Victimes de féroces entreprises !

par  P. VILA
Publication : avril 1988
Mise en ligne : 16 juillet 2009

Dans son numéro du 13-19 février, le
"Monsieur Loyal" de l’hebdomadaire "The Economist"
présente le nouveau cirque des "fonctions bancaires de l’entreprise"
et ses fauves mal apprivoisés ; je traduis mot à mot l’article :
"Bankers to both sides", ou banquiers entre deux feux, (entremetteurs)
pigeons, ou agents doubles ?).
"Quand un prédateur menace d’OPA une compagnie, il a souvent
sur elle des informations absolument confidentielles... Fini le temps
où une entreprise n’attendait de son banquier rien de pire que
des capitaux pour fonctionner, des fiches de comptes et un bon déjeuner...
La concurrence sur les marchés financiers détruit les
vieilles traditions. Le krach d’octobre 1987 a envenimé les conflits
(OPA) en Grande-Bretagne et aux USA, et une seconde vague d’achats fait
encore plus hurler à la trahison. Des sociétés
qui pensaient conserver une relation privilégiée avec
leur banque la découvrent brandissant sur elles un fusil de chasse
encore fumant, et le banquier est en train de recharger.

Exemples :
Pearson, société britannique (propriétaire indirect
d’une moitié des part de "The Economist") était
cliente du groupe d’investissement S. G. Warburg. Elle s’est trouvée
fort lésée quand l’antenne commerciale de Warburg a acquis
4,9% de Pearson pour Carlo de Benedetti, europrédateur international.
Pearson a changé d’experts.
Citibank prêtait à la firme britannique DEE (réinvestisseurs) ;
elle était son courtier pour l’émission d’obligations
et pour le marché américain de ses actions. Durant l’été
1987, Citibank avait proposé à DEE une cession de dirigeants
que DEE avait repoussée. Citibank a alors engagé une coopérative
bancaire pour cofinancer une offre meurtrière de deux milliards
de livres pour le compte d’un autre groupe britannique, Barker and Dobson.
Alec Monk, patron de DEE, a déclaré que Citibank avait
agi d’une façon "très vilaine" et DEE a dû
modifier une partie de ses activités...
Le plus gros coup s’est produit en janvier 1988 ; Morgan Guaranty, grand
prêtre en relations d’experts bancaires a conseillé et
monté une offre hostile d’Hoffman la Roche contre Sterling Drug.
C’était la première OPA de plusieurs milliards de dollars
US jamais pilotée par une banque commerciale ; Morgan étant
prêteur à Sterling, et ayant en charge son émission
de bons, était dépositaire et agent de transfert de ses
actions. Le président de Sterling a accusé sa banque de
conduite contraire à l’éthique et modifié ses relations
avec Morgan. Comble de déconfiture pour cette banque... l’offre
d’Hoffman a été repoussée !

Qu’est-ce qu’une relation en matière de banque
 ?
Les banques ont toujours eu des conflits avec des clients qui s’affrontaient
dans des OPA, maintenant ces conflits se multiplient et s’aggravent.
Les banques d’investissement sont très mobilisées dans
des affaires de fusions et d’achats. Et les grandes.’ banques commerciales
se précipitent sur leurs chasses gardées. Plus personne
n’est d’accord sur les prérogatives...
L’un des droits légaux assez clair est la discrétion.
Les banques qui contresignent des obligations ont des informations confidentielles.
Les agents de courtage détiennent des listes d’actionnaires.
Tout conseiller en restructuration connaît parfaitement les comptes
de la compagnie. Même des prêteurs ordinaires tiennent des
fiches sur les emprunteurs. Une compagnie britannique ou américaine
peut attaquer un expert financier si elle a la certitude qu’il utilise
contre elle des informations confidentielles. La Gencorps américaine
fait actuellement un procès à sa banque d’investissement
Shearson Lehman. Mais ce type de procès ne réussit presque
jamais. Warburg, Morgan Guaranty et Citibank affirment que les informations
confidentielles sont absolument protégées par des écrans
"chinois" et leurs clients mécontents n’ont pu infirmer
cela devant les tribunaux. La réalité du débat
porte non pas sur un usage malveillant de l’information, mais sur, la
loyauté des opérations.
Si une banque protège un secteur particulier d’une société,
doit-elle s’abstenir d’agir dans les autres, comme c’est le cas pour
un avocat ou pour un comptable ? Ce sont les sociétés
elles-mêmes qui ont fait beaucoup pour ruiner le "banquisme
relationnel" et ceci à leur avantage. A partir de 1975,
elles ont préféré s’adresser pour moins cher aux
marchés de capitaux. Elles ont ensuite exploré le marché
pour d’autres services. Il n’existe pratiquement plus une seule grande
entreprise liée à une seule banque commerciale, et beaucoup
séparent leurs engagements de finance propre de ceux de courtage
qu’elles distribuent à des banques d’investissement différentes.
La loyauté est une bonne chose, mais elle s’applique dans les
deux sens.
Beaucoup de banque se refusent toujours à lancer une offre hostile
contre un de leurs clients, mais elle exigent de plus en plus, avant
d’adopter une entreprise comme client. Les liens importants, étroits
et multiples sont protégés ; des amitiés moins profitables
peuvent être rompues sans entorse légale et sans problèmes.
C’est ainsi que fonctionnent les marchés. Un danger majeur est
que la stratégie de certaines banques se limite à des
profits à beaucoup trop court terme ; aujourd’hui les opérateurs
à tout va offrent des profits étincelants, mais les corporations
retournent au mode de crédit bancaire lorsque le marché
des obligations devient moins accueillant. Si, enivrées par la
déréglementation, les banques se mettent à jouer
trop vite, elles perdent sur leurs vieux clients et ont du mal à
en trouver de nouveaux. Souvenons-nous de l’adage : "Dans le doute,
abstiens-toi", ainsi il y aura des chances pour que la "fonction
bancaire" ou le banquisme de relation ne soit pas réellement
mort, mais au repos pour quelque temps".
Quel rapport avec l’économie trouvée dans ce cirque ?
Les "sociétés" et leurs chefs, troupeaux de
chevaux de labour et ours affreux, se débattent pour continuer
à produire, ils s’insurgent contre les hyènes nettoyeuses
et les cochons-rois du système bancaire...
Pourtant ce petit monde pose des problèmes délicats de
loyauté... Mais grâce à la main invisible du dieuargent
du marché, la mystérieuse continuité du monde bancaire
prospère et, raffinée ne peut que se rétablir....
Ce texte illustre l’agilité morale des chantres du banquisme.
Il n’est pas possible de formuler aussi joliment le dépeçage
des économies par l’aberration bancaire des six derniers mois.
les "experts" se recopient, quel que soit le tableau délirant
du gaspillage que nous offre le système, moteur des crises et
des guerres depuis cent cinquante ans. Et les "experts" continuent
de cautionner les traditions de servilité des médias et
des gouvernants, devant la fine élite des rois du marché
bancaire !
Dans ce conteste, l’Europe fait déjà figure d’accusée
rétrograde : elle n’est même pas capable de centraliser
ses places boursières autour d’un écu de référence,
de "réserve" : voici qu’elle pourrait bien se rattraper
économiquement grâce aux déphasages Frankfort-Londres-Paris...
qui permettent aux investisseurs productifs, ours et lions de chez nous,
d’échapper partiellement à la férule bancaire.
Pourvou que çà doure !