Technologie contre chômage

par  H. MULLER
Publication : mai 1986
Mise en ligne : 23 juin 2009

A s’efforcer de relancer l’emploi à tout prix,
à n’importe quel prix, à seule fin d’entretenir la formation
de revenus et de créer des occasions de profit, trop de responsables
à tous niveaux perdent la notion de l’utile. La rentabilité
entre en conflit permanent avec l’utile. D’immenses approvisionnements,
de gigantesques efforts sont gaspillés en vain, ingénieurs
et cadres complices souvent inconscients de tels gaspillages. « 
Pourquoi, écrivait J.K. Galbraith (2), rendre la vie insupportable
dans le but de fabriquer des produits sans importance ? Si les produits
cessent d’avoir un caractère d’urgence, pouvons-nous sérieusement
commander aux gens de quitter leur foyer afin de produire ces biens
avec le maximum d’efficacité ? »

L’article d’Octave Gélinier fait fi de ce réalisme
et sa thèse du « bourgeonnement » présuppose
une nuée de marchés porteurs le plus souvent mort-nés,
le moindre créneau découvert étant très
vite assiégé par des concurrents accourus de partout ;
l’exemple de la SILICON VALLEY auquel Gélinier se réfère,
est là pour en témoigner. Les ordinateurs domestiques
sont en pleine déroute. Quant à l’électronique
japonaise, il lui faudrait un budget dé la Défense consistant
pour la tirer du marasme où elle a commencé à s’enliser.
La « guerre des étoiles » pourrait répondre
à ce voeu.
Un bourgeonnement d’activités nouvelles débouche généralement
dans les services parasitaires ou pseudo-services dont les coûts
chargent les prix. GILDER, SERMAN en ont énuméré
un certain nombre. Longtemps maître à penser de cadres
et chefs d’entreprises, GELINIER semble, d’autre part, négliger
le financement de ces activités bourgeonnantes, le fait que quelque
90 % des initiatives individuelles se heurtent à un veto bancaire
faute de garanties suffisantes. Il suppose enfin qu’il reste aux personnels
des petites entreprises, du temps à distraire du quotidien, des
problèmes immédiats, pour se lancer dans la recherche,
dans la création, de leur propre initiative, en mobilisant des
facteurs nécessaires aux profits à court terme.
GELINIER n’aura pas noté que l’efficacité n’est pas l’apanage
des entreprises libérées d’un contrôle étatique
et que la motivation pécuniaire n’accompagne pas toujours l’esprit
d’invention, de découverte, d’innovation, que le progrès
technologique tient plus à la qualification des personnels subalternes
qu’aux acrobaties financières des investisseurs.
Que le profit, comme l’écrit GELINIER, soit un critère
souverain pour juger des résultats d’une action, une règle
du jeu tenue d’éluder la finalité humaine du travail,
l’étendue des besoins non solvables au regard desquels ceux du
marché représentent moins qu’un epsilon. Le profit est,
d’essence, malthusien.
C’est la règle du jeu qui doit être changée pour
que les technologies nouvelles prodiguent leurs faits les plus attendus
 : la qualité dans l’abondance, l’allègement de vains efforts,
de la durée du travail, au bénéfice d’une meilleure
liberté, d’un loisir enrichi.

(1) Titre d’un article d’Octave GELINIER, président
d’honneur de la CEROS, publié dans le numéro 21 de Sciences
et Techni
ques (Décembre 85)
(2) « L’ère de l’opulence » (Calmann Lévy
Ed.) p. 268.