Mise en place d’une société nouvelle

par  J. MESTRALLET
Publication : mars 1981
Mise en ligne : 21 octobre 2008

NOUS avons décrit précédemment les mesures de
transition vers l’Economie Distributive ; - écoulement garanti
des produits agricoles à un prix rémunérateur par
une forte hausse du pouvoir d’achat des consommateurs les plus défavorisés,
- financement de cette hausse par création monétaire.
Cela implique une longue stabilité des prix à la production
une fois le relèvement effectué : relèvement indispensable
pour que les agriculteurs ne se sentent plus assistés. En échange,
la stabilité de leurs prix ne devrait pas être difficile
à obtenir à partir du moment où la collectivité
nationale cesse de récupérer ses dépenses par une
augmentation des impôts.
On peut ajouter la prise en charge par l’Etat des retraites agricoles
pour tous les paysans aux faibles revenus. Cette retraite, suffisamment
élevée, remplacerait la maigre « Indemnité
Viagère de Départ » (I.V.D.).
Que les retraités aient cotisé ou non, peu importe. Avoir
travaillé dur toute sa vie est un argument suffisant. D’ailleurs,
n’oublions pas que c’est la production elle-même qui garantit
les retraites et non les cotisations. Comme elle garantit l’ensemble
des revenus.
Or, son accroissement dépend de moins en moins du nombre d’actifs,
ce que nos économistes se refusent à voir. Les mécanismes
économiques (1) dissimulent cette réalité.
Mieux que cela, en termes monétaires classiques, elle apparaît
comme un appauvrissement, alors qu’il s’agit du contraire !
Nous ne pouvons dire combien de temps durera l’expansion monétaire
chargée de préparer la voie à l’Economie Distributive
pleine et entière. Les mentalités n’y semblent pas prêtes
dans le monde agricole, qui craint de se voir « fonctionnarisé
 ».
Il faut pourtant en finir avec l’opposition « fonctionnaire -
travailleur indépendant ». Chacun dépend des autres
et nous savons ce qu’est la liberté réelle des agriculteurs
surmenés aujourd’hui. Bien sûr, ils n’ont aucune peine
à se sentir plus responsables que beaucoup de salariés.
Mais dans la mesure où ils tiennent à leur responsabilité,
ils ne seront pas déçus. L’Economie Distributive reposera
sur une société d’individus libres, conscients de leurs
devoirs et responsables de leur tâche. Mieux : elle permettra
l’existence d’une telle société.
Non seulement elle n’étouffera pas l’esprit d’initiative, mais
celui- ci est indispensable au fonctionnement d’une société
de ce genre. Sans précédent, car toutes les sociétés
connues à ce jour sont des sociétés de coercition,
ce qui explique leurs malheurs. Elles reposent toutes sur la domination
de la majorité par une aristocratie.
Pour qu’une société fonctionne correctement, il faut qu’elle
assure à tout individu qui remplit ses devoirs sociaux la protection
maximale possible. Il ne s’agit pas d’« assistance », comme
voudraient le faire croire tant de bons esprits, mais de réciprocité
normale entre la société et ses membres, réciprocité
absente jusqu’ici.
La société distributive sera, en quelque sorte, fondée
sur un contrat passé entre des citoyens réunis autour
d’un même projet assurer leur existence, et de la manière
la plus agréable.
Comme les autres, l’agriculteur recevra son revenu social augmentant
avec la production et plus encore, à partir d’un certain rendement,
avec la qualité. L’agriculture ne se bornera pas à remplir
les estomacs, mais deviendra un moyen fondamental de garantir la santé
de tous.
Moyennant une qualité suffisante, le paysan n’aura d’autre souci
que de produire : la collectivité assurera l’écoulement
sous la responsabilité d’autres personnes. Nous l’avons vu, chacun
devra être responsable de sa tâche, mais sans qu’elle le
submerge comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui dans le secteur
privé (paperasse, réglementations, débouchés,
