Le rôle des chercheurs scientifiques

par  M. BERGER
Publication : novembre 2018
Mise en ligne : 2 mars 2019

Plusieurs articles publiés dans nos précédents numéros ont eu le mérite de susciter de nombreuses réflexions. L’un des objectifs de La Grande Relève étant précisément de faire réfléchir, nous n’hésitons pas à publier ces dernières.

Par exemple, Michel Berger a eu le sentiment que le rôle des chercheurs scientifiques était déprécié, voire injustement accusé de bien des torts, alors il revient ici sur ce sujet et précise sa pensée :

La science est souvent considérée dans le grand public comme une activité élitiste peu ouverte sur le monde. Les savants seraient des irresponsables à surveiller de près en raison des graves dangers qu’ils font courir à l’humanité  ; et la science ne s’intéresserait qu’à l’aspect superficiel, mécanique, quantifiable, reproductible de la réalité.

Cette appréciation de la démarche scientifique est bien péjorative. La science trouve parfois des réponses, mais elle suscite surtout des questions, et les savants sont très attentifs aux illusions dans lesquelles s’égare souvent le grand public. Cette exigence dans la compréhension du monde est ressentie par certains comme une incapacité à percevoir celle des sentiments, de l’émotion, de l’irrationalité. Mais pourquoi refuser aux savants et en particulier aux mathématiciens, toute sensibilité  ? Einstein était violoniste et, à l’inverse, Bach savait compter, car écrire des fugues à sept voix suppose la maîtrise des nombres. Le clavecin bien tempéré, l’art de la fugue, les sonates et partitas pour violon seul sont des merveilles à la fois de compositions musicales savantes et d’émotions intemporelles. À l’origine, les grandes architectures étaient l’apanage des géomètres, et la connaissance des rapports de proportions ou du nombre d’or est à la fois d’ordre arithmétique et de celui de la perception sensible, du domaine de l’art, de la philosophie et de la métaphysique.

À l‘instar du “visiteur”, le film de Satyajit Ray, je suis hostile à tout ce qui divise les hommes. Dans ce film il était question des religions, mais cette hostilité vaut aussi pour toutes les activités humaines.

Alors pourquoi reléguer la science dans une catégorie de la pensée qui serait imperméable au monde des émotions, de l’irréalité, du non quantifiable  ?

L’arithmétique elle-même n’est pas affaire de comptable quand elle pose la question du zéro et de l’infini : du rien et du tout. Celle aussi de la continuité des nombres, des relatifs, des rationnels, des irrationnels, des imaginaires. C’est tout un monde qui ne peut être qualifié de superficiel si on accepte de se plonger dans ses profondeurs.

Dire que les sciences ne s’intéressent qu’au quantifiable n’a jamais été vrai, d’abord parce que la science est multiple et que même les mathématiques débordent allègrement du monde des chiffres. Je me réfère volontiers à un ouvrage déjà ancien d’un mathématicien, Douglas Hofstadter, dont le titre Gödel Escher Bach exprime bien les parentés qu’il a recherchées entre un mathématicien, un illustrateur et un musicien.

Je ne m’étendrai pas sur Gödel dont les démonstrations dépassent de très loin mes compétences. Démon­stra­tions qui portent, non pas sur des nombres, mais sur des objets mathématiques dont il faut définir avec précision la nature. On y trouve de multiples parallèles entre la spiritualité, les arts, la philosophie et les sciences.

L’énoncé même du théorème de Gödel, le “Théorème d’incomplétude” à partir duquel il a prouvé que toute théorie mathématique comporte au moins un énoncé indémontrable (je simplifie une pensée beaucoup plus complexe), prouve bien que les mathématiciens sont les premiers à savoir que leur science est relative, incomplète et incertaine.

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Cette aversion à l’égard de la science pose une question d’essence politique. Par nature, la science est élitiste car les connaissances qu’elle exige supposent un temps d’apprentissage inaccessible à beaucoup. Or toute division entre communautés, fondée sur des critères élitistes, est antidémocratique. D’où la contestation de la science comme étrangère à la réalité, superficielle, prétentieuse et insuffisante puisque toute explication scientifique du monde semble l’apanage des seuls chercheurs.

L’exactitude d’un énoncé scientifique est étrangère à toute décision majoritaire. On n’imagine pas un référendum populaire pour décider si la lumière est de nature vibratoire ou corpusculaire  !

Si la culture scientifique, fondée sur l’incertitude, est a priori peu démocratique, n’est-elle pas aussi l’atout le plus sûr pour lutter contre les fausses certitudes de l’intégrisme religieux, du communautarisme, du fanatisme  ? Obligée de se remettre en cause en permanence, la science ne tolère pas les explications du monde qui rassurent et justifient n’importe quel comportement.

C’est pourquoi je pense qu’elle doit être enseignée dans les cursus scolaires avec opiniâtreté, même si elle paraît difficile d’accès et peu compatible avec nos modes de vie.

Tant que les médias s’attacheront à rendre nos cerveaux disponibles pour la publicité, à exalter la consommation ou la diffusion d’idées simplistes, l’effort d’assimilation des concepts scientifiques sera difficile à proposer. Mais c’est à mes yeux le barrage le plus sûr contre les déviations funestes qui sont en train d’envahir beaucoup de pays dans le monde.

Les chercheurs n’ont jamais été, à de rares exceptions près, les soutiens des dictatures. Ils en furent même souvent les premières victimes. Alors ne les accablons pas, ils sont nos plus sérieux garants contre tous les extrémismes.