Finalité humaine du progrès

par  H. MULLER
Publication : novembre 1989
Mise en ligne : 4 mai 2009

Il est permis de se montrer surpris, voire scandalisé,
devant l’abracadabrant spectacle de tant de moyens et de ressources
si peu ou si mal utilisés, de tant d’emplois gaspillés,
prostitués au service de tant d’inutilités et de futilités,
alors que d’immenses besoins, ignorés en raison de leur insolvabilité,
n’ont toujours pas accès au Marché. Et n’est-il pas navrant
de constater qu’en dépit des promesses faites, toute cette agitation
qui nous tient de l’aube au crépuscule n’ait abouti qu’à
dégrader les genres de vie, à nous compliquer l’existence
au lieu de nous la simplifier. La vie de millions de foyers ne reste-t-elle
pas dominée par la ronde infernale de l’argent, empoisonnée
par les dettes, par les échéances, par le racket fiscal
 ? Comment, dans de telles conditions ferait-on appel à l’esprit
d’entraide dans un monde où le premier souci de chacun est de
courir sus au revenu d’autrui ?
La civilisation de l’argent est et reste une civilisation de loups furieux
cherchant, par la concurrence, à s’entretuer, où l’homme
entre en conflit constant avec autrui. Tout individu, s’il veut survivre,
a l’obligation de tromper son partenaire, de ruser avec sa bonne conscience,
de se faire courtisan, de prostituer son talent au service de la plus
pernicieuse des causes : celle de l’accumulation des profits dans l’investissement,
au bénéfice principal d’une oligarchie.
N’est-ce pas, en conséquence, aller se perdre dans les voeux
pieux que d’en appeler après les idéaux de justice et
de paix, que de bâtir des plans de développement généreusement
humains, que d’espérer lutter de façon efficace et durable
contre la misère et la faim dans le monde en escamotant la nécessité
d’une opération chirurgicale dans les usages monétaires
datant de Babylone ?
C’est le cadre économique et lui seul, avec ses règles
défiant le sens commun, qui porte en effet la responsabilité
de cette décadence de notre civilisation sur le plan moral et
humain, du retard apporté à l’utilisation du progrès
technique à des fins humaines.
Infantilisé par les propagandes, absorbé par ses soucis
quotidiens, livré à un travail souvent sans attrait, l’individu
finit par se déspiritualiser, perdant toute chance de reconquérir
sa dignité. La finalité du progrès ne saurait être
ni la prospérité du commerce bancaire, ni l’enrichissement
d’une oligarchie, moins encore le règne d’une ploutocratie. Elle
doit viser avant tout la sécurité d’un revenu pour tous,
l’élévation constante du niveau des approvisionnements
utiles , après suppression des gaspillages et intelligente planisation
de l’emploi qualifié rendu à des tâches socialement
utiles et moralement saines, l’enrichissement du loisir, l’expansion
des activités libres, là où l’homme retrouve un
peu de sa dignité et l’occasion d’être considéré.
Enfin, une économie humaine, cela signifie encore l’établissement
d’un ordre hiérarchique fondé sur d’autres critères
que le gain, un ordre de valeurs honorable où le profit n’exerce
plus son dictat par dessus le besoin humain, où l’homme cultivé
acquiert la primauté sur le marchand analphabète, sur
le fripon enrichi. C’est une civilisation où l’homme s’accomplit
totalement, à la fois pour lui-même et au service du bien
commun. Sécurité et loisir, telle devrait apparaitre la
signification du progrès.
Nous en sommes fort loin.