Bonnes occasions

par  M. DUBOIS
Publication : avril 1985
Mise en ligne : 6 mars 2009

Assez souvent, nous sommes les uns et les autres sollicités
par divers organismes qui se sont donnés pour mission d’aider
les pays du Tiers Monde à lutter contre les famines. Nous avons
d’ailleurs évoqué ce problème dans un article intitulé
« Bol de riz » (« Grande Relève » n °
824).
A chacun de nous de juger de l’opportunité d’adresser ou non
sa participation financière à cette lutte, malheureusement
perdue d’avance dans le cadre de nos structures économiques actuelles,
car les problèmes à résoudre sont d’une dimension
sans commune mesure avec les moyens mis en oeuvre. Rappelons que selon
la FAO, la population souffrant de carence alimentaire grave s’élèvera
à 600 millions de personnes à la fin du siècle.
Par contre, aucun de nous ne saurait se dérober à l’occasion
qui lui est offerte de faire connaître nos positions en la matière.

Un scandale

La première observation à présenter
doit évidemment concerner le paradoxe de cette « faim dans
le monde » à une époque où les progrès
de la Science devraient permettre de l’éliminer définitivement.
Il est tout à fait souhaitable, à cet effet, de se référer
à des informations officielles, ou à des textes publiés
par des personnalités largement connues du grand public. A titre
d’exemple, voici un extrait d’article paru dans « le Figaro »
du 9/11/84 sous la signature de M. Thierry Maulnier de l’Académie
Française :
La terrible image de la famine qui frappe par la brutalité que
l’on sait la population de certaines régions d’Ethiopie, image
que « le Figaro » a publiée la semaine dernière
et qui ne cesse de nous hanter depuis lors, replace au premier plan
d’une actualité pourtant riche en événements dramatiques
le problème de la faim dans le Tiers Monde.
Des millions d’Ethiopiens ne sont pas seuls en cause. Toutes les nations
de la frange méridionale du désert africain, les provinces
du nord-est brésilien, plusieurs régions du sud-est asiatique
sont atteintes simultanément ou alternativement par un mal dont
les causes sont la sécheresse et l’érosion des sols, la
démographie galopante, une organisation économique rudimentaire,
l’incompétence ou la corruption de nombreux cadres locaux, le
tout aggravé, il faut bien le reconnaître, par l’insuffisance
des efforts des nations qui mangent à leur faim.
On ne peut manquer, en effet, d’être scandalisé parle fait
que les gouvernements du monde occidental sont aux prises - au point
d’y consacrer plusieurs conférences laborieuses chaque année,
conférences suivies d’ailleurs de peu d’effet - avec le problème
de leurs excédents alimentaires, tandis que dans le reste du
monde les déficits dans ce domaine sont énormes et ne
cessent de s’aggraver. Les céréales sont en surabondance
aux Etats-Unis, en Argentine, au Canada, en Australie, en France même.
Il y a pléthore de lait. On ne sait que faire du beurre excédentaire.
On abat le bétail. Des agriculteurs mécontents attaquent
les camions des nations concurrentes et répandent leurs produits
invendus devant les préfectures. Par quel mystère les
surplus de ceux qui mangent trop, l’excès des calories consommées
dans notre alimentation dénoncé comme dangereusement néfaste
par tous nos diététiciens, ne vont pas à ceux qui
ne mangent pas assez. Quelques mesures sont bien prises ça et
là, notamment en France. Mais elles ont surtout pour but d’apaiser
les mécontentements d’ailleurs légitimes nés de
la surabondance. Elles ne sont pas à la dimension véritable
du problème, qui est mondial.

Une aide nuisible

Mais il faut aller plus loin et souligner, qu’avec
les meilleures intentions, certaines initiatives risquent d’aller à
l’encontre des buts recherchés.
Nous ne sommes pas les seuls à l’affirmer, et nos amis pourront
utilement consulter un rapport de M. René Lenoir destiné
au Club de Rome et publié par les Editions Fayard sous le titre
« Le Tiers Monde peut se nourrir ».
Ce, rapport a fait l’objet, dans « le Figaro », d’une analyse
de Mme Françoise Lepeltier dont vous trouverez ci-après
quelques extraits significatifs :
Au fur et à mesure que les pays du Tiers Monde recouvraient
leur indépendance politique, leur dépendance alimentaire
allait en s’accroissant, provoquée par des causes multiples :
erreurs culturales, exploitation désordonnée ou intensive
jusqu’à épuisement des sols, exode rural, surpopulation
urbaine entraînant l’importation d’aliments subventionnés,
développement de monocultures d’exploitation au détriment
des cultures d’autosubsistance, et déraison du mimétisme
avec le modèle à dominante industrielle et urbaine. Le
résultat de ces orientations plus ou moins subies, de ces choix
plus ou moins conscients, est clair : le sol ne nourrit plus les hommes.
Alors que faire ? L’aide internationale semble frappée d’impuissance :
l’aide financière des pays industrialisés régresse
 : les négociations pour la sixième reconstitution des
fonds de l’Association internationale de développement, filiale
de la Banque Mondiale qui octroit des prêts à quinze ans
et plus aux pays les plus pauvres (moins de 410 dollars par an et par
habitant), a donné lieu à de pénibles marchandages
obligeant à recourir à des fonds spéciaux pour
pallier le plus pressé ; les banques privées, inquiètes
de l’endettement et des déficits, ralentissent leurs prêts
et les renouvellent avec une hésitation accrue ; quant à
l’aide alimentaire, selon l’auteur, elle a pour beaucoup contribué
à la destruction des sociétés paysannes, parce
qu’en fixant des prix trop bas, on a favorisé l’exode vers les
villes, quitte à importer des produits alimentaires gratuits
pour nourrir les populations urbaines, permettant au gouvernement américain
d’écouler ses excédents.

Une excellente plate-forme

Cette argumentation, comme vous pouvez le constater,
rejoint celle souvent développée par notre ami René
Dumont. Elle nous permet de rappeler le véritable caractère
de l’action menée par les organismes humanitaires celui de secours
d’urgence, permettant d’aborder ensuite le fond du problème.
II est alors aisé de démontrer que seule une économie
des Besoins permettra aux pays du Tiers Monde de devenir les associés
(et non plus les concurrents) des nations développées,
éliminant du même coup les dangers de l’assistance et de
l’endettement.
La crise du Tiers Monde est l’une des plus préoccupantes de notre
siècle. Elle met en lumière, en les rendant plus aigues
et plus insupportables, les contradictions internes de nos économies
de marché devenues inadaptées, et inadaptables, aux conditions
actuelles de production.
Sachons en profiter, telle cette mère de famille dont le petit
garçon apportait récemment à sa maman un papier
remis par son école au sujet d’une aide au Tiers Monde. Réponse
écrite de la maman au directeur de l’école, lequel, intéressé
par l’évocation des thèses économiques de J. Duboin,
inconnues de lui, propose une réunion d’information. Réunion
tenue. Plusieurs dizaines d’élèves (à partir de
15 ans), de parents, de professeurs, de personnalités locales,
écoutent la conférence-maison et reçoivent une
petite documentation.
De telles actions constructives sont certainement plus efficaces que
les plaintes et critiques stériles dont se contentent la plupart
de nos contemporains.
Evidemment elles exigent un effort : à vous de jouer.