L’élection présidentielle

par  A. PRIME
Publication : juin 1988
Mise en ligne : 15 juillet 2009

PREMIER TOUR
Je pense qu’on peut - une fois tous les sept ans n’est pas coutume -
parler politique dans les colonnes de la Grande Relève. En fait,
ces réflexions, nous le verrons, rejoignent in fine nos préoccupations
socio-économiques. Je précise que les conclusions de cette
analyse risquent en partie d’être mises à mal si la droite
devait l’emporter. Les jeux seront faits lorsque vous lirez cet article :
tant pis, je prends le risque.
Sans être grand clerc, j’avais prévu Mitterrand 34 %, Barre
16 %, Lajoinie 7%, Juquin 2%... Mais comme la plupart, je me suis planté
sur Chirac et Le Pen : respectivement 23 au lieu de 19,9 et 11 au lieu
de 14,4. Si le score de Le Pen doit nous inquiéter, celui de
Chirac doit nous réjouir : la claque est magistrale et l’Etat
RPR est à peine mois "facho" et dangereux que l’extrême-droite ;
d’autant que le RPR avait - et garde encore - des chances d’exercer
le pouvoir, un pouvoir absolu ; Le Pen, non, ou moins dans l’immédiat.
Le RPR, "ruisselant de fric" (dixit un lieutenant de Barre),
avec un candidat "battant" qui rassemble, écoute, représente
le courage, l’ardeur... bref, le plus capable et le plus beau, sinon
le plus intelligent !) voit son caquet sérieusement rabattu et
les chances de la droite la plus dure de l’emporter au second tour fortement
compromises. C’est déjà un point (Lire dans le Monde Diplomatique
d’Avril l’article sur "l’offensive contre le droit du travail"
notamment au pays de Madame Thatcher, modèle de Chirac). Il est
bon que ce soit un Chirac dévalué plutôt qu’un Barre
triomphant qui représente la droite au second tour, car ce dernier
avait de bonnes chances de battre Mitterrand ; Chirac n’en a guère.
Et le "ménage à trois" de la droite nouvelle,
à peu près partagée entre trois frères ennemis
- frères, mais ennemis tout de même : ne tombons pas dans
le simplisme ou PC - donne un peu de répit aux vraies forces
de progrès à travers une gestion socialo-centriste.

LE JEU DE BARRE
Barre devait connaître - tout comme Chirac savait que le score
de Le Pen serait de 14 % - les vrais sondages, en dehors des sondages
médiatiques, truqués, payés. C’est sans doute là
qu’il faut chercher le sens de son apostrophe : "Rira bien qui rira
le dernier". L’humiliation de Chirac le réjouit profondément.
Il pense que, sauf si ce dernier gagnait les élections, son propre
avenir reste ouvert.
Pendant la campagne, il avait dit qu’il serait loyal s’il perdait la
primaire et ne ferait pas comme ceux -suivez mon regard- qui en 1981
ont trahi leur camp au second tour. D’où ce numéro de
duettistes, une demi-heure après les résultats. Mais ne
nous y trompons pas : en fait Barre trahit Chirac, mais avec beaucoup
plus de finesse que ce grand balourd de Chirac avait trahi Giscard.
Il lui impose "une société... qui refuse la xénophobie,
le racisme". Autrement dit, comme Chirac devra peu ou prou faire
des mamours aux Lepénistes, sinon à Le Pen directement,
ce qui serait dangereux, pour avoir quelque chance d’être élu,
Barre lance un clin d’oeil à ses électeurs les plus subtils :
J’appelle à voter Chirac parce que je ne peux pas faire autrement,
mais en me démarquant nettement ou FN, j’espère que nombre
d’entre vous ne voteront pas Chirac". Et de fait, les premiers
sondages donnent 12% des électeurs Barristes prêts à
voter Mitterrand. Plus 30 % de Lepénistes, souvent ex-électeurs
communistes égarés, qui doivent voter Mitterrand. Exit
Chirac, surtout si l’écart est important.
Barre, 64 ans, garde alors toutes ses chances d’être élu
dans 5 ans (mandat présidentiel raccourci) ; et Mitterrand, 72
ans, peut casser sa pipe...
En attendant, Barre essaierait de prendre la tête d’un grand parti
conservateur libéral, à la manière dont Balladur
et Chirac avaient lancé une O.P.A. sur un parti RPRUDF, sous-entendu
bien sûr, à dominante RPR. "Tous derrière et
lui devant", comme le Monde le dit avec humour en rappelant la
chanson de Brassens.

