La corde pour les pendre

par  H. MULLER
Publication : juillet 1985
Mise en ligne : 13 mars 2009

Livre-choc, VODKA-COLA, publié en 1977 (2),
n’était qu’un hors d’oeuvre. Celui d’Eric LAURENT apporte le
reste du menu : un documentation massive concernant les relations combien
singulières qui, à travers révolutions et guerres,
en dépit des escalades verbales, des menaces mutuelles d’extermination,
des « purges » et du goulag, de la course aux armements,
n’ont cessé de se poursuivre de 1917 à nos jours entre
les milieux d’affaires d’Outre Atlantique et les hauts dirigeants soviétiques,
par dessus la tête des Gouvernements.
Se voient notamment confirmées d’anciennes informations souvent
qualifiées de rumeurs, divulguées sous le manteau, faisant
état de l’active participation de plusieurs établissements
financiers américains et suédois à la révolution
de 1917. En fait, cette collaboration n’a guère connue d’éclipse
au coeur des décennies qui ont suivi. Armand HAMMER, personnage
central de cette fresque historique, 87 ans, multimilliardaire, ami
et confident des maîtres successifs du Kremlin de Lénine
à Gorbatchev, en est le symbole. C’est homme solitaire a oeuvré
pour la paix plus que tous les prix Nobel, parvenu à ligoter
les nations antagonistes par des liens d’intérêts industriels,
commerciaux et bancaires indissolubles.
De telles révélations constituent un coup sérieux
pour les propagandes invitées à une révision déchirante
de leurs thèmes favoris. Il n’y aura pas, il ne peut advenir
de guerre nucléaire impliquant les Etats-Unis et l’Union Soviétique.
Les Américains y perdraient le fruit de leurs stupéfiants
investissements à l’EST, et les Soviétiques le bénéfice
des technologies occidentales indispensables à leur développement.
Toute cette hystérie orchestrée de part et d’autre sur
le thème d’une menace d’agression relève ainsi d’une mystification.
Il s’agit seulement de soutenir l’ardeur du contribuable en habillant
l’adversaire d’une défroque de méchant loup. Tout au plus
encourage-t-on ça et là, en fournissant des armes, quelques
guerres conventionnelles entre pays tiers, guerres n’engageant pas les
deux grands, afin de soutenir l’activité économique, les
débouchés, l’emploi et les profits, grâce à
l’industrie florissante des armements et aux aides à la reconstruction
ainsi qu’alimentaires.
On continue néanmoins à multiplier l’armement nucléaire,
à en équiper des bases bien que sachant qu’il ne servira
jamais. C’est là un intéressant débouché
à ne pas négliger. Et comme le public commence à
s’interroger sur la nécessité de disposer de tant d’engins
alors que deux ou trois suffiraient amplement pour réduire l’adversaire
à merci, la guerre des étoiles est en train de prendre
le relais, assortie du même type de propagande.
Du côté occidental on a également souci de combattre
la subversion intérieure. Il importe d’endiguer le socialisme
dans la sphère d’influence américaine, là où
l’Occident puise ses matières premières, les approvisionnements
qu’il est impératif de soustraire à la socialisation.
Ainsi est-il nécessaire d’éduquer les populations dans
la méfiance, dans l’hostilité à l’égard
des régimes socialistes voués aux gémonies, dépeints
comme l’oeuvre du diable, comme l’empire du mal et que la propagande
s’acharne à noircir à dessein.
Le KGB est mis à toutes les sauces, suscitant un répulsion
salutaire voire une haine irraisonnée. On fait habiller les « 
dissidents » accueillis à bras ouverts. On s’assure de
« taupes » au sein des gouvernements socialisants, chargées
de veiller au grain. Aux plus rétifs, on applique l’embargo à
titre de semonce, allant parfois jusqu’à l’occupation militaire.
D’autres piégés par l’« endettement, se voient offrir
un pactole en échange de l’installation de bases. Dans les cas
extrêmes, on arrange un coup d’Etat ou l’on fait assassiner un
Président.
Il appartient à des institutions internationales, Trilibérale
et autres, d’exercer une ferme pression sur les gouvernements tentés
de ruer dans les brancards, durant que l’OTAN et la C.I.A. soufflent
sur la braise pour entretenir le feu sacré couvant à l’abri
des armements.
Quant aux multinationales dont les dirigeants financiers qui sont aussi
les maîtres du jeu, elles se servent à la fois de la Trilatérale,
du Gouvernement américain, de l’OTAN, la main d’oeuvre, des infrastructures
et des débouchés dans les pays socialistes, pour étendre
et consolider le règne mondial de l’argent.
En résumé, le livre d’Eric LAURENT vient détruire
les ressorts d’une propagande jusque-là fondée sur la
crainte d’une guerre nucléaire rendue désormais impossible
- à moins d’un « accident » ou d’une erreur. Il met
en lumière la duplicité des milieux financiers américains
et internationaux seulement soucieux de profits et s’alliant, à
cette fin, avec leurs pires adversaires.
Le risque est multiple. Dessillant les yeux du contribuable, il informe
celui-ci de l’énorme farce dont il est victime-, il démobilise
l’opinion dressée avec si grand soin contre le socialisme en
dénonçant la désinformation coutumière aux
officines de propagande. Enfin il remet en question les thèses
les mieux ancrées, désarçonnant les détenteurs
de certitudes en la matière.
D’aucuns penseront que les Américains ont tort de livrer périodiquement
au public leurs archives les plus confidentielles, de laisser traîner
et se répandre d’aussi gros secrets que d’obstinés amateurs
d’inédit se font un devoir d’exploiter sans vergogne.
La corde pour les pendre.

(1) Eric Laurent (Ed. FAYARD, avril 85)
(2) Ch. Levinson (Ed. STOCK)