Vers l’avènement d’une économie de la personne humaine

par  H. GUITTON
Publication : novembre 1987
Mise en ligne : 10 juillet 2009

DEPUIS l’automne 1986 un groupe de travail s’est constitué
à l’initiative de Y. Bot, Y. Bresson et H. Guitton pour donner
suite aux "nouveaux modes de vie" des Entretiens de Chantilly
(nov. 85) de la Commission Sociale de l’Episcopat.
Son point de départ a été le scandale de la société
contemporaine où règnent à la fois l’abondance
et une certaine misère (le chômage). Pour éviter
les ruptures qui nous menacent, le groupe a pensé qu’au lieu
de parler constamment de la crise et de pratiquer un assistanat qui
ne peut que se prolonger à l’égard des chômeurs
de longue durée, il convenait de préparer une transformation
par une nouvelle distribution des revenus.
Le groupe a examiné avec soin les propositions relatives au partage
du travail, mais il a pris comme base les ouvrages de Y. Bresson "L’après-salariat"
(Economica 1984) et "Le Participat" (Chotard et Associés
1986).
Les certitudes anciennes, les logiques d’hier ne permettent plus de
résoudre les problèmes de demain. En particulier, les
événements nous amènent à renoncer au dogme
du plein emploi qui a correspondu à une époque dépassée.
Il faudrait non seulement vivre autrement, mais penser autrement. Plutôt
que de parler de chômeurs, il serait plus juste de considérer
ce que le groupe a appelé les exclus de la société
d’abondance et, plus précisément, les exclus du salariat.
C’est dans cette nouvelle optique qu’a été envisagée
une allocation personnelle, inconditionnelle et cumulable. Les livres
de Bresson en donnent les bases essentielles. Le revenu ne serait plus
lié à l’emploi traditionnel.
Jusqu’alors, dans le système actuel, un certain préalable
est nécessaire. Il faut être titulaire d’un emploi pour
obtenir un revenu dit primaire. C’est la masse des revenus primaires
qui est considérée comme la richesse originelle pouvant
faire l’objet d’une redistribution des revenus. Ainsi naissent les revenus
de transfert qui forment déjà près de la moitié
des revenus distribués. L’idée nouvelle est de faire disparaître
ce préalable.
Tout revenu comprendrait deux parts :
1. une part identique pour tous qui serait attribuée à
chacun, de la naissance à la mort, du fait même de son
existence
2. une part qui se surajouterait à la première et correspondrait
à une activité productrice répondant à un
besoin réel exprimé.
La première part constitue le revenu de dignité humaine
jouant le rôle de filet de protection évitant la misère.
Mais il devrait se prolonger pour le grand nombre par le deuxième
revenu.
Une autre idée fondamentale est que la première part ne
se déterminerait pas par une négociation préalable,
comme a pu le prévoir un revenu minimum social. Cette négociation
est par nature difficile, voire impossible, quand elle est chiffrée
par des groupes différents.
Bresson a démontré (L"’AprèsSalariat")
que ce chiffrage serait déterminé par la valeur d’usage
du temps qui est précisément identique pour tous, techniquement
évaluable, indépendamment des évaluations subjectives.
Une image a été proposée. Celle des neurones du
cerveau, organe aussi complexe que l’économie développée
et monétarisée. Chaque neurone reçoit par la circulation
sanguine la dose minimale de glucose qui lui permet de conserver son
potentiel d’activités tout au long de sa vie. Mais lorsque les
neurones s’activent, ils exigent et reçoivent pour cela des suppléments
de glucose. C’est ce qui explique la seconde part du revenu.
La réforme proposée est certes difficile. Sans doute dans
le groupe des opinions diverses se sont manifestées. Certains
étaient prêts à préparer une refonte fonda
mentale de la Société, d’autres hésitaient à
franchir le saut. Tous ont cependant reconnu que la proposition permettrait
de fournir les clefs d’un déblocage des problèmes actuellement
d’apparence insolubles, qu’elle serait progressivement réalisable
par étapes successives. Elle exige évidemment une mutation
des mentalités et une éducation indispensable.
Les séances de travail ont permis un accord sur un certain nombre
de résultats et de répondre à de premières
objections.
Il a été ainsi répondu à celle de la prime
à la paresse que provoquerait la distribution du premier revenu.
Les méthodes de financement de ce revenu sont en cours d’études
et vont demander de nouvelles précisions.
La tache qui maintenant s’impose est de mettre ’en oeuvre des moyens
d’action et de réunir, de fédérer les efforts de
tous ceux qui ont déjà pensé dans le même
sens. La liste pourra en être dressée. Il faudra songer
aussi aux procédés de diffusion.
Ce premier texte voudrait être suivi de plusieurs autres. Pour
l’heure présente, il a tenté de dire l’essentiel d’une
manière évidemment trop résumée.
Le revenu de dignité humaine se réfère à
la distinction de l’individu et de la personne. L’individu correspond
à une conception mécanique et atomistique de la Société,
tandis que la personne exprime une vocation humaine qui se réalise
à travers la durée. Le temps pris comme étalon
des valeurs permet précisément de faire face à
cette vocation.
Cette dernière pensée explique le titre donné à
ce document.