Restent deux inconnues :
-La première, mineure, mais non négligeable : le retour
de Giscard qui frétillant déjà dans les coulisses,
indique le "bon choix". Certes, il vise avant tout d’être
le Premier Président Européen. Mais en attendant... Il
aime tant le pouvoir !
- La seconde, plus sérieuse : si Mitterrand est élu, le
Parlement majoritaire à droite, rendra la France ingouvernable :
Chirac a prévenu. Dans ce cas, il y aura dissolution. Mais au
scrutin majoritaire, après le charcutage des circonscriptions
par Pasqua, la Chambre risque d’être à nouveau de droite.
Car si la France peut se trouver majoritaire pour élire un homme
au charisme rassembleur, elle reste majoritairement de droite dans ses
profondeurs : à preuve, si Rocard, pourtant populaire, avait représenté
le PS et la gauche, la France élisait un Président de
droite dans tous les cas de figure.
Donc, si la Chambre renouvelée est à droite, la France
est à nouveau ingouvernable : un bras de fer insoluble. Et la
droite extrême - Le Pen - serait encore renforcée par ce
duel et mise sur une orbite de 20% des voix.
Supposons une chambre de gauche, même avec une très courte
majorité, à la rigueur obtenue avec les élus communistes,
que se passe-t-il ? Mitterrand constitue un gouvernement socialo-centriste
qui ne toucherait pas à l’économie de marché et
aurait pour consigne - "une France unie" oblige- de ne pas
faire de vagues.
En tête. l’ENTREPRISE et l’EUROPE (1), deux objectifs, comme on
voit, exaltants pour un chômeur déprimé !
Puis une double mesure spectaculaire : le rétablissement de l’impôt
sur les grandes fortunes (5 à 6 milliards) pour financer un minimum
social (estimé par Rocard à 10 milliards) de 2.000 F/mois.
Soulignons que Mitterrand aurait peu de mérite à créer
ce minimum : 78% des patrons sont pour, d’après une enquête
récente ; mais çà, le bon peuple l’ignore.
Pour le reste, statu quo. Pas de vagues, disions-nous. On ne reviendra
pas sur l’école privée, ni sur les privatisations, même
j’en fais le pari, de TF1. On n’osera même pas "casser les
noyaux durs", pourtant violemment vilipendés par le PS il
y a peu.
On ne résorbera pas un chômeur, sauf par artifice. Une
diminution significative des heures de travail - 36,5 heures comme en
RFA - est exclue, surtout sans baisse des salaires : 91 % des patrons
sont contre et les socialistes, j’ai eu maintes fois l’occasion de m’en
rendre compte en discutant aussi bien avec des militants de base que
des responsables, sont imperméables à cette idée.
Seule, la couverture sociale - et c’est déjà beaucoup
par les temps qui courent - sera sans doute protégée,
du moins pour l’essentiel, car il ne faut pas oublier que c’est un gouvernement
socialiste, et singulièrement Bérégovoy, qui a
commencé à l’écorner en faisant payer une part
des journées d’hôpital, en créant les "médicaments
de confort", et surtout en aggravant la situation des chômeurs
en fin de droit : tout cela pour faire des économies et apparaître,
aux yeux des capitalistes, comme de bons gestionnaires de leur système
économique (2).
Il y a deux points sur lesquels nous attendons un gouvernement socialo-centriste :
1. Osera-t-il revenir sur l’autorisation de licenciements ? ce sera
un test : si, de peur de faire des vagues, il maintient cet état
de choses iniques qui n’a rien "donné" pour l’emploi
(nous, nous le savions, mais Gattaz avait promis l’embauche de 383.000
personnes), c’est qu’une droite type Barre et une "gauche"
type 1988 seront devenues bonnet blanc et blanc bonnet. Disons, pour
nous consoler, que c’est un moindre mal comparé à une
droite Chiraco-Lepéniste.

2. Le vote des émigrés, fut-ce pour
commencer au niveau municipal.
Alors, face à un tel gouvernement, que pouvons-nous faire, que
pouvons-nous espérer ? Car même si la Chambre redevenait,
après des élections législatives, majoritairement
de gauche, Mitterrand ferait la même politique, ou peu s’en faut :
seul avantage pour lui : ne pas craindre que les gouvernements soient
censurés.
Il nous faudrait parler fort, plus fort et, par exemple, rééditer
une plaquette courte (10-15 pages), claire, avec des illustrations parlant
d’ellesmêmes (type couverture de la Grande Relève d’Avril),
faisant le point de nos idées et solutions de façon crédible,
réaliste, face à la situation sociale et économique
actuelle. Plaquette à envoyer à tous les élus de
gauche, syndicalistes, partis, personnalités, journalistes sélectionnés ;
bref, en mieux, ce que nous avions fait en 1983 avec la plaquette "Sortir
le socialisme de la crise". Mais en 1983, l’euphorie majoritaire
socialiste n’était pas encore suffisamment atteinte, ce qui fit
sans doute que nous n’eûmes qu’une audience insignifiante, même
si certaines idées ont pu cheminer, transformées en cours
de route, comme un revenu social garanti. Vingt fois sur le métier,
remettons notre ouvrage. Pour nous, la période est plutôt
faste - l’Économie distributive s’imposera, peu ou prou, sans
doute par "touches" successives, dans les 10 à 15 ans
qui viennent.

(1) "II faut rompre avec le mythe du "grand
marché européen", redoutable piège s’il n’est
pas précédé d’un espace social anti-chômage
européen" (Alain Lipietz - Partage Mars-Avril).
(2) "La Gauche a mis beaucoup d’eau gestionnaire dans son vin social".
(Le Monde Diplomatique d’Avril 88).