Libre arbitre ou pas, qu’importe ?

par  F. CHATEL
Publication : novembre 2018
Mise en ligne : 2 mars 2019

Appréciant tout l’intérêt soulevé par ces réflexions, François Chatel se pose la question de leurs conséquences éventuelles dans la prise de décision au sein d’une véritable démocratie :

Le libre arbitre individuel serait donc un leurre, une tromperie causée par notre condition d’autonomie physique  ?

À la vérité, chacun serait lié aux autres, dépendant, nourri, construit, par les informations qu’ils émettent. À l’instar de la nourriture qui, analysée et absorbée par les viscères, conditionne notre équilibre physique et notre santé, cette « nourriture » intellectuelle va participer à la constitution permanente des éléments essentiels à nos moyens de réflexion, va interférer avec les éléments déjà en place, travail intérieur qui va déterminer notre état de santé intellectuelle à court et long termes.

Comme disait Albert Jacquard, le moi n’existe pas, chacun devrait se considérer comme un « nous ». Chacun, soumis aux informations présentes, va les analyser avec son vécu, son type d’éducation, ses affects, les pressions sociales, etc… et elles vont influencer complètement les expressions, les informations émises par celui-ci.

L’inconscient présent en chacun possède une puissance insoupçonnée pour peser sur le choix masqué des informations émises par la personne sous des formes diverses  : paroles, actes, attitudes, etc…

Une décision individuelle sera donc complètement formatée et échappera totalement à son auteur.

Si la notion de libre arbitre est remise en question, ce n’est pas pour cela qu’il faille, comme dans le collectivisme extrême, nier l’individu puisque ses besoins, ses désirs, existent et se manifestent. En tant que reflet de son hérédité et du bain culturel dans lequel il est plongé, il est une réponse unique et particulière au sein d’une civilisation donnée.

Ainsi, chaque information exprimée par un individu, sous des formes diverses, paroles, actes, malaises, satisfactions, etc…, mérite l’attention puisqu’elle constitue le résultat d’une analyse en temps réel, une mise à l’épreuve des informations émises par le milieu social et extérieur à celui-ci.

Cette attention est relative à l’objectif poursuivi par la société. Il est certain qu’un régime totalitaire n’en a que faire, ou si peu.

Par contre, une démocratie, si elle se veut authentique, a besoin de tenir compte de toutes les réponses pour orienter ses objectifs vers la majorité d’êtres satisfaits, puisqu’elle est construite sur cette base.

Cette irresponsabilité n’est pas opposée au raisonnement et n’empêche pas l’individu de « prendre » une décision pour agir. Elle sera conditionnée, mais qu’importe pour l’individu si le ressenti et les conséquences de cette décision le satisfont.

Libre arbitre ou non, l’important demeure le niveau de bien-être et de gratification de chacun, plongé dans un milieu qui œuvre à la garantie de cette réciprocité d’accord.

Pour une société, ces actes, ces ressentis individuels, représentent une source importante d’informations, donc un moyen de contrôler l’écart existant entre son objectif et la situation concrète. Tel un système de régulation, la boucle de rétroaction indique l’écart à corriger pour obtenir l’objectif désiré.

Cet objectif peut correspondre à une décision démocratique ou totalitaire, selon le système politique en vigueur.

L’individu ne pensant qu’avec les informations qu’il reçoit et qu’il mémorise, soit sous forme consciente ou inconsciente, l’absence de libre arbitre permet d’identifier ses actes comme un reflet particulier d’un résultat attendu.

Faisons une analogie avec la physique quantique. Considérons chaque individu comme une particule pour laquelle la position ne peut être mesurée que de manière statistique lorsque celle-ci subit un flux d’informations déterminées (impulsion, champ magnétique, accélération, …)  ; c’est-à-dire que chaque particule poursuit microscopiquement une trajectoire aléatoire. Pourtant toutes les trajectoires des particules considérées seront comprises macroscopiquement dans un champ préférentiel pour lequel une loi physique est applicable. Ainsi une société qui suit un objectif et impulse des informations en ce sens, ne pourra pas connaître de réponse et un comportement idéalisé pour chaque individu, mais constatera un champ de réactions qui le rapprochera ou non de son objectif initial.

