Les vaches maigres

par  J. DUBOIN
Publication : septembre 1982
Mise en ligne : 26 janvier 2009

Un peu de bon sens, me dit cet homme éminent, c’est bien le
tour clés fonctionnaires et des anciens combattants, de serrer
leur ceinture. Tout le monde est obligé de faire des sacrifices
en réduisant sa consommation : eux aussi doivent souffrir de
la dureté des temps puisque voici l’époque des vaches
maigres.
- C’est encore, dis-je étourdiment, la faute de la sécheresse.
- Expliquez -vous, me répliqua-t-il.
- Le soleil a dû griller les pâturages, c’est pourquoi les
vaches sont maigres.
- Vous vous méprenez, m’interrompa-t-il avec hauteur, les vaches
maigres, c’est une image. Je fais allusion au songe du roi d’Egypte
 : les vaches maigres, ce sont les années de disette. Elles succèdent
aux années d’abondance et sont provoquées par un cataclysme.
- Quel est donc le cataclysme qui s’est soudainement abattu sur notre
pays et j’ajoutai : il doit être de taille pour nous obliger tous
à faire la grande pénitence ?
Comme il ne répondait pas, je continuai : pour que tous les hommes
soient obligés de se restreindre, c’est que les récoltes
doivent être déficitaires, c’est que la disette est à
nos portes !...
- Vous voulez rire, coupa-t-il, les paysans n’ont pas vendu le dixième
de leur blé de l’année dernière !
- Alors, la viande, le vin...
- Non, reprit-il, les bestiaux sont à vil prix, le vin est tellement
abondant qu’on voulait empêcher celui d’Algérie de franchir
la Méditerranée ; sous le rapport des récoltes
nous sommes comblés, archicomblés.
- Et l’on brûle le coton, le café, on rejette le poisson
à la mer, on détruit les porcelets en Hollande, je pourrais
accumuler les exemples de production pléthorique, ajoutai-je
à mon tour. Dans tout cela je ne vois aucun cataclysme, ni aucun
motif de pauvreté collective, bien au contraire. Mais je ne suis
qu’un imbécile qui a l’intelligence de le reconnaître.
- Vous êtes simplement un mauvais esprit, répliqua l’homme
éminent, nierez-vous que nous sommes tous à bout de ressources
 ? Un peu de bon sens, s’il vous plaît, peut-on vivre au-dessus
de ses moyens ?
- Mais on vit de bonne soupe, répliquai-je, et les moyens de
vivre et de bien vivre n’ont jamais été aussi abondants
qu’aujourd’hui.
- Il s’agit des moyens financiers. Nous sommes tous pauvres, reprit-il,
y compris l’Etat ; vous savez bien que l’argent est thésaurisé.
- Ah non, repris-je vivement, tous les milliards cachés ne privent
personne, pas même leur propriétaire. Et ces milliards
enfouis ne font pas diminuer d’une once les stocks de beurre existants.
Votre raisonnement est trop jeune, et, de plus, il est faux.
- Expliquez - moi cela, dit-il d’un air piqué.
- Je dis qu’il n’y a jamais eu autant d’argent en circulation qu’aujourd’hui,
même en tenant compte des milliards thésaurisés.
Retranchez-les et il nous reste la même circulation qu’à
l’époque où un gouvernement de bonne humeur faisait des
largesses même à ceux qui ne le demandaient pas.
- Ça, c’est de la politique, répondit-il aigrement.
- Non, c’est de l’arithmétique, répliquai-je.
Là-dessus il me quitta en haussant les épaules, mais sans
avoir expliqué le cataclysme.
J’en ai rêvé toute la nuit. Transporté, en l’an
194.. dans l’amphithéâtre de première année
de la Faculté de Droit, j’écoutais un docte professeur
qui parlait ainsi « Dès 1934, les hommes, grâce aux
progrès de la science, grâce à l’emploi intensif
des forces extra-humaines qui firent leur apparition avec l’âge
de l’énergie, les hommes, dis-je, connurent l’abondance de tous
les objets dont ils avaient besoin pour vivre, se vêtir, s’abriter,
se chauffer. Mais devant cet amoncellement de richesses, ils reculaient
pantois, car ils n’osaient y toucher que dans la mesure où ils
avaient des petits papiers coloriés dans leur poche, ou de ces
petits disques en métal qui étaient indispensables au
temps de la rareté. »
J’entendis quelques rires étouffés du côté
des étudiants. Le professeur continuait... « Ils préféraient
détruire leurs richesses plutôt que de les consommer ;
ils s efforçaient même de les empêcher de se reconstituer.
Alors l’Etat exigeait de tous de durs sacrifices, et tous y consentaient
au nom du bon sens, de la logique et des vaches maigres. »
A ces mots le fou rire devint si bruyant que je fus brusquement réveillé.

(« L’Oeuvre », 10-4-1934)