Le vivant en flammes

par  B. BLAVETTE, E. PEREDO BELTRAN
Publication : octobre 2019
Mise en ligne : 25 janvier 2020

L’auteure de ce texte, Elisabeth Peredo Beltran, est psychologue, écrivaine et militante en ce qui concerne l’environnement et les discriminations sexuelles. Elle est associée à l’Observatoire bolivien sur le changement climatique en tant que chercheur indépendant.

Aujourd’hui je suis submergée par la rage, la tristesse et le désespoir. L’Amazonie est en feu, la Chiquitania [1] est gravement atteinte et nos espoirs pour la Bolivie et le monde sont réduits en cendres.

Je ne sais pas si ce désarroi peut encore laisser place à l’espoir. Pour le moment, il n’y a seulement que la tristesse et les larmes amères que je ne peux retenir. Cette profonde tristesse se mêle à l’amertume de devoir chaque jour respirer l’air empoisonné des grandes villes, boire une eau de qualité douteuse issue d’un approvisionnement de plus en plus précaire, tout en sachant que la nourriture sur notre table est contaminée par des substances chimiques invisibles mais toxiques. Cette impression de vulnérabilité, qui semble s’amplifier sans cesse, découle aussi des crimes perpétrés contre les femmes, du trafic d’enfants, garçons et filles, du développement de la violence machiste que l’on constate partout sur la scène politique surréaliste et cynique qui pend comme une corde absurde autour de nos cous. Je me sens de plus en plus prisonnière de décisions irresponsables, stupides et arbitraires qui conditionnent nos vies, la mienne et celles de ceux que j’aime.

Nous sommes victimes d’un pouvoir qui s’impose à nous par des lois largement médiatisées mais inefficaces et des supercheries grotesques, qui nous trompe par des déclarations fallacieuses, cela orchestré par un état fantoche, miné par des intérêts financiers se réclamant de lois économiques intangibles, avides de croissance infinie, qui aspirent à une modernité phallocratique reposant sur des egos exacerbés, l’ignorance du plus grand nombre, des ambitions insatiables et la tromperie. Il s’agit d’une “élite” qui a le pouvoir de définir ses zones de pillage depuis un fauteuil confortable ou à bord d’un hélicoptère privé. Cette dévastation à visées exclusivement utilitaristes, perpétrée dans l’indifférence générale, débouche sur une vie “hors sol” totalement déconnectée de la réalité car, comme le souligne Eliane Brum [2], l’inconscience et la soif de pouvoir du capital reposent sur un désir obscène d’exercer une discipline et un contrôle absolus sur tous les êtres vivants, les femmes, les hommes, les enfants, les animaux, les forêts, et même sur les territoires et leurs ressources aquifères.

J’aimerais croire que notre colère et notre tristesse d’aujourd’hui contiennent quelques traces d’espoir obstiné, signes de notre empathie pour l’immense territoire amazonien en souffrance auquel nous rattache la Chiquitania. Des milliers d’animaux brûlés, des milliers de personnes sinistrées, des millions d’arbres carbonisés, plus d’un million d’hectares réduits en cendres.

Notre Grande Maison est en flammes.

La destruction incessante de la forêt du Chiquitano et de l’Amazone, causée par la déforestation, nous condamne à une mort lente, ignorée volontairement par ceux qui nous ont conduits à cette catastrophe. La forêt du Gran Chaco Chiquitano et l’ensemble de l’Amazonie ont été jusqu’ici une source de vie parce qu’ils garantissent les cycles de la biodiversité et de l’eau, ainsi que la régénération de notre atmosphère menacée par la pollution. L’Amazonie est une source d’eau magique et généreuse pour le continent car les arbres produisent de l’humidité sous forme de nuages que les vents entraînent vers d’autres régions, apportant ainsi des pluies bienfaisantes. Antonio Nobre [3], qui étudie l’Amazonie avec passion, affirme que ces nuages, produits par la magie et la générosité des arbres, pourraient disparaître du fait de la déforestation et que ces grands poumons d’air et de vitalité pourraient entamer un processus d’autodestruction irréversible si la déforestation dépassait une certaine limite.