Exemple  : l’absence de libre arbitre indiquerait que la délinquance sous toutes ses formes, ne serait que les résultats d’une impulsion initiale émise par la société qui se traduirait, selon les moyens physiques et intellectuels de chaque individu, par un comportement différent (ou trajectoire), donc déviant par rapport à une norme établie. Ces déviances représentent des informations essentielles pour une véritable démocratie afin qu’elle puisse corriger les mesures prises dans une recherche d’équilibre social satisfaisant compris dans un objectif global de bien-être (ou Buen Vivir selon les autochtones d’Équateur… comme quoi ces peuples ancestraux possèdent des richesses non matérielles dont nous ferions bien, occidentaux et autres, de nous inspirer !)

Si l’on considère la globalité des réponses à une influence, une sollicitation particulière, un évènement, etc…quels enseignements la tendance des réponses va-t-elle apporter  ?

• Un régime totalitaire, dont l’objectif est le bonheur d’un seul individu ou d’une caste, sera tout de même obligé de prendre en compte les informations émises par le peuple, dont la satisfaction ou la rébellion, l’état de santé général, dépendent des contraintes et brimades imposées, donc sa motivation et son efficacité au travail, etc…

• Il en est de même pour une vraie démocratie, mais l’attention est décuplée puisque l’objectif primordial reste la recherche maximalisée du bonheur social, qui sera la résultante des comportements et des informations produis par chacun. La démocratie, dans ce cas, revient à une recherche permanente d’un équilibre favorable, d’un compromis satisfaisant permettant la meilleure satisfaction de chaque élément et de l’ensemble.

De quelles natures seront les informations émises par la société  ? Obligations, mots d’ordre, chantages, tentatives de tromperies par des informations fausses ou déformées, e par de la rétention de ces informations  ? Certes, de telles solutions sont généralement adoptées par un régime totalitaire. Par contre, pour chaque individu, la satisfaction, la gratification, le sentiment d’appartenance, l’estime, permettent une participation et une coopération bien plus satisfaisantes que par la contrainte, d’où efficacité et créativité meilleures.

Un régime politico-économique tendant vers l’idéal ne peut qu’en tenir compte.

Une société peut instituer des devoirs qui ne seront suivis qu’à la condition de générer un rapport de confiance, de la même manière que des éducateurs avec leurs élèves.

Les obligations ou les chantages, tels que le paiement d’un salaire pour vivre en contrepartie d’un travail, ne représentent que des solutions propres à un régime totalitaire demeurant, en terme d’efficacité, bien en deçà des résultats apportés par une coopération largement consentie.

C’est pourquoi la proposition de Raphaël Glucksman d’un revenu universel versé en contrepartie d’un service civique obligatoire me paraît anti-démocratique et mal venue dans une alternative après la chute du capitalisme.

Une vraie démocratie doit savoir prendre le risque de suggérer, au lieu d’ordonner. Les individus ont des besoins autres que matériels et même si ceux-ci sont assurés par un revenu universel, les besoins d’appartenance, de reconnaissance, d’estime, de développement personnel, amènent les individus à coopérer pourvu que la société émette les informations adéquates, capables de créer ce climat de confiance réciproque.

Les résultats obtenus se trouvent alors largement décuplés, comme l’ont prouvé les expériences tentées et réussies de coopération.

Chère à Henri Laborit, une analogie avec le corps humain conduit à constater l’interférence, le dialogue entre tous les organes dans la recherche d’un équilibre correct. Le malaise exprimé par un seul de ces organes va générer une perturbation pour l’ensemble, déstabilisant l’équilibre et se traduisant par des informations demandant la correction nécessaire au rétablissement de l’équilibre.

Que ce soit le corps d’un individu ou un corps social (groupe, société, etc…), il fonctionne en boucle. Il analyse les influences (nourriture, évènements, sollicitations diverses) captées par nos sens, les « digère » grâce aux organes appropriés, absorbe celles qui sont utiles, rejette ce qu’il considère comme des déchets (les erreurs sont possibles) puis, phase importante, il contrôle la situation résultante, la santé de l’ensemble, afin d’émettre ou non les corrections à entreprendre pour maintenir l’équilibre souhaité.

La démocratie directe, fonctionnant comme un corps humain, aidée par des moyens d’analyse et de contrôle les plus réactifs possibles, sans pour cela risquer de déstabiliser le système (il faut que le temps de réponse de chaque organe soit suffisant pour éviter de perturber cette réponse), serait donc le système adéquat à la recherche et au maintien d’un équilibre social satisfaisant.

L’objectif de La Grande Relève, reprenant les thèses de l’économie distributive de Jacques Duboin, est d’arriver à cette société équilibrée, satisfaisante pour la grande majorité des individus, en accord avec les conditions sociales et environnementales sans cesse en évolution.


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.