Minimum garanti : amorce ou caricature ?

par  M.-L. DUBOIN
Publication : janvier 1986
Mise en ligne : 15 juin 2009

Le Parti Socialiste vient d’annoncer qu’il met dans
son programme pour les prochaines élections le revenu minimum
garanti. Il rejoint ainsi la proposition que faisait Lionel Stoléru,
dès 1974, lorsqu’il était au ministère du Travail
dans un gouvernement de droite. Ceci est donc tout à fait conforme
à ce que nous annoncions ici- même dans l’éditorial
de Juillet dernier : « Alors même que les perspectives électorales
feraient croire que les partis politiques fourbissent leurs armes pour
s’opposer, on assiste en fait à un consensus, la droite et la
gauche se retrouvant parfaitement d’accord sur un point : il faut à
tout prix sauver la société capitaliste. Et comme le problème
du chômage la met en danger, il faut bien accepter l’idée
d’un revenu minimum de survie pour en atténuer les effets les
plus scandaleux ».
Mais ce revenu minimum pour les laissés pour compte, est-ce l’amorce
de l’économie distributive, comme le pensent des camarades, tel
notre ami René Martin dans les pages qui suivent ?
Je sais gré à Denis Clerc (agrégé d’économie
et sciences sociales, directeur de la revue Alternatives économiques),
interviewé sur ce sujet, le 18 novembre par « Libération
 », d’avoir montré où se situe la divergence entre
nos propositions et celle des conservateurs du capitalisme, que ces
derniers se disent de droite ou de gauche. Je cite D. Clerc, décrivant
la motivation de ces conservateurs : « Le but recherché
par les libéraux est avant tout de simplifier les procédures
complexes qui président à la distribution des très
nombreuses allocations... que verse l’Etat Providence... » Ceci
correspond bien en effet à ce que déclare L. Stoléru,
dans le même numéro de Libération : il s’agit pour
lui d’instituer un revenu familial pour remplacer le SMIC « type
même du problème mal posé... et qui n’aboutit pas
à l’objectif fixé ». Et la démarche tout
à fait analogue que fait le PS s’inscrit ainsi parfaitement dans
la suite des efforts qu’il déploie depuis qu’il est au gouvernement
pour montrer qu’il est le plus zélé gestionnaire et défenseur
du capitalisme. Par contre, quand la journaliste de Libération
lui demande quelle est, à gauche, la motivation du revenu garanti,
D. Clerc répond : « L’idée de base consiste à
partir du fait que le progrès technique réduit le nombre
d’heures de travail nécessaires. A défaut d’un partage
du travail auquel la société capitaliste, spontanément,
ne se prête guère... il convient... de dissocier distribution
des revenus et activités productives. Telle est la thèse
avancée, en particulier, par Jacques Duboin, dans les années
30 et reprise aujourd’hui par le courant distributiste. Par rapport
aux positions libérales... la différence est importante
 : la société assure à chacun un revenu à
vie, destiné à couvrir ses besoins, ou au moins ses besoins
de base ; en échange, chacun doit à la société
une part de son énergie, de son savoir, de ses capacités.
On ne travaille plus pour un salaire, mais pour la collectivité,
laquelle, en échange, garantit un revenu à vie ».
Soyons très clairs dans les débats auxquels nous allons
être amenés à participer. Le revenu minimum garanti
que proposent tous ces conservateurs est une REDISTRIBUTION, il s’agit
de prendre aux uns une part de leurs revenus pour donner aux autres
de quoi survivre... et se taire. Elle n’est l’amorce d’une société
distributive, au même titre que l’étaient déjà
les allocations diverses qu’elle se propose de remplacer, que dans la
mesure où tous ces reversements obligatoires constituent la preuve
qu’il n’est plus possible, au XXe siècle, de laisser fonctionner
librement les lois du marché. Mais la redistribution en opérant
un tri, place des millions d’êtres humains en condition d’assistés.
C’est une façon d’ENTERINER la société duale :
de permettre aux « battants » de continuer leurs luttes
fratricides et de condamner tous ceux qui n’auront pas « gagné
 », et leur nombre ira en croissant de plus belle dans cette société
de compétition exacerbée, à n’être plus que
les clients dociles dont les premiers ont besoin, ils viennent de s’en
apercevoir. De plus, cette redistribution est absurde parce qu’elle
maintient une limite arbitraire à l’ensemble des revenus et un
obstacle à toutes les productions utiles, matériellement
et humainement possibles mais non « rentables », au sens
capitaliste du terme.
C’est la DISTRIBUTION au sens où nous l’entendons, qui peut permettre
à l’humanité d’avoir accès à l’héritage
prodigieux de techniques et de savoirfaire qui est aujourd’hui à
notre portée.