Les trains-parcs de France-Télécom

par  Dédé
Publication : mars 2019
Mise en ligne : 29 mai 2019

  Sommaire  

Après 19 ans dans le privé, j’ai travaillé 24 ans à France-Télécom. Puis j’ai pris ma retraite au tout début de 2005. J’étais contrôleur, c’est-à-dire un fonctionnaire d’exécution, attaché au service des dérangements téléphoniques. Le “13”, pour ceux qui sont nés avant le smartphone et la 5G. Deux petits chiffres à composer, faciles à retenir même pour les mamies nées au temps des demoiselles du téléphone, celles qui s’enfichaient éperdument de vos conversations téléphoniques, surtout quand elles pouvaient écouter discrètement tous les cancans de la ville.

Et gratuit en plus, le 13 !

 

C’est en mars 1981 que j’ai pris mon premier poste. À 37 ans passés, juste avant l’arrivée de la gauche au pouvoir... Juste avant l’arrivée du premier ordinateur dans le service... Rendez-vous compte, l’ensemble du réseau téléphonique français venait tout juste de passer à l’automatique, plus besoin des rombières pour mettre le machin dans le truc, ça roulait tout seul, de Dunkerque à Cambarrousset et de Saint-Pol-de-Léon à Geispolsheim-gare... Et pas un ordinateur à l’horizon ! Tout ça vous avait un petit air d’ambiance pépère où chacun savait ce qu’il avait à faire, et le faisait sans chichis, juste ce qu’il faut pour que ça tourne, sans à-coup, sans crises de nerf, ni grands sauts par les fenêtres... Et d’une qualité de réseau à faire pâlir d’envie le voisin suisse auquel on damait le pion pour la qualité et la rapidité du rétablissement des pannes... Je le sais, c’est nos chefs qui nous l’ont dit, « on fait mieux que les Suisses, 93% de taux de relève de rétablissement des lignes en moins de 48 heures samedi et dimanche compris, tout ça gratuitement, va falloir un peu lever le pied, c’est le dernier 1% qui est le plus cher »...

Mais nous étions fonctionnaires, hein, donc fainéants, jaloux et incapables... N’empêche que France Télécom versait, bon an, mal an, plusieurs milliards de francs au budget de l’État. C’est dire si nous coûtions cher à la société tout fonctionnaires que nous étions ! C’est la preuve que les infrastructures financées par l’État (donc par vous et moi, les contribuables) étaient amorties : elles commençaient à dégager des bénéfices, donc les propriétaires que nous en étions en tant que citoyen(ne)s de ce pays, nous commencions à en percevoir les fruits sous forme de ce versement des excédents au budget général de l’État, ce qui allégeait d’autant le montant des impôts nécessaires au fonctionnement des services publics... Cinq milliards de francs par an, ce n’est pas rien, vous en conviendrez !

Mais déjà la course à la rentabilité pointait son nez... On voit le résultat aujourd’hui : allez vous faire dépanner par je ne sais pas qui, un sous-traitant d’un opérateur basé au Luxembourg pour les impôts et en Slovaquie pour le coût du travail... Elle est chouette la « concurrence libre et non faussée » ! Le client c’est le roi avant de signer le contrat, après, va te faire voir ! Allez leur demander de verser, prélevés sur leur bénéfice, ne serait-ce qu’un milliard d’euros de contribution au budget général ! L’optimisation fiscale, vous connaissez ?

 

Et puis, les computers sont arrivés...

Super, les “computers” : ils font des tas de choses que l’homme ou la femme n’aiment pas trop faire, comme compter des trucs. Compter, c’est une chose qu’ils font bien, les computers... Compter les coups de téléphone, les sous que rapportent les gens qui parlent au téléphone, compter les minutes, puis les secondes, puis les millisecondes, puis les nanosecondes, les terasecondes et je vous passe la suite... Les computeurs, ce serait bien s’ils se contentaient de soulager la peine des gens, mais pour la surveillance, ils sont pas mal... Et puis quand on veut arrêter le compteur, il est trop tard. Le compteur n’arrête plus de compter : les minutes passées au cabinet, celles à fumer la clope dehors, celle où le temps moyen de conversation en année glissante dépasse de 5% l’objectif fixé lors de l’entretien individuel annuel... On avait dit 60 appels à l’heure, Monsieur Dédé, et non 32 appels, ce qui était la moyenne exigée il y a cinq ans, autant dire au temps de la préhistoire...

