L’inflation a toujours été nécessaire

par  J. DUBOIN
Publication : septembre 1936
Mise en ligne : 7 mars 2008

Au moment où nous mettons sous presse, M. Raymond Barre garde encore jalousement inédit son secret pour juguler l’inflation. Nous ne pouvons donc pas le commenter dans les détails. Mais à quoi bon ? Nous savons bien qu’on n’arrête pas l’inflation parce qu’on n’arrête pas le progrès. A moins de changer la définition de la monnaie, précisément pour la lier directement à la production.

Voici comment Jacques DUBOIN expliquait l’inflation, il y a 17 ans, dans son Bulletin économique « Réflexions d’un Français moyen », en octobre 1959. Quelle actualité pourtant !

Quand M. Pinay se félicite d’avoir jugulé l’inflation, on suppose qu’il s’imagine qu’elle était devenue très dangereuse. S’il a pu la vaincre si facilement. c’est qu’elle ne l’était pas. Elle ne le devient, en effet, que si le pays souffre d’une pénurie de marchandises à vendre : les consommateurs se les disputent alors, et s’il y a trop d’argent en circulation, les prix montent en flèche ! On s’en est bien aperçu pendant la guerre lorsque la pénurie donna naissance au marché noir.
Mais qui peut soutenir que la France manque aujourd’hui de produits  ? Si c’était le cas, les producteurs dépenseraient-ils des milliards en publicité ? S’efforceraient-ils d’écouler leurs stocks à crédit ?
Rappelons que l’inflation monétaire, c’est-à-dire l’augmentation rationnelle des moyens de paiement, a toujours été une impérieuse nécessité dans les pays dont l’économie est en expansion. En se développant, les échanges exigent plus de monnaie pour s’effectuer facilement. Et la monnaie ne tombant jamais du ciel, il faut bien qu’on la fabrique...
Je répète que toutes les monnaies du monde n’ont jamais cessé de se déprécier au cours de l’Histoire, les nations ayant toujours été obligées de les dévaluer pour satisfaire les besoins d’une économie qui progressait et d’une population qui augmentait. Aucune monnaie n’a échappé à cette nécessité, même celles qui étaient en or et en argent ! Elles font aujourd’hui figure de monnaies idéales en raison de leur prétendue stabilité ! Quelle erreur, le petit lingot qui leur servait de gage n’a jamais cessé de s’amenuiser
D’abord, la monnaie précieuse n’échappait pas à l’inflation, car, des mines d’or et d’argent, on extrayait chaque année du minerai dont la plus grande partie servait à frapper de la monnaie, ce qui augmentait le stock des pièces en circulation. Ensuite, cette Inflation était encore insuffisante pour les besoins de la production et de la consommation, puisque les Rois procédaient à de multiples dévaluations monétaires que les économistes appellent des mutations.
Prenons l’exemple de notre franc, fils de la livre- tournois, et petit-fils de la livre carolingienne. Cette aïeule était en argent et pesait 491 grammes. Au XIIe siècle, la livre carolingienne est devenue la livre- tournois qui, sous Philippe-Auguste, ne pesa plus que 84 grammes.
Sous Jean-le-Bon (5 déc. 1360), on frappa une monnaie nouvelle, baptisée franc, qui pesa 3 grammes 88 milligrammes d’or fin.
Quant à la livre-tournois, elle continua de fondre, car, sous Louis XVI (1786), elle ne pèse plus que 4 grammes 1 /2 d’argent.
Enfin une livre tournois (augmentée de 3 deniers) se transforma, le 27 mars 1803, en franc de Germinal an XI, dont le poids en argent était de 4 grammes 1/2, et en or de 290 milligrammes.
Que les pièces fussent en or ou en argent, les Rois de France les ont toujours dévaluées par le même procédé  : ils décidaient que telle pièce d’or qui vaut 6 francs en vaudra désormais 24, et celui qui devait verser 4 pièces pour s’acquitter d’une dette, n’en versera plus qu’une seule qui s’appellera une pièce de 24 francs. Toutes les nations européennes en ont ainsi usé : on changeait la valeur numérique des monnaies.
De la Révolution française à 1914, le franc de Germinal an XI se déprécia à nouveau d’environ 60 %, mais la première guerre mondiale enterra définitivement toutes les monnaies précieuses : l’or et l’argent ne circulant plus dans aucun pays civilisé. Désormais c’est la monnaie de papier (billet de banque) et la monnaie bancaire (purement comptable) qu’on utilise absolument partout. Les échanges se sont alors intensifiés beaucoup plus rapidement qu’autrefois.
Est-il utile d’ajouter que la monnaie, sous ses deux nouvelles formes, continua de se déprécier de plus belle ?

***

Pour abréger, n’examinons que la période contemporaine de janvier 1940 au 30 juin 1959 (19 années 1/2). Voici les nations dont la monnaie fut dévaluée de plus de 90% :

Israël 90%
France 91,2%
Turquie 91,6%
Espagne 93,3%
Allemagne fédérale 94,3%
Argentine 94,8%
Italie 96,8%
Chili 97,1%
Autriche 97,3%
Paraguay 97,6%
U.R.S.S 98,3%
Allemagne de l’Est 98,3%
Tchécoslovaquie 98,7%
Japon 98,9%
Indonésie 99%
Albanie 99,5%
Bolivie 99,7%

La France, on le voit, n’est pas la nation qui cède le plus à la « facilité »...

***

Toutes les autres nations dévaluèrent leur monnaie de 10 à 90%, à l’exception d’un tout petit nombre dont la politique financière, empreinte d’une grande sagesse, leur a permis de maintenir, sans défaillance, la stabilité monétaire.
Ce sont : La République Dominicaine, le Salvador, le Guatémala, Haïti, Honduras, Libéria, Panama, et le Venezuela.
On pourrait ajouter les Etats-Unis à condition de ne pas oublier que le dollar s’est déprécié d’un peu plus de 60% depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

***

Il faudrait donc finir par reconnaître que la dévaluation des monnaies est une conséquence du progrès économique. Elle favorise les débiteurs en leur permettant de se libérer en donnant une valeur moindre que celle qu’ils ont reçue. En apportant ainsi la libération des vieilles dettes, elle agit comme l’abaissement du taux de l’intérêt, ou, si l’on préfère, comme un amortissement du capital.
Sans la dépréciation continue des monnaies, comment les Etats, qui sont les gros débiteurs du monde, pourraient-ils s’acquitter de leurs dettes dont le poids devient prodigieux ?
Inclinons-nous pourtant devant le fier courage de MM. Jacques Rueff et Antoine Pinay qui, par la vertu sublime d’une virgule, se proposent d’arrêter un courant dont l’origine remonte à l’invention des premières monnaies !


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.