Dédé déblogue

par  A. BARNOIN, dit Dédé
Publication : juin 2018
Mise en ligne : 12 décembre 2018

Depuis que ces salauds de cheminot(e)s nous ont pris en otage, nous autres clients de la CE-NE-CE-FEU sommes dans une colère noire. Nous fumons comme des locomotives à charbon contre ces fainéants qui sont tellement inutiles, payés à rien faire, que quand ils ne sont pas à leur poste de travail, les trains ne roulent pas ! Pour remplacer ces ectoplasmes qui sont épuisés au bout de deux heures de conduite au lieu de rester à leur poste dix huit heures d’affilée… vivement des conducteurs Uberisés !

Alors qu’il serait si simple à ces personnels rétifs à tout appel à la raison, de s’asseoir à la table de négociations, de chausser leurs lunettes pour repérer l’emplacement de la signature en face de leur nom, et d’apposer leur paraphe sur un document élaboré et concocté par les meilleurs spécialistes dont il serait malséant de mettre en doute la compétence et les intentions on ne peut plus pures... avant d’aller arroser ça à la cantine.. 

Heureusement, il existe dans cette maison, un être d’exception qui comprend l’enfer que vivent celles et ceux qui sont voué(e)s à emprunter ce moyen de transport jamais à l’heure quand il n’est pas supprimé à la dernière minute, faute d’un contrôleur, resté au lit par une panne de réveil... Et qui ne sait comment qualifier les hurluberlus qui prétendent exercer un droit de grève obsolète, inefficace et contre-productif... Ce personnage rare s’appelle Guillaume Pépy et semble avoir un poste haut placé dans cette maison. Mais en plus, il n’est pas seul ! Il existe une réplique féminine de ce fonctionnaire à la conscience chevillée au corps : Rachel Picard, qui occupe la fonction de “directrice générale voyages SNCF”. Grâces leur soient rendues à tous deux, car j’ai eu l’heureuse surprise de faire l’objet de toute leur attention, que dis-je de leur compassion dans les terribles épreuves que je traverse par la faute de leur personnel irresponsable et attaché à ses privilèges d’ancien régime, comme la moule à son rocher.

Voici la lettre que j’ai reçue :

Cher Monsieur BARNOIN,

La grève dure depuis près de 2 mois, c’est sans précédent dans l’histoire de notre entreprise. Je sais combien cela pénalise vos déplacements et j’en suis sincèrement désolée.

Toutes les équipes au travail sont pleinement à vos côtés, chaque nouveau jour de grève, pour assurer les trains, vous informer et vous accompagner dans vos déplacements. Les circulations sont adaptées quotidiennement en fonction des ressources disponibles. Au début du conflit, nous assurions 100 trains par jour, désormais nous en garantissons plus de 300. 

Jusqu’au 15 juin, tous les TGV, OUIGO et Intercités ouverts à la vente sont garantis. Vous pouvez, avec une certitude absolue même les jours de grève, réserver à l’avance vos voyages pour vos déplacements professionnels, vos vacances ou vos week-ends. Et parce que la flexibilité est utile sur cette période mouvementée, tous les billets TGV, OUIGO et Intercités circulant un jour de grève peuvent être échangés sans frais ou vous sont remboursés. 

Nous poursuivons notre engagement pour vous aider au mieux, vous assurer un service de qualité et garder votre confiance. Pour cet été, 3 millions de petits prix TGV et OUIGO vous sont proposés. Ainsi, 30% de la Grande Vitesse est disponible à petits prix. Vous les trouverez facilement en consultant le calendrier des meilleurs prix sur OUI.sncf ou dans vos points de vente habituels.

Je suis consciente que ces mesures ne font qu’atténuer les désagréments de la grève, mais je tiens à affirmer notre engagement pour vous et auprès de vous. Je vous remercie de votre confiance,

Rachel PICARD
Directrice Générale Voyages SNCF

Que ces deux hauts personnages aient pris la peine de rédiger une missive d’explications, d’excuses, et d’offres de service alléchantes alors qu’ils ont bien d’autres cheminot(e)s à fouetter, dépasse l’entendement et force le respect.

Je reproduis cette lettre, car j’eus les larmes aux yeux, tant ils ont pris soin de ma sérénité de client privilégié pour lequel tous les moyens sont mis en œuvre pour que ces salauds de grévistes ne puissent m’atteindre dans ma fonction de Roi du Chemin de Fer, puisque le Client est Roi partout, paraît-il, sauf aux heures de pointe sur les lignes de banlieue, mais la perfection n’est pas de ce monde, et c’est l’intention qui compte... 

