L’abondance appartient à tous

par  J. DUBOIN
Mise en ligne : octobre 2005

Le mot “abondance”, quand on l’emploie aujourd’hui, soulève un tollé. Quand Duboin le lance, c’est précisément pour expliquer qu’on ne peut pas conserver des règles économiques basées sur la rareté, d’où vient le profit, depuis qu’on sait fabriquer n’importe quoi. L’article qui est ici reproduit est sa réponse à ceux qui s’inquiètent en voyant que certains reprennent cette explication et la diffusent comme si elle venait d’eux. Il éclaire donc sur les objectifs du mouvement : seulement faire comprendre, pas en tirer un avantage personnel. ll est d’actualité, parce que le débat entre engagement purement citoyen et ambition politicienne va se développer...

Quelques camarades manifestent des inquiétudes.
Tous les partis, disent-ils, inscrivent l’Abondance dans leur
programme ; chacun cherche à l’utiliser aux fins de sa propagande ;
c’est à qui se réclamera de nos idées pour
les dénaturer.

Et qu’importe ! Voulez-vous que nous y réfléchissions
un moment ?

Lorsque notre campagne commença, bien avant
la création de la Grande Relève, combien étions-nous ?
Vous en souvient-il, Jean Decroix ? Une vingtaine ou une trentaine tout
au plus. Sur ce nombre, la moitié ne tarda pas à se défiler
pour une raison ou une autre, ou sans raison du tout. Nos premières
réunions publiques n’attirèrent presque personne.
Lorsqu’elles commencèrent à être suivies, la
plupart des auditeurs haussaient les épaules en nous regardant
avec pitié. Par-dessus le marché, la presse nous étouffait
sous un silence de mort. Puis, après une série de conférences
en province, en Belgique, en Suisse, des sections s’organisèrent
un peu partout ; la Grande Relève fut créée. Des
camarades dévoués accoururent de tous côtés
pour assumer le travail matériel, préparer les réunions,
prendre la parole devant des auditeurs de plus en plus nombreux et répondre
aux contradicteurs venus des quatre coins de l’horizon politique.
Une pléiade d’écrivains surgit ensuite, en véritable
bouquet ; puis vinrent les grandes réunions de dix mille personnes
avec Langevin, s’il vous plaît !

Alors on commença à nous combattre avec
les armes habituelles : la calomnie, le mensonge, l’anonymat, etc.
C’était la réussite ! La preuve, en tout cas, qu’on
ne pouvait plus nous ignorer !

Aujourd’hui, tout le monde parle de l’abondance ;
tous les partis s’en réclament ; tous prétendent
vouloir y donner leurs meilleurs soins. Et vous vous en plaindriez,
chers camarades ?

Vous avez peur qu’on nous la défigure ?
Vous craignez qu’elle serve à des fins obscures ? Je vous
réponds : non, c’est impossible. Il n’est pas dans la
nature même de l’abondance de pouvoir être accaparée
par quelques-uns. L’abondance ne peut pas être traitée
d’une manière ou d’une autre. L’abondance se distribue,
car elle rend les échanges impossibles ! L’abondance appartient
à tout le monde !

Et qu’importe que les gens qui en parlent ne
se doutent pas encore de ce qu’elle signifie ? En parler est déjà
un prodigieux succès, car, hier encore, ils haussaient dédaigneusement
les épaules. Ils considèrent que l’abondance est
possible, puisqu’ils l’utilisent comme argument, comme moyen
de séduire la foule. Mais, si elle est possible, il faut qu’elle
règne ! C’est ce que leurs auditeurs leur crieront aux oreilles
avant longtemps. Donc ne nous inquiétons pas ; I’abondance
fera son chemin envers et contre tous ; quel que soit le nom dont on
affuble une rose, elle ne cessera pas d’embaumer.

Alors je vous en supplie, ne sombrons pas dans le
ridicule en affirmant que l’abondance est notre bien et que nous
sommes seuls qualifiés pour en parler. Si tel était notre
état d’esprit, à quoi diable aurait pu bien rimer
notre propagande ? Voyez ce qui arrive à mon ancien collègue
Daladier. À force de l’avoir chapitré (Maillot en
sait quelque chose), le voici qui parle de notre doctrine dans un discours
ministériel et dominical. Que dit-il à Eveux ? Que nous
sommes à une époque où le monde a été
transformé : la Science a fait éclater la Nature. Le seul
problème à résoudre, c’est celui de la répartition
de l’abondance ! Mais, dites-moi donc, ce n’est pas trop mal
pour un début ; encore un effort, et le ministre de la Défense
nationale fera la conférence-maison.[...] Ceci, évidemment,
ne veut pas dire que Daladier est disposé à transformer
la vie économique et tout le régime social ! Mais c’est
déjà bien beau qu’il sache où aller. Ceci
nous prouve, une fois de plus, la nécessité d’intensifier
notre propagande et surtout de faire comprendre au plus de gens possible.

Car c’est une plaisanterie d’un goût
douteux que de prétendre que tout le monde a compris, et d’écrire
et de pérorer comme si tout le monde était au fait. Ou
c’est nous faire un compliment que nous ne méritons pas
encore...

Chers camarades, je vais vous faire une prédiction :
de même que j’ai découvert que ce sont toujours les
fripons qui me cherchent des querelles, de même vous découvrirez
que ceux qui prétendent inutile d’expliquer le régime
d’abondance sont précisément ceux qui n’y ont
absolument rien compris. Ils veulent l’abondance contre quelqu’un ;
ils inventent l’abondance démocratique, comme si une abondance
aristocratique pouvait être conçue ; ils en font un tremplin,
leur chose, tant ils demeurent encroûtés, envoûtés,
desséchés dans le régime de la rareté.

Laissez-les crier. J’avoue ne pas comprendre
l’émoi d’un petit nombre d’amis à l’idée
que certains de nos camarades se laissent prendre à ce pauvre
battage et risquent, paraît-il, de nous quitter pour courir derrière.
D’abord où voulez-vous que ces agités puissent recruter
du monde, si ce n’est dans nos rangs ? Vous ne supposiez pas cependant
qu’ils puissent s’adresser au tout-venant, puisqu’ils
affirment que tout le monde est informé et convaincu ! Ensuite,
de deux choses l’une : ou ceux qui nous quittent n’ont rien
compris : alors, bon débarras, car ils nous encombraient ; ou,
au contraire, ils ont compris : ils essaieront de faire comprendre ailleurs.