Karl MARX

par  J. DUBOIN
Publication : avril 1985
Mise en ligne : 6 mars 2009

Nous poursuivons la publication de la revue des thèses économiques avec des extraits du livre intitulé « Libération » publié en 1936 par Jacques DUBOIN. Nous abordons maintenant le matérialisme historique et la plus-value avec

Karl Marx (1818-1883) ayant fait le tour de toute
la science économique, il est impossible de présenter
complètement sa doctrine qui forme un ensemble monumental. Il
faut se borner à ceux de ses raisonnements dont la puissance
anime et soutient toutes les parties de ce vaste système dont
l’ambition est d’être l’expression des réalités.
Karl Marx le précise nettement dans le Manifeste Communiste :
ses conceptions ne sont que l’expression générale des
conditions de fait données. Elles reposent donc sur l’observation
des faits économiques qui vont fournir l’explication de tous
les rapports sociaux. C’est sur cette base qu’il faut construire pour
découvrir, non pas ce qu’il y a de plus juste ou de plus fraternel,
mais tout simplement ce qui est et ce qui sera. Le socialisme de Karl
Marx est construit sur le matérialisme historique et lui permettra
de s’évader des limites étriquées que l’on donnait,
jusqu’alors, à la science économique. Celle-ci, nous l’avons
vu, tendait à prendre un caractère abstrait et, comme
la géométrie, à se réduire à quelques
théorèmes ne tenant compte d’aucun des problèmes
nouveaux que le progrès technique allait poser tous les jours.
A l’exception de Stuart Mill et de Bastiat, les économistes libéraux
semblaient se contenter d’un corps de doctrines qui finissait par perdre
contact avec l’évolution qui s’effectuait sous leurs yeux. Karl
Marx rompt délibérément avec l’abstraction et va
chercher, dans l’histoire, la preuve qu’il n’est pas possible d’isoler
les questions économiques des institutions sociales, politiques
et juridiques (1).
Il semble difficile de contester le bien-fondé de cette prétention.
Suivant la nature et l’importance des forces productives dont ils disposent,
les hommes s’associent selon des formes différentes. Or ce sont
les rapports créés par cette association qui vont déterminer,
à leur tour, les rapports sociaux, et ceux-ci donneront naissance
ensuite aux rapports juridiques. Le mode de production de la vie matérielle
détermine en général le processus social, politique
et intellectuel de la vie, écrit textuellement Karl Marx. C’est
précisément parce que le mode de production de la vie
matérielle a beaucoup changé depuis le temps où
Karl Marx écrivait le Capital (1867) que nous pouvons aujourd’hui
modifier ou compléter les raisonnements qui sont à la
base de sa doctrine (2).
Abordons ses conceptions économiques essentielles et, en premier
lieu, la plus célèbre, celle de la plus-value.
Rodbertus avait déjà signalé que le système
social actuel permettait à d’autres qu’aux seuls producteurs
de se considérer comme prenant part à la production. Il
avait fait remarquer que les simples propriétaires du sol et
du capital prétendaient y prendre part, eux aussi, puisqu’ils
ont droit à une part du revenu social. Saint-Simon, Proudhon,
et avant eux Sismondi, s’étaient élevés, au nom
de la justice sociale, contre le privilège qui permet aux uns
de vivre du travail des autres. Karl Marx va démontrer, grâce
à sa théorie de la plus value, que cette exploitation
du salarié est le résultat inévitable de notre
système économique puisqu’il est basé sur l’échange.
Pour lui, les choses qu’on échange doivent présenter un
caractère commun. Ce n’est pas l’utilité, puisqu’il faut
que cette utilité soit différente pour qu’il y ait intérêt
à faire un échange. Ce ne peut être, dit-il, que
la quantité de travail que les choses contiennent plus ou moins.
C’est le travail humain nécessaire pour les créer qui
fait la valeur des choses, de sorte qu’elles s’échangent dans
la mesure du travail qu’elles représentent.
Ceci admis, prenons l’exemple d’un ouvrier qui veut échanger
son travail. Il l’échangera contre un salaire. Mais comment déterminera-t-on
ce salaire ? Celui-ci doit avoir une valeur égale à celle
du travail qu’il sert à acheter ; c’est dire qu’il sera strictement
équivalent à la quantité de subsistances nécessaires
pour entretenir le travailleur en état de production. Au lieu
de payer le salaire en nature, c’est-à-dire avec la quantité
de subsistances, comme nous venons de la définir, on paie le
salaire en monnaie. Mais la quantité de monnaie sera précisément
celle qui est nécessaire pour acheter cette quantité de
subsistances.
Or cette quantité de subsistances exige, à son tour, pour
être produite, un certain nombre d’heures de travail.
Supposons par exemple qu’elle exige six heures. C’est le salaire, autrement
dit le prix auquel le patron achètera le travail de l’ouvrier.
Mais comme celui-ci travaille dix heures, et que le produit de son travail
appartient au patron ou au capitaliste, celui-ci gagne donc quatre heures
de travail puisqu’il n’en a payé que six à l’ouvrier.
Ces quatre heures constituent donc un excédent de la valeur produite
par le travailleur. En s’appropriant cet excédent, autrement
dit cette plus-value, le patron ou le capitaliste s’enrichit de tout
ce profit. Voilà, d’après Karl Marx, tout le mystère
du régime capitaliste ; le jeu même de l’échange
sur lequel il repose suffit à l’expliquer.
Il est logique que le patron, désirant réaliser le plus
de profit possible, essayera d’augmenter cette plus-value.
Le patron cherchera donc à allonger la journée de l’ouvrier
tout en lui payant le même salaire. Il peut aussi baisser ce salaire,
soit en obligeant l’ouvrier à s’approvisionner à un économat
patronal qui lui fournira les mêmes denrées à plus
bas prix, soit en préférant, au travail de l’ouvrier,
celui des femmes et celui des enfants qui n’exigeront qu’un salaire
réduit, puisque femmes et enfants n’ont besoin que d’une quantité
moins forte de subsistances.
Doit-on s’inscrire en faux contre ce raisonnement ? Certainement non,
mais à condition de se placer au moment où il a été
tenu ; c’est-à-dire dans les années qui précédèrent
1867, date où parut le Capital.
A cette époque on pouvait admettre que la valeur d’échange
d’un produit était presque toujours constituée par le
travail humain qui avait été nécessaire pour le
créer. En ramenant la valeur de tous les produits à une
dépense de force humaine, Karl Marx faisait une observation exacte.
On commençait, à peine, à se servir de la force
extra-humaine puisqu’on n’en était encore qu’aux débuts
de l’ère de l’énergie. L’emploi massif de forces tirées
de la nature ne se généralisera dans l’industrie et l’agriculture
que beaucoup plus tard...

1. Nous avons vu que Saint-Simon ne raisonnait déjà
pas autrement en ce qui concerne la propriété. Et Sismondi,
historien, voulait déjà considérer l’économique
comme une science morale. Enfin, List, Menger, Walras fondèrent
l’école historique qui se réclame nettement de ce principe.
2. Nous savons que cette discussion paraît irrespectueuse à
certains disciples de Karl Marx. Elle ne déplairait certainement
pas au Maître car elle procède directement de son enseignement.