L’autre terrorisme

par  F. LECHAT
Publication : juin 1986
Mise en ligne : 24 juin 2009

Si un étranger commande en France 20 mètres
d’une marchandise ou 50 kilos d’une autre, il recevra, que ce soit quelques
jours ou quelques semaines plus tard, l’équivalent exact, en
mesures en usage chez lui, du nombre de mètres (étalon
de longueur) ou de kilos (étalon de poids) attendus. Mais il
ne réglera pas dans sa monnaie nationale l’équivalent
exact du prix fixé en francs. Le Français, lui, quel que
soit le jour du règlement, bénéficiera du prix
affiché. Le Franc est en effet, n’en déplaise à
maints économistes, l’étalon de valeur des marchandises
et des services, et les prix ne varient qu’en fonction d’une baisse
ou d’une hausse intérieure des dits prix.
Si les étrangers ne paient jamais, d’un jour à l’autre,
le même prix en francs, dans leurs monnaies respectives, c’est
parce que leurs compatriotes, boursiers et spéculateurs, font
chaque jour varier, par leurs ventes et achats, la valeur du franc,
cet étalon ainsi devenu marchandise... et variable. La réciproque
est vraie.
Personne, jamais, n’a trouvé à redire à cette aberration.
Chacun suit anxieusement le cours de sa monnaie, qui fut longtemps basée
sur l’or. Mais même dans les pays où ce n’est plus le cas,
le cours de l’or est suivi attentivement (la télévision
ne nous en prive pas) puisque cette référence, ancienne
ou actuelle, cet étalon, est aussi coté, et donc variable.
Quant au mythe de ce métal dit précieux, mais utile aux
seuls bijoutiers et à quelques laboratoires...
Chacun trouve donc normal que dévaluations et réévaluations
se succèdent, que le marché soit aussi variable que l’humeur
des « spécialistes », qu’une monnaie, le dollar (devenu
inconvertible en or, et dont la valeur varie chaque jour - la télévision
nous renseigne aussi là-dessus), remplace l’or comme référence-étalon,
que le monde soit à la merci de cette folie quotidienne et permanente.
Concernant notre pays, dont la sécurité est le souci de
tous et l’indépendance le cheval de bataille des successifs gouvernements,
nous regrettons de dire que l’une et l’autre sont, à chaque heure
de chaque jour ouvrable, à la merci de ces spéculations
 : si un geste quelconque d’un gouvernement « avancé »
heurtait les principes immuables de la finance internationale (cf le
Chili), le franc, dans l’heure suivant le geste, ne vaudrait plus rien.
Voilà sur quoi repose l’indépendance de la France.
Nous croyons devoir signaler que, pour éviter une éventuelle
catastrophe, il suffit de décider que le franc est retiré
des cotations et qu’il est réservé à la consommation
intérieure. Ceci n’a rien de révolutionnaire car trois
pays d’Afrique du Nord et tous les pays de l’Est ont une monnaie dite
inconvertible, c’est-à-dire non cotée sur les places étrangères.
Grâce au système dit de la compensation, ils assurent leurs
échanges avec l’extérieur... et leur crédibilité.
Et aucune manoeuvre spéculative extérieure ne peut porter
atteinte à leur sécurité.
L’Ecu aurait pu être le recours à la raison... s’il n’était
lui aussi variable puisque sa valeur est calculée à partir
d’un « panier » de devises variables. Alors, quitte à
revenir sur des engagements divers et imprudents, quel gouvernement
aura assez de lucidité et de courage pour proposer enfin au Parlement
cette déclaration d’indépendance - et de sécurité
financière - de la France, dont la stabilité est plus
exposée à ce type de terrorisme qu’à l’autre ?