Ce cadeau de la terre, invisible comme les peuples indigènes qui prennent soin de la forêt et la protègent, invisible comme le travail des femmes en faveur de la vie, invisible comme la force collective des peuples qui se rassemblent dans une coopération souvent méconnue, a été détruit.

En ce qui concerne la Bolivie, les décisions du Président Morales et du Vice-Président Garcia Linera ont entraîné une spoliation des terres et la destruction d’un tissu social exceptionnel, sans précédent. Leur pari sur l’éthanol, le soutien accordé à l’agriculture OGM et à l’expansion des terres cultivées, l’encouragement au développement de l’élevage à grande échelle destiné à exporter de la viande vers la Chine, la dérégulation des limites pour les petites exploitations, leur politique visant à développer l’extraction du gaz et du pétrole dans les forêts boliviennes, ainsi que l’exploitation du pétrole ”non conventionnel” vont main dans la main avec la récente approbation de la loi 741 et du décret 3973 qui autorisent les “brulis contrôlés” permettant d’étendre les terres cultivables. Tout cela dans une période de grave crise climatique. L’effet cumulé de toutes ces décisions nous a conduits au désastre.

La Bolivie n’a probablement jamais connu, jusqu’à ce jour une telle violence contre la nature. Et les auteurs de ces politiques désastreuses semblent indifférents quant à leurs conséquences. Ici réside le plus grave danger : cette indifférence pour les ravages causés par leurs propres choix, ce manque de limites, conséquence d’une culture de l’impunité liée au fonctionnement bureaucratique de l’état plurinational, c’est ce que la philosophe Hannah Arendt appelait ”la banalité du mal”.

Nous sommes comme des morts vivants : « quelque chose est en train de nous arriver » disent les gens « et nous ne réagissons pas, alors qu’auparavant un simple cri pouvait déclencher une rébellion ». Aujourd’hui, nous sommes subjugués par les mécanismes d’une structure de pouvoir arrogante, soutenue par des orateurs populistes. Alors que presque tout a été détruit, les principaux coupables de cette tragédie imaginent une « vérité alternative » dans un style hollywoodien pour tenter de sauver les apparences. La tragédie de l’incendie et de la dévastation est masquée par la mise en scène d’un avion Supertanker arrivant des états-Unis pour sauver du feu un “petit village”. Le “changement climatique” est maintenant omniprésent dans la bouche de ceux qui, autrefois, le niaient, mais sans aucune influence sur leurs futures décisions.

L’histoire peut parfois être impitoyable et Morales laissera pour toujours le triste souvenir du plus grand prédateur indigène de l’Amazonie et du Chaco. Cette tragédie, provoquée par ses ambitions politiques et économiques, gouvernées par son ego et son autoritarisme, doit être rapportée et expliquée aux générations futures. Nous ne devrons jamais oublier cette tragédie afin d’être en mesure de prendre soin, de restaurer et de protéger le peu qui demeure encore. Nous devrons nous souvenir que ce qui importe ce n’est pas le faux intellectualisme de Garcia Linera et de ses semblables qui ne sert qu’à masquer l’injustice et la destruction, mais une juste connaissance des limites, de savoir que le feu brûle, que le manque d’eau tue, que le machisme avilit, que la violence détruit, que le calcul politique et l’ambition corrompent, que trop de temps passé à exercer le pouvoir est malsain et peut devenir criminel.

Nous avons besoin de limites, déclare la théologienne et éco féministe brésilienne Ivone Guebara et je crois que cette connaissance des limites doit reposer sur l’amour mais aussi sur la rébellion et la désobéissance, avec toute la force de l’indignation née d’une éthique exigeante de respect de la vie, tout cela dont sont dépourvus les gouvernements du continent américain. Je ne sais pas s’il nous reste encore un peu de temps.