 

Et entre-temps, les trains-parcs ont disparu... Vous ne savez pas ce qu’était un train-parc ? Je vous rassure, moi non plus jusqu’à une date récente. Je savais que ça avait existé, mais je croyais que ça portait un autre nom, comme “train de secours” ou quelque chose comme ça. En bon agent de base des PTT, puis de France-Télécom, je savais qu’il existait un “Plan Cristal”, sorte de branle-bas de combat de toute la machine communiquant en cas de catastrophe d’ampleur qui surviendrait sur le territoire, comme une tempête, un tremblement de terre, de ces choses qui n’arrivent jamais ou alors tous les cent ans, ou tous les mille ans, va savoir... Ce plan Cristal prévoyait de rétablir au plus vite les communications d’un territoire dévasté selon un ordre de priorité rigoureux : raccorder d’abord les hôpitaux, puis les préfectures, les mairies, les bâtiments publics, les infrastructures industrielles, que sais-je, et pour cela, il fallait acheminer sans délai tout le matériel nécessaire pour remettre en état de fonctionnement le réseau de télécommunications de la zone sinistrée... C’est pourquoi en différents coins de France, stationnaient, m’a-t-on dit, trois trains chargés de poteaux, de groupes électrogènes, de centraux téléphoniques, de rouleaux de câbles de tous calibres et de toutes sections, mais aussi des voitures de voyageurs destinés à transporter des équipes de techniciens volontaires chargés de renforcer leurs collègues du lieu pour remettre au plus vite en place un réseau provisoire et redonner vie à la région sinistrée... Ainsi, en cas d’improbables catastrophes simultanées en trois points du territoire, trois trains pourraient être sur place en une nuit et se mettre au travail de réparation dès le lendemain. Donc, en ces temps lointains, je parle d’avant l’entrée en Bourse de la Société Anonyme France-Télécom, pas encore Orange mais presque, il y avait trois trains pas très flamboyants mais en état de marche, stationnés en permanence sur des voies de garage en attendant une hypothétique éruption volcanique, un improbable tremblement de terre ou un ouragan qui justifierait leur longue et coûteuse immobilisation par la promptitude de leur arrivée sur site.

Mais voilà : nous sommes maintenant en 1999, en septembre pour être précis, et depuis le 1er janvier 1998, France-Télécom est théoriquement ouverte à la concurrence. Ça ne se fait pas encore sentir, mais le processus est lancé. Et les computers, qu’on appelle maintenant des ordinateurs, continuent de compter, compter, compter. Ils en ont compté des choses, des trucs, des gens, des appels, ils commencent à compter des flux, des données, des images, des présences, des absences, des coûts, des manques à gagner… très importants pour la rentabilité, les manques à gagner  ! Et ils comptent les trains, les wagons des trains, et le matériel sur les wagons des trains... Ils trouvent que c’est cher, toutes ces centaines de mètres de trains qui rouillent sur place et dont il faut payer le stationnement, tout ça pour quoi  ? Pour une catastrophe qui ne viendra peut-être jamais  ? Quoi  ? Il y a même des tambours de câble sur ces plateformes vétustes ? Va savoir combien de fois 600 mètres de 900 paires immobilisés, au prix où est le cuivre  ? Allez  ! Tout ça à la réforme  ! Ces rouleaux de câbles nous permettront d’éviter d’en acheter pendant un certain temps. Pour les réparations, zéro stock c’est la b.a.ba de la gouvernance d’entreprise, on vous a pas appris ça à Sup de Co  ? Exeunt, les trains préhistoriques, le Nouveau Monde n’a que faire de ces vieilleries  !

Du 26 au 28 décembre 1999, soit deux mois à peine après la suppression des trois trains-parcs, deux tempêtes d’une violence extrême ravagent simultanément le nord et le sud de la France, coupant toutes les communications téléphoniques de ces régions, en même temps que l’électricité. Des milliers d’arbres abattus et de poteaux arrachés, dépouillés de leurs câbles téléphoniques, des routes impraticables, des monuments millénaires ébranlés... La région de Bordeaux et toute la Normandie parmi les plus touchées.

Un train dans la nuit, et au petit matin, les équipes auraient été à pied d’œuvre avec tout le matériel pour commencer à remettre de l’ordre dans cette apocalypse qu’aucun algorithme n’aurait pu prévoir...

