques les nouveaux systèmes, pourtant introduits
en douceur, vont causer aussi quelques dégâts à
l’emploi, comme on peut le voir sur le tableau donné ci-dessous.

Les effets de la technologie sur l’emploi dans les
banques...

Types d’emplois supprimés
Types d’emplois en expansion
Déperdition d’emplois
GAB
Guichets automatiques bancaires
caissiers
approvisionnement des machines ; utilisation des ordinateurs
faible
T/PDV autonome*

T/PDV avec carte à mémoire, connecté
employés en général
employés en général
entretien et utilisation
des ordinateurs
modérée

importante
Banque à domicile
employés en général
entretien et utilisation des ordinateurs
importante
Terminal de guichet
caissiers
entretien et utilisation des ordinateurs
faible
Terminal consultatif
aucun
conseil financier,
entretien et utilisation des ordinateurs
aucune
Système Intégré d’automation dans le bureau
employés de bureaux
(utilisation et) entretien des ordinateurs
modérée
Système automatisé de compensation
employés de bureaux
utilisation et entretien des ordinateurs
faible
Système de non-échange de chèques
employés de bureaux
utilisation et entretien des ordinateurs
importante

* T/PDV = Terminaux/points de vente

On pourrait multiplier les exemples...
Il faut proclamer bien haut, comme nous le faisons depuis longtemps,
que c’est une escroquerie que de prétendre que les nouvelles
technologies créeront des emplois. Elles peuvent créer
de nouveaux emplois demandant de nouvelles qualifications mais elles
en supprimeront un plus grand nombre. Cela ne veut pas dire qu’il faille
arrêter de moderniser l’industrie et les services, bien au contraire,
puisqu’on peut ainsi libérer l’homme du travail contraint. Il
ne reste qu’à adapter notre système économique
hérité des temps de la rareté aux réalités
du monde moderne. Ce n’est qu’ainsi que nous sortirons de ce qu’on appelle
la crise.

Les données utilisées dans ce dossier
ont été tirées de journaux professionnels tels
que : 01 Informatique, Ressources - Temps Réel, Electronics Week,
Le Monde Informatique, etc...

(1) non-reproduits ici.


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