Peut-être le seul espoir réside-t-il dans nos corps qui possèdent une mémoire interne, dans notre capacité à évoluer, dans la réflexion personnelle et les interconnections relationnelles. Aujourd’hui la seule rébellion possible passe par le corps en liaison avec la nature, une alliance avec les autres espèces et tous les êtres vivants nés avec l’homme, devenus captifs de la rationalité du capitalisme patriarcal et écocide. Notre corps est imprégné de sensations et il peut transformer le sentiment d’être opprimé, immobilisé et terrorisé en une volonté de rébellion et une recherche de nouveaux horizons pour une terre convalescente. De cette douce terre, même brûlée à mort, couverte par les corps des arbres et des animaux sacrifiés, proviennent des cendres qui, dans la profonde douleur de nos êtres, engendrent une connexion vitale entre nos ressources intérieures : notre esprit, notre cœur, nos sentiments.

Ces sentiments que les grands prédateurs ne comprendront jamais.


Il y a quelques jours je me suis connecté au site Internet de la NASA qui diffuse presque heure par heure une carte présentant les incendies dans le monde*. Le spectacle est terrifiant, notre planète est en feu… Mais c’est en Afrique et en Amérique du Sud que la catastrophe prend des proportions réellement gigantesques. En Amazonie ce « poumon vert de la planète », refuge d’une biodiversité exceptionnelle, les dégâts sont déjà irréparables. Ces incendies ne sont pas accidentels, ils font partie d’un plan de pillage visant à développer l’exploitation pétrolière, les cultures industrielles… Les conséquences pour les populations locales, soudain privées de l’environnement nécessaire à leur vie, sont dramatiques et il ne me semble pas excessif d’évoquer un véritable génocide comme cela s’est déjà produit à de nombreuses reprises sur ce continent martyrisé, en Amérique du Nord mais aussi, et cela est trop souvent oublié, en Patagonie, dont les derniers représentants des populations locales se sont éteints en 1947.

Aussi lorsqu’un ami, universitaire étatsunien, m’a transmis le magnifique texte ci-dessus j’ai immédiatement compris que je devais le traduire afin qu’il soit publié dans La Grande Relève. Il s’agit d’un cri de rage et de désespoir émanant d’Elizabeth Peredo Beltran, une psychosociologue bolivienne, qui est aussi une militante pour l’égalité des sexes et pour l’écologie, collaborant régulièrement avec le Bolivian Observatory on Climate Change. En Bolivie le pire réside dans le fait que cette politique de destruction systématique est mise en œuvre par le Président Morales, le premier autochtone à accéder au pouvoir et qui représentait une grande espérance pour l’ensemble du continent sud-américain.

Alors on dit qu’un texte ne doit pas désespérer le lecteur, qu’il doit offrir des ouvertures, des pistes à suivre, mais je me demande avec Elizabeth Peredo Beltran si nous aurons la force, si nous aurons le temps d’infléchir la trajectoire suicidaire d’une espèce qui prétend maîtriser la nature mais se révèle incapable de contrôler ses pulsions meurtrières, son avidité sans limite.

Pourtant les mises en garde n’ont pas manqué, certaines venues d’un lointain passé. En témoignent ces vers, étrangement prophétiques, rédigés il y a environ 2.600 ans par Lao-tseu**, fondateur présumé de la philosophie taoïste :
- Quiconque veut s’emparer du monde et s’en servir
- Court à l’échec
- Le monde est un vase sacré
- Qui ne supporte pas qu’on s’en empare et qu’on s’en serve
- Qui s’en sert le détruit
- Qui s’en empare le perd.

Bernard Blavette


* Pour consulter cette carte il suffit de taper « NASA fire map ». Nous ne pouvons la publier dans nos colonnes pour des questions de droits d’auteur.

** Ces vers sont extraits du Tao-tê-king (La Voie et sa vertu) principal ouvrage du Taoïsme qui a connu une prodigieuse influence dans la Chine ancienne. Une traduction est publiée aux Editions du Seuil/Point.


[1La Chiquitania est une région de savane tropicale située dans l’est de la Bolivie.

[2Eliane Brum est une journaliste, écrivaine et documentariste brésilienne.

[3Antonio Nobre est chercheur à l’Institut National Brésilien de Recherche sur l’Amazonie (INPA).


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.