« Les manants révoltés, Monseigneur, ne peuvent nuire qu’à la plèbe qui emprunte les michelines circulant sur les lignes secondaires plus ou moins vouées à la disparition... Nous avons renoncé à les faire rouler, pour mieux concentrer le personnel loyaliste sur les lignes à haute vitesse, telle celle empruntée par votre Seigneurie »

D’ailleurs, ce matériel vieillissant est remplacé avantageusement par des cars Macron affrétés en toute hâte pour contrer à la fois les gaz à effet de serre et les effets de cette jacquerie qui n’a que trop duré. Et je dois dire que ces malheureux événements n’ont pas que de mauvais côtés, puisque cela va nous permettre d’accélérer certaines mutations qui passeront ainsi plus facilement inaperçues.. 

Ainsi bercé, choyé dorloté, je suis assuré que M. Pépy et Mme Picard n’ont que mon confort et mon bien-être en tête, et qu’ils ne laisseront jamais les vilains Picsous me prendre pour une tirelire à pattes, me mettre dans des trains bondés aux horaires approximatifs roulant sur des rails déglingués à force de ne pas être entretenus, avec du personnel précaire et sous-payé s’éreintant pour prendre soin de ma précieuse personne...

M. Pépy me l’a assuré, et je crois que Mme Picard pense de même, jamais au grand jamais ils laisseront faire ce qui s’est passé en Grande-Bretagne, cette malheureuse expérience promise pourtant à un bel avenir et qui a mal tourné, Dieu sait pourquoi, au point que ces braves british envisagent de re-nationaliser une partie de ce qu’ils ont privatisé dans l’enthou­siasme... La partie la moins rentable parait-il, mais qu’importe ?

Damned ! Y aurait-il anguille sous roche ? Y aurait-il des rails à changer, des aiguillages à moderniser, des trains à remplacer  ?

Les caisses des compagnies privées seraient-elles vides à force de gaver les actionnaires  ? N’est-il pas temps que le contribuable passe à la caisse pour remettre toute cette ferraille en état de marche,… avant de privatiser de nouveau une fois tout remis à neuf ?

Non, non, Bolchevique enragé et passéiste, chassez cette vilaine pensée collectiviste ! Honni soit qui mal y pense et Dieu et Mon Droit et God Save the Queen !

Jamais au grand jamais la France ne privatise­ra son chemin de fer ! Elle le livrera juste à la concurrence, et que le meilleur gagne !

Mais privatiser ! Le vilain mot  ! Si doux pourtant aux oreilles fougueuses des jeunes entrepreneurs des années 80. Mais il faut vivre avec son temps. Maintenant on peut continuer de faire la chose, à condition de ne pas la nommer... Pudeur toute victorienne, il faut juste respecter les mœurs contemporaines...

Comme France Télécom alors ?

— Comme France Télécoms, tout juste, qui ne devait jamais être privatisée, promis, juré !

Cher M. Guillaume Pépy, chère Mme Rachel Picard, vous vous êtes adressés à moi sur ma messagerie privée, et vous m’avez pris à témoin de votre sollicitude en supposant que je partageais votre analyse de la situation ainsi que votre souci de votre personnel pour me complaire.

Or il se trouve que je suis aux côtés des grévistes. Je cotise même à leur caisse de soli­darité, so-li-da-ri-té , est-ce un mot qui fait partie de votre vocabu­laire  ? Et je souhaite de toutes mes forces que votre réforme, qui n’est que le démantèlement d’un service public que vous massacrez depuis des décennies pour mieux le livrer aux intérêts privés, échoue.

Pour se retrouver dans la situation des chemins de fer britanniques, merci bien ! J’aurais voulu vous dire tout cela en réponse à votre message, or à cause du no-reply, votre “Client-Roy” ne peut pas vous donner son sentiment sur la prose que vous lui adressez, ce qui montre que vous vous f... de ce qu’il pense et de ce qu’il attend d’un service ferroviaire digne de ce nom.

Figurez-vous que je suis retraité de France Télécoms, que j’ai vécu sa “non-privatisation promis, juré  !”, et que j’ai vu la baisse vertigi­neuse de qualité qui a suivi, ainsi d’ailleurs que la baisse non moins vertigineuse de l’action, sur un coup de bluff, malgré les bienfaits supposés de la concurrence censée tirer tout le monde vers le haut, cette bonne blague ! Ainsi que l’épidémie de suicides qui en a résulté, et la dette abyssale qui a suivi.

C’est pourquoi, je tiens dans une estime particulière les agents de la haute fonction publique qui font ce genre de travail  : démolir ce qui fait la richesse d’un pays pour le plus grand bien de quelques oligarques insatiables... 39 milliardaires français en euros, ce n’est pas assez, vivement que la « non privatisation » de la SNCF permette d’en adouber rapidement un quarantième !

En suggérant, si vraiment l’avis de vos “Client(e)s” vous intéresse, que vous ajoutiez une fonction “reply” à votre prochain message, recevez, Madame, Monsieur, mes meilleures salutations...

André Barnoin, dit Dédé
Grand voyageur, souhaitant que la SNCF retrouve sa cohérence industrielle et commerciale sous l’égide de l’État, seul garant du fonctionnement d’un service public de qualité, y compris pour la circulation des marchandises. Tout le contraire de ce que laisse faire le pouvoir politique depuis des décennies.