etc.). Une fois l’Economie Distributive pleinement installée,
les prix ne serviront plus qu’à régler l’écoulement
de la production à une cadence régulière, en rapport
avec la masse des revenus sociaux, et non à rétribuer
les vendeurs. (Ils percevront aussi leur revenu social).
Nous espérons nous aussi en l’égalité économique.
Mais l’humanité ne l’obtiendra que lorsqu’elle la méritera.
D’ici là, un progrès énorme sera fait par la réduction
de l’éventail des revenus, abusifs chez nous. En attendant que
les mentalités soient prêtes à accepter sa disparition,
le seul argument en faveur d’une hiérarchie est le besoin que
l’on peut avoir de telle ou telle profession.
Dans ce cas, les avantages sociaux doivent servir uniquement à
orienter les travailleurs vers cette profession.
L’agriculture en fait partie comme secteur fondamental (nourriture et
santé). Il s’agit d’y ramener les effectifs nécessaires
pour développer et maintenir la qualité des produits,
et aussi pour humaniser le travail.
Nous l’avons mentionné dans les articles précédents
 : on, ne peut assimiler le travail agricole à un autre. Le calendrier
est impératif. L’agriculteur peut - et doit - avoir des loisirs,
mais sur un rythme différent. Cela impose des compensations.
Quel sera, à ce stade, le régime de la propriété
 ? Nous ne pouvons le prévoir. La question prend moins d’importance
en Economie Distributive, capable de fonctionner avec un régime
de propriété privée par le biais de la monnaie.
Mais elle se règlera probablement toute seule, pour peu que la
tendance actuelle se prolonge.
D’abord, presque toute la terre de France est aux mains des banques,
en raison de l’endettement des agriculteurs. En second lieu, dans une
économie où l’on produit pour vendre, la propriété
des entreprises (agricoles ou non) finit par être partagée
avec les consommateurs. Surtout lorsque la vente devient de plus en
plus difficile. Même si cette propriété est très
diluée, le comportement de la clientèle peut signifier
la vie ou la mort de tout secteur économique.
Ajoutons à toutes ces causes l’aide de la collectivité
et nous comprendrons facilement le déclin de la propriété
individuelle (propriété des moyens de production, bien
sûr).
En favorisant, au départ, les initiatives des agriculteurs euxmêmes
(coopératives, G.A.E.C. (groupements agricoles d’exploitation
en commun), etc), on arrivera beaucoup plus facilement à des
solutions heureuses.
Pour l’organisation générale du travail, un agriculteur
nous propose la formule suivante : des fermes spécialisées,
pour éviter le surmenage, mais sans excès, à cause
des rotations et assolements nécessaires. Ces unités seraient
associées, par exemple, de la manière suivante :
- céréales ou céréales-élevage ;
- légumes ;
- fruits ou vignes.
Cet agriculteur n’envisageait pas forcément une Economie Distributive
mais l’idée nous paraît judicieuse. Une telle formule permet
l’échange de services et la fourniture de fumier.
Le même nous a exprimé ses doléances.
« Nous ne demandons rien d’autre que la parité avec l’industrie.
Je ne me plains pas de mon revenu. Mais divisé par le nombre
d’heures de travail, cela fait moins que le SMIC !
En pleine saison, je travaille souvent 10 heures par jour.
Si on ne veut pas augmenter les prix à la production, qu’an allège
au moins nos charges (détaxation du carburant à l’exemple
des Pays-Bas). Et avec ça, on voudrait que nous soyions ompétitifs !
Je n’ai pas de terre, je la loue.
Je n’ai pas envie de m’endetter et d’immobiliser du capital dans l’achat
d’une propriété ».
Cette opinion ne nous semble pas isolée.

(1) Un régime économique où
l’on fait passer un bien (l’Abondance) pour un mal et un mal (la Rareté)
pour un bien, ne peut être qualifié que de complètement
faux. N’oublions pas que cela résulte de ses propres mécanismes
puis que c’est la rareté qui fait le profit.