Au lieu de ça, ce fut une période de plusieurs semaines de confusion totale, au cours desquelles il a été extrêmement difficile de savoir précisément ce qui se passait sur les zones sinistrées. J’étais alors encore affecté au service des dérangements téléphoniques du Haut-Rhin, et il était quasiment impossible aux habitants de nos régions d’avoir des nouvelles de leurs proches, de leurs clients, de leurs fournisseurs, dans les régions touchées. Il a fallu extrêmement longtemps pour que tout revienne à la normale. Des semaines de vie économique perdues par souci d’économiser quelques kilomètres de câble de cuivre et l’entretien de quelques locos fatiguées, des dégâts financiers et humains autrement plus costauds que quelques vitrines éclatées par des gilets jaunes… !

Je ne sais pas comment s’est organisé pendant tout ce temps le transport des gens et du matériel, mais on ne m’enlèvera pas de l’idée que sans ces trains-parcs équipés, prêts à démarrer pour arriver le vite sur place, ça n’a pas dû être de la tarte pour rassembler et acheminer tous les moyens d’intervention et les équipes de remise en état ! Les trains fantômes ça ne roule pas, à part dans la tête des fanas de la rentabilité “uber alles” qui confondent la réalité avec les chiffres qu’ils voient sur l’écran de leur ordinateur...

 

Pourquoi ressortir cette vieille histoire des temps du chemin de fer planplan et de la marine à voile ?

Parce que ça fait maintenant vingt ans, et que nous sommes toujours lancés sur la même ligne du « ça ne peut pas arriver, voyons ! » Ça ne peut pas arriver, les gens qui dorment dans la rue, qui fouillent dans les poubelles ou qui sont virés parce qu’elles ont gardé les tickets de réduction de la cliente qui n’en voulait pas ?

On n’est pas au Venezuela, ici, ni en Lybie, ni au Bangladesh, alors circulez ! sinon c’est que vous aimez perdre un oeil ou une main ! Les foules en errance, les gilets jaunes, c’est pas pour de vrai, c’est juste pour faire des images au 20 heures !

Saura-ton jamais qui a donné l’ordre de démanteler les trains-parcs ? J’aimerais bien lui dire deux mots à celui-là, et à son chef, et au chef de son chef ! Il est où maintenant  ? À la retraite comme moi, sans doute, après une carrière jalonnée de promotions et peut-être de pantouflage dans le privé, chez Bouygues télécoms, pourquoi pas, le carnet d’adresses et l’expérience au service de l’État, ça n’a pas de prix, (contrairement aux tâcherons qui n’ont que leurs bras et leur sourire à vendre) après avoir pris la bonne décision pour que le fruit Orange soit le plus juteux possible quand il tombera dans l’escarcelle des actionnaires...

On est capable de faire transiter un milliard d’ordres par seconde sur un câble tiré tout droit tout exprès pour faire gagner un milliardième d’euro en spéculant sur les monnaies par aller-retour à quelque “créateur d’emploi” fort occupé à se dorer la pilule aux Bahamas. Mais on n’est pas foutu de renvoyer tous ces tueurs de trains-parcs à la niche d’où ils n’auraient jamais dû sortir...

Car ils continuent de sévir en toute impunité, et plus encore, avec les honneurs... Je crois même qu’en ce moment ils sont occupés à fermer des maternités, à vendre les aéroports et à nous concocter une réforme de l’assurance-chômage sans chômeurs et de l’assurance maladie sans malades, à faire un monde où les trains-parcs n’ont pas leur place... Mais ils ont droit, sinon à votre indulgence, du moins à celle de leur mentor qui prend l’Elysée pour un “open space” de “start-up” !

Et après, ils vont se plaindre de la violence qui monte de la société, et qui n’est que la monnaie de la pièce qu’ils n’arrêtent pas de remettre dans le bastringue, jusqu’à ce qu’il explose... Mais vous savez, depuis les Bahamas, ou des Iles Vierges ou Caïman les bien-nommées, l’explosion du bastringue, ça fait un tout petit bruit, et puis ça fait de belles images à la télé... Alors les trains-parc des Télécoms, d’EDF ou de la SNCF, ces vieilles lunes, ça ferait de jolies séries télé, pour la nostalgie, et avec une bonne audience, ça en fait, des euros en plus dans le bas de laine ...


Brèves

12 avril - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.