Sale Tour, ou le sens du tournant

par  M.-L. DUBOIN
Mise en ligne : 31 août 2007

Plus qu’une compétition sportive, le Tour de France cycliste, après tant d’années de succès populaire, est devenu une fête nationale. Attirant l’attention de millions de personnes sur des sportifs passés professionnels, elle est devenue l’occasion, vite saisie et formidablement exploitée, de “faire de l’argent”. D’abord par la caravane publicitaire qui, profitant de la route réservée par les pouvoirs publics, capte pendant des heures le public en attente d’un autre spectacle. Puis par le petit écran, qui s’est évidemment emparé d’une pareille aubaine.

Le smicard qui vient grossir la foule massée tout au long du parcours est incapable de seulement imaginer le nombre des millions qui sont en jeu. Il n’a pas la plus petite idée de ce qu’une entreprise, par exemple une société de jeux, doit “placer” pour être le “sponsor” d’une équipe, et ceci à seule fin que son nom soit affiché sur les maillots des coureurs, sur les voitures de leurs accompagnateurs, sur tout l’environnement du Tour et, bien sûr, au palmarès.

Quand le but cesse d’être l’exploit sportif pour devenir la course au fric, un tournant est pris : tous les coups sont à tenter et toute autre considération est à reléguer au second plan. Alors, qu’on ne s’étonne pas si la triche est à l’ordre du jour et si l’atmosphère est empoisonnée par la suspicion ! Les malheureux qui résistent à la tentation de se doper ont beau avoir le soutien de beaux parleurs médiatisés, ils ne font pas le poids, malgré tout leur mérite.

Or le Tour de France cycliste n’est qu’un exemple spectaculaire. C’est dans tous les domaines que le “tournant libéral”, qui mit fin aux Trente Glorieuses, a impulsé cette idéologie d’une certaine “réussite”. Maintenant, ce qui prime partout, c’est le mot d’ordre du candidat qui a “réussi” : « Travailler plus pour … » pour quoi faire ? — pour faire n’importe quoi pourvu que cela permette de « … gagner plus ». Dans les entreprises aussi la lutte est sans merci. La rivalité exacerbée y mène à “l’addiction”, à l’usage de produits dopants dont on ne peut plus se passer. Addictologue et consultant à l’hôpital Marmottan, le docteur Michel Hautefeuille [1] en témoigne : « On voit de plus en plus de salariés sous antidépresseurs et anxiolytiques, qui ont forcé les doses prescrites, avant pour certains d’utiliser des amphétamines. On entre dans ce que j’appelle “le dopage au quotidien”, ces salariés prennent des produits pour rester dans la compétition. Un salarié gorgé de caféine haut dosage ou d’excitant est performant, il assure. Tout le monde sait qu’un certain nombre d’entre eux se chargent, mais tant que cela fonctionne, le milieu professionnel ferme les yeux [2] ». Parce que « le monde de l’entreprise valorise une certaine attitude, celle de l’homme sociable, sûr de lui, boute-en-train », plaide un salarié tombé dans le panneau [3], tandis qu’un cadre dirigeant, qui boit, fume du cannabis mais se targue de “faire une carrière honorable” témoigne en ces termes : « L’attitude des entreprises est simple : tant que vous êtes opérationnel et que vous vous donnez à 100%, peu importe les substances que vous utilisez pour vous déstresser, mieux vendre, résister à la pression. Si, en revanche, vous craquez ou si vous dépassez la dose, c’est tant pis pour vous. » Inutile donc de s’étonner en constatant l’augmentation du nombre de salariés qui se suicident parce qu’ils ne peuvent plus supporter leurs conditions de travail.

Est-ce un but, cette âpreté au gain ? Est-ce que pareille société, complètement aliénée au travail, peut être prônée comme un idéal à atteindre ? Par quelle aberration certains peuvent-ils présenter pareille course aveugle comme souhaitable ?

C’est, hélas, le cas d’un lecteur, J.Bourdette, de Paris, bien connu de nos fidèles, car il jubile en m’écrivant : « Vous avez sans doute remarqué, dans l’actualité électorale toute récente, que les propositions et le projet de société que vos adeptes intégristes s’obstinent à vouloir imposer à tous les Français, n’ont décidément pas beaucoup de succès auprès des électeurs…que les inégalités ne choquent nullement. » Ne manquant pas, au passage, de caricaturer nos propositions (qu’il a le culot de qualifier de dirigistes, il faut le faire !), il fait une analyse fort simple : les partis de gauche sont laminés, le PS a enfin compris qu’il ne reviendra au pouvoir qu’en virant au social-libéralisme, et la Droite, nettement victorieuse, n’est évidemment pas décidée à mettre en place des conseils démocratiques en économie. Ces élections marquent donc pour lui définitivement le triomphe de l’idéologie qui fait de l’argent à la fois la preuve et la récompense suprême du mérite. Peut-être n’a-t-il jamais entendu parler ni de tricherie, ni de dopage ? Ou plutôt, car il a déjà écrit dans ce sens, entend-il faire mettre à mort tous les tricheurs ?

En tout cas, il incarne le vrai drame de notre temps : les populations, comme les spectateurs du Tour, se laissent mener par le spectacle, par des images, par des slogans, par de belles déclarations ou par des actions originales qui les épatent ; ils ne réfléchissent pas, ils n’en ont pas le temps. Or, l’enjeu est de taille : alors que les moyens existent qui permettraient de vivre raisonnablement, ces moutons de Panurge vont-ils finir par s’en apercevoir ?

Combien de temps leur reste-t-il pour comprendre, vaincre leur “addictioin” au fric et refuser de courir vers le précipice ?


[1Auteur de Drogues à la carte, chez Payot, en 2002.

[2Notons que ceci assure au passage la fortune des pharmacologues, qui se préparent à mettre sur le marché un produit qui permettrait de rester vigilant pendant 48 heures d’affilée. Qui dit mieux ?

[3Voir Le Monde Économie du 10/5/2006.


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.