Suis-je un anormal ?

par  L. BAREL
Publication : janvier 1980
Mise en ligne : 17 septembre 2008

Réponse à J. Bourdette

JE suppose, cher lecteur, (mais peut-être me
trompé-je ?) que la réponse faite par M.-L. Duboin à
l’encontre de votre exposé, paru dans « La Grande Relève
 » n° 771, ne vous aie pas pleinement convaincu, comme ne vous
convaincra pas davantage ma petite intervention. Vous demeureriez dans
la conviction qu’il faut une motivation sous forme d’argent pour faire
agir les hommes et que les responsabilités, ou les travaux nobles,
se monnayent d’autant plus vite qu’ils sont plus méritoires.
L’accomplissement réussi de ses actes n’apporterait pas à
l’homme une satisfaction suffisante en soi l’incitant à continuer
d’agir, et il se laisserait bientôt dépérir.
Mais, pourquoi donc ? J’ai personnellement eu la chance professionnelle
d’assumer des responsabilités et, aussi, d’effectuer des travaux
de création. Me prendrez-vous pour un hâbleur si je dis
n’avoir jamais ressenti le besoin, ou l’obsession, d’être plus
considéré ou mieux payé que les collègues
assurant des tâches que l’on ose encore qualifier de subalternes
 ? Au contraire ! Je me suis estimé privilégié du
fait que je me trouvais souvent passionné par ce que je devais
accomplir. Les difficultés à résoudre, les noeuds
à délier, les projets à établir me permettaient
de rendre effectives les possibilités de mon intellect et cela
me donnait entière satisfaction.
Serais-je un cas anormal ?
A ce compte, Pasteur, Pierre et Marie Curie faisaient partie des anormaux,
l’argent restant loin de leurs objectifs premiers. Et on en compte des
milliers d’autres qui sont ainsi fabriqués. Ne voyons-nous pas
autour de nous des personnes s’occupant bénévolement d’oeuvres
ou d’organisations charitables, de comités d’entraide ou de fêtes,
de groupes d’idées... ?
Beaucoup de gens ont une approche des choses semblable à la vôtre,
cela à cause du contexte où évolue le monde du
travail, sans espoir et moralement mort, trimant aveuglément
sans but personne ! si ce n’est pour enrichir le patronat. La seule petite
satisfaction à atteindre pour le salarie reste celle d’obtenir
une augmentation. Que discerne-t-on au bout du travail sinon la crainte
du chômage, de la répression ou de la guerre ? Aucun idéal
ne peut exister. Tout, dans notre monde, est inlassablement monnayé.
On peut dire : « la monnaie ou la vie ». Pas de monnaie,
pas de vie. Pourtant cela n’est pas inscrit dans les lois de la Nature
Ce n’est devenu « vrai » que pour le genre humain, et voilà
une discrimination entre l’animal et l’homme. Est-ce bien là
une supériorité de ce dernier ? Pas sûr. Voyez où
nous mène actuellement la monnaie à travers le monde :
inutile de faire un dessin !
La pensée se nourrit uniquement d’éléments fournis
par le milieu ambiant. Vous êtes né dans la société
de l’argent, vous pensez donc en termes de capitalisme à votre
corps défendant, même si vous le désapprouvez. Il
est indubitable que si vous étiez né aborigène
d’Australie vous penseriez exactement comme un aborigène d’Australie.
Si, par contre, vous étiez né dans une société
distributive où le facteur « intérêt pécuniaire
 » n’existait pas, vous n’y penseriez pas et ne pourriez même
pas l’imaginer.
Il est indéniable que l’abondance inouïe appelle à
la mise en place de l’économie distributive. Ce sera elle, ou
la catastrophe mondiale. Cette dernière serait un immense malheur
qui ferait de la France ce que nous voyons du Cambodge à la télévision,
car les deux Grands feraient de l’Europe leur champ de bataille, et
quel champ de bataille !
Il ne faut pas l’oublier, le service social « obligé »
en économie distributive se réduirait à fort peu
de temps, trois à quatre heures par semaine. Et pourquoi ne serait-il
pas équitablement réparti pendant une période raisonnable
 ? Les troufions n’ont-ils pas aidé au décrassage des plages
polluées de pétrole ? Et pour quel salaire ?
Il se trouve, effectivement, qu’un petit pourcentage d’humains possèdent
une tendance marquée à la perversité : ceux qui,
dans la jungle, ont brutalement entrepris les invasions, les pillages,
mis main basse sur les avoirs des autres, inventé l’esclavage,
les guerres, le code civil, les finances pour leur seul profit... Il
ne faudrait donc pas que l’économie distributive, humaniste à
cent pour cent, exact contraire de la barbarie, verse dans les mêmes
erreurs en laissant subsister des failles dans lesquelles les pervers
ne manqueraient pas de s’infiltrer. Ils installeraient vite de nouveaux
privilèges monétaires qui déséquilibreraient
la société. Ces failles latentes se nomment déjà
, « état transitoire » et « monnayage des responsabilités
 ».