Souvenirs

par  M. BERGER, M.-L. DUBOIN
Publication : mars 2019
Mise en ligne : 8 juin 2019

Si l’antisémitisme revient d’actualité, Michel Berger, qui a été témoin de l’horreur née de l’exploitation de cette haine pendant la seconde guerre mondiale, pense qu’évoquer le souvenir personnel qu’il en a gardé peut compléter efficacement les autres formes de sa condamnation  :

C’était du temps où l’occupation allemande régnait sur Paris. Les rues étaient inhospita­lières et les vacances se passaient dans les cours d’immeubles. Le mien avait un des rares jardins du quartier, avec une pelouse et des arbres. Nous nous y retrouvions avec d’autres enfants. Les voisins avaient vue sur nos jeux.

Un jour, à une fenêtre, une petite fille semblait nous envier. Nous l’avons appelée, et après quelques hésitations elle nous a rejoints. Elle était timide, mais à 10 ans on fait vite connaissance.

Elle a pris l’habitude de nous retrouver et nous l’aimions bien. Surtout moi. Elle venait s’asseoir à mes côtés et c’était une légère forme de bonheur.

Un jour elle a tardé à descendre et nous l’avons vue arriver, embarrassée. Sur sa robe était cousue une énorme étoile jaune. Nous nous sommes un peu moqués d’elle, et elle s’est mise à pleurer. On ne comprenait pas très bien pourquoi, alors on l’a consolée. On lui a même dit que cela faisait très joli sur sa robe et que l’étoile lui allait très bien.

Nos parents sont restés évasifs, mais nous savions depuis longtemps que les adultes sont loin d’avoir réponse à tout et nous n’avons pas insisté.

Quelque temps plus tard, un jour, la fenêtre est restée fermée, et la petite fille n’est pas revenue. On nous a dit qu’elle était partie en voyage, mais c’était peu crédible, elle nous en aurait parlé. On sentait bien, à l’embarras des adultes que c’était plus grave, mais on était dans un temps où rien n’était ni prévisible, ni explicable. La vie quotidien­ne était difficile pour tout le monde, il fallait attendre la fin de la guerre et tout irait mieux.

Ce n’est que quelques années plus tard, quand la Shoa a été connue de tous, que j’ai compris ce qu’avait dû être le sort de la petite fille de l’immeuble d’à côté. La blessure fut violente, mais le temps peu à peu en eu raison. On pouvait vivre avec.

Elle se rouvre cependant, intacte, lorsque des tombes sont profanées, des murs sont recouverts de croix gammées, des slogans antisémites se répandent sur les ondes.

Alors me revient dans toute sa grâce la silhouette diaphane et gracile d’une petite fille au regard triste, que la bête immonde avait rejetée.

Michel BERGER

Le souvenir évoqué par Michel m’en rappelle un autre, qui date probablement de 1942.

J’étais élève au lycée de Saint Germain en Laye. Un matin, quelques minutes à peine après le début du premier cours, la porte de la classe s’est ouverte et la directrice, que nous appelions irrévérencieusement, en raison de sa corpulence, “Char d’assaut”, est entrée. Nous nous sommes aussitôt toutes levées pour la saluer, comme il se devait alors. Elle n’a fait aucun discours, mais seulement dit « Marianne, prends tes affaires et suis moi. »

Marianne Lévy a obéi.

Et nous ne l’avons plus revue, mais je me rappelle parfaitement son visage rose, encadré de deux belles nattes blondes.

Ce n’est que des années après que nous avons su que “Char d’assaut”, ayant appris, sans doute par des voisins, que les parents de Marianne venaient d’être embarqués par les Allemands, avait réagi immédiatement et pris la décision de la cacher chez elle jusqu’à la fin de la guerre. En s’occupant d’elle dans le plus grand secret, elle lui a sauvé la vie…

Cette décision était particulièrement courageuse parce qu’elle lui a fait prendre un risque énorme. En effet, le pavillon de fonction, construit à l’origine pour la directrice du lycée, une belle maison à côté de l’entrée principale, était alors occupé par les Allemands. La directrice avait donc été déménagée et logée dans un plus modeste bâtiment dans la cour du lycée de l’autre côté de l’entrée… Elle a donc caché Marianne, et pendant plusieurs années, sous le nez des nazis, à côté du pavillon occupé… qui devînt même le siège du commandant du front allemand de Normandie !

Ce comportement admirable de “Char d’assaut” ne doit pas faire oublier celui, abject, des antisémistes responsables de ce qu’a subi Marianne : arrachée brutalement à sa famille, qui fut déportée et sans doute assassinée, cette petite fille a vécu plus de deux ans enfermée, au secret, comme coupable… mais de quoi donc ?

M-L D.


Brèves

12 avril 2019 - Les Affranchis de l’an 2000

Fichiers ePub et PDF du livre Les Affranchis de l’an 2000 de Marie-Louise DUBOIN.