« Une Suisse au-dessus de tout soupçon »

par  M.-L. DUBOIN
Publication : septembre 1936
Mise en ligne : 7 mars 2008

Voici un livre, « Une Suisse au-dessus de tout soupçon » par J. Ziegler (au Seuil), que quiconque prétendant savoir ce qu’est le capitalisme devrait avoir lu. Il est édifiant. Sans les références citées, qui, elles, sont au-dessus de tout soupçon, beaucoup seraient tentés de croire les chiffres exagérés.
On y apprend que le peuple suisse, constitué par seulement 0,03  % (trois pour dix mille) de la population mondiale se classe au second rang parmi les peuples les plus riches du monde. Il détient même le premier marché mondial de l’or et de la réassurance, il est la troisième puissance financière de la planète.
La patrie du coucou est aussi celle des « seigneurs de la finance  » qui, grâce à leurs 4 000 banques contrôlent des sommes dix fois supérieures au budget de la Confédération. Les bénéfices réalisés en 1974 par trois de ces banques s’élèvent à 517 millions de francs suisses, c’est-à-dire plus de cent milliards de nos anciens francs. La Suisse abrite 447 sociétés multinationales contrôlant 1 456 filiales (dont la société responsable de la catastrophe récente de Seveso).
L’impérialisme suisse joue le rôle de receleur en recueillant les capitaux étrangers, leur permettant ainsi d’être soustraits au fisc de leurs pays d’origine et bien qu’une telle exportation soit interdite. Le Portugal a perdu ainsi, entre avril 1974 et avril 1975, plus d’un milliard d’escudos. Plus de 15 milliards de dollars fuyant l’Italie ont été déposés à Lugano entre 1964 et 1974. « Environ 400 000 Français possèdent un compte numéroté en Suisse, soit « plus de 390 milliards de nouveaux francs » ; (répartis entre un million de chômeurs, cela ferait 39 millions d’anciens francs pour chacun d’eux), etc., etc... L’ex-empereur d’Ethiopie, Hailé Sélassié fit transférer des centaines de milliers de kilos d’or pendant des dizaines d’années. Le Honduras connut en 1974 une situation difficile à cause de transferts massifs des profits de l’oligarchie déposés dans les banques étrangères, notamment suisses, installées à Panama. Tandis que les peuples vietnamiens et cambodgiens vivaient une agonie terrifiante, le Général Thieu et le Maréchal Lon-Nol essayèrent de faire parvenir en Suisse 16 tonnes d’or... et y parvinrent probablement.
Mais toutes ces transactions sont couvertes par le secret bancaire, qui, lui, est sérieusement réglementé et préservé. Ainsi depuis des décennies, le gouvernement de la République de Saint-Domingue essaie-t-il, en vain, de récupérer les quelques 500 millions de dollars « transférés » par les fils de l’ancien dictateur Trujillo. Des centaines de familles juives ne parviennent pas à retrouver ce que des parents ont déposé en Suisse au moment de la montée du nazisme. Le gouvernement algérien ne peut pas toucher le « trésor du F.L.N. », les 50 millions de francs suisses des cotisations des travailleurs algériens déposés à la banque commerciale arabe de Genève par Khidder.
Ziegler montre ensuite comment les capitaux en fuite servent au «  financement des entreprises les plus aventureuses et les plus lucratives d’une mince oligarchie ». La destruction de ce système « non seulement n’affecterait pas l’économie suisse mais... rendrait une partie de leurs chances de vie à des dizaines de millions d’hommes... ». Son rôle dans l’étranglement lent et méthodique du peuple chilien apparaît avec logique et clarté.
Ce livre est une source de documentation pour qui voudrait montrer par quel mécanisme l’impérialisme capitaliste impose ses modèles politiques aux peuples du Tiers Monde. « La dette des pays en voie de développement a pris des dimensions astronomiques... Ces tendances apparaissent dans les chiffres des crédits à l’exportation suisse pour 1970 : de nouveaux crédits furent accordés, d’une valeur de 97 millions de francs, tandis que 250 millions de francs faisaient le trajet retour (Tiers Monde-Suisse), représentant les intérêts des crédits antérieurs. Les remboursements ne sont pas inclus dans ces chiffres. »
Dans sa conclusion, Ziegler nous rejoints parfaitement : « L’impérialisme répand ses ravages à travers le monde à une vitesse effrayante. Ici et là, le seul moyen d’en guérir est l’aide concertée d’hommes et de femmes décidées à briser le règne du capital et de la marchandise, d’abolir la misère et le mensonge et de transformer leurs vies défigurées en un destin collectif chargé de sens ».
Cette étude sérieuse, résultat d’un long travail remarquablement documenté, nous conforte donc dans l’idée que le système économique prime tout... hélas ! N’en déplaise à certains écologistes.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.