Désinformation

par  C.-F. EBERLIN
Publication : juillet 1989
Mise en ligne : 12 mai 2009

Outrage aux droits de l’Homme

Il est un fait que deux siècles après
la Révolution et en dépit de la proclamation des droits
pour tous de s’exprimer librement et de s’adresser au public par voie
de presse, il existe encore des entraves parfois infranchissables à
la propagation des informations et des idées.
Or, il ne s’agit pas là de survivances parasites d’un passé
lointain où la censure, la mise à l’index et le contrôle
des écrits faisaient partie intégrante des contraintes
régaliennes. Bien au contraire, c’est là une manifestation
d’un phénomène courant de la société moderne,
à savoir la désinformation. Et il est inquiétant
de constater que celle-ci se développe rapidement au point qu’il
est grand temps de lancer un signal d’alarme si l’on veut éviter
un échec de grande envergure. Ceci d’autant plus que l’on touche
ici aux principes mêmes du droit démocratique.

Manque d’adaptation et déphasage

Comme dans pratiquement tous les domaines, les conditions
de la diffusion et de la circulation des idées n’ont plus rien
de commun avec ce qu’elles étaient il y a deux cents ans. En
fait, elles varient déjà de façon très marquée
dans l’intervalle d’une décennie. Ainsi, il y a une trentaine
d’années, tout simple citoyen était peu ou prou en mesure,
avec son bon sens commun et un minimum d’instruction, de faire la part
des choses entre une information exacte, une vraisemblable mais douteuse
et une contre-vérité flagrante ; entre un commentaire
objectif et un exposé tendancieux ; surtout qu’un large éventail
de moyens de vérification offrait des possibilités raisonnables
pour se faire une opinion réaliste.
En outre, s’il y avait bien, de tous temps d’ailleurs, des débordements
et des excès largement tolérés justement au nom
de la liberté d’expression, la circulation de l’information sous
toutes ses formes se faisait dans un contexte d’auto responsabilité.
Maintenant, la situation est toute différente du fait de la multiplicité
pléthorique de porteurs d’informations où chacun veut
se faire entendre de force et peut -au nom de la liberté- affirmer
et publier n’importe quoi, même les pires contre-vérités.
Ceci laisse libre cours à tous les tripatouillages imaginables,
à la généralisation incontrôlée des
pratiques mercantiles en matière de communication, au point que
l’information objective et véridique se trouve trop souvent entravée,
manipulée, bloquée et en fin de compte étouffée,
puis purement et simplement violée. Cette situation a pour conséquence
que le champ visuel, auditif et intellectuel du public finit par être
sursaturé, au point de lui faire perdre tout pouvoir de discernement
et toute faculté réceptive. Il s’ensuit une passivité
latente et un désintéressement de plus en plus généralisé
dans toutes les couches du public. Mais pour vaincre et forcer cette
lassitude, les porteurs de la communication qui en ont les moyens financiers
recourent de plus en plus au "matraquage" médiatique
et publicitaire. Or, celui-ci est pervers à double titre. D’une
part, le message qui passe la barrière d’indifférence
du public sursaturé n’est pas celui qui lui parait le plus juste
et le plus valable, mais celui qui a le plus grand pouvoir d’endurance.
D’autre part, au lieu d’être informé, le citoyen moyen
est mis en condition malgré lui par le subconscient qui, lui,
reste, dans une mesure non négligeable, sensible et réceptif
au forcing médiatico-publicitaire.
Que devient, dans ce contexte, la liberté de la presse ? Elle
est tout simplement inopérante pour la pure et simple raison
que personne n’a encore pris l’initiative de mettre les pendules à
l’heure et de passer de la traction hippomobile de 1749 à un
système de propulsion plus rapide, plus souple, plus efficace.
Or, il y a maintenant urgence, vu les formes particulièrement
pernicieuses que prend la désinformation qui prend l’allure d’une
inflation galopante. En voici parmi bien d’autres, les variétés
les plus courantes : - le proxénétisme médiatique
Jusqu’à ces dernières années, il y avait une cloison
quasi étanche entre les rédactions des journaux et leurs
services de publicité, de sorte qu’il n’y eut pas d’interférence
entre l’information et les libres opinions d’une part, et les insertions
commerciales payées, d’autre part. Puis, cette différentiation
s’est peu à peu estompée, notamment avec l’apparition
dans les grands journaux de publi-reportages réalisés
par les rédactions. Maintenant ces dernières se trouvent
parfois scandaleusement subordonnées aux services financiers
et amenées à sacrifier l’information proprement dite.
Un exemple typique est celui d’un grand journal parisien qui a purement
et simplement ignoré l’existence de la deuxième ville
du Bas-Rhin par le nombre d’habitants dans un reportage sur l’Alsace
parce que la municipalité du lieu avait refusé de contribuer
aux frais financiers. Une autre feuille de la capitale avait, elle aussi,
publié cette année des reportages sur les différentes
régions qui étaient, en fait, de lucratives opérations
publicitaires. - la contre-information et la rétention d’informations
Il arrive trop fréquemment que dans ce flou médiatique,
la vérité objective soit systématiquement contrée
à coups de capitaux de sorte que bien des débats publics
se trouvent faussés justement là où une discussion
à forces égales serait constructive, dans les domaines
social et politique par exemple.
Dans des conditions analogues, certaines autorités font croire
à des nonévènements en mettant l’embargo sur des
informations gênantes, comme par exemple celles qui concernent
les risques nucléaires. Or, une telle attitude est franchement
criminelle lorsque des responsables initiés et conscients cachent
la vérité à des victimes potentielles de risques
prévisibles et qui, dans l’éventualité d’un accident,
pourraient être épargnées par une information bien
menée et appliquée.

En dépit des principes de la liberté
de la presse, la désinformation fait des ravages et constitue
un véritable danger politique. Cela fait penser à un mécanisme
qui est en train de se dérégler et pour lequel, il n’existe
ni manuel de l’apprenti, ni guide de dépannage.
Il serait temps que les législateurs s’en préoccupent
et édictent démocratiquement des règles précises
pour la circulation de l’information et des idées.