Le Tribunal est prévenu

par  G. COMTE
Publication : mars 1982
Mise en ligne : 12 janvier 2009

Lors de l’installation du Tribunal de Commerce de Bastia, Gérard
COMTE, son nouveau Président, a courageusement abordé
le problème de l’emploi et osé annoncer les solutions
qu’il impose. Nous ne résistons pas au plaisir de reproduire
ici quelques extraits de son remarquable discours inaugural :

...L’homme a donné le jour à un monde de l’information
asservissant le monde matériel, et c’est ce qui fait problème
à l’organisation de nos ’sociétés industrialisées...
L’Emploi de l’homme était de gouverner les machines dans les
usines, sur les chantiers, sur les bateaux, dans les avions, bref sur
la terre, sur la mer et dans les airs.
Puis le processus s’est accéléré fantastiquement,
l’automation est arrivée. Qu’est-ce que l’automation ? C’est
la possibilité donnée aux machines d’accomplir certains
gestes automatiquement en dehors de l’intervention de l’homme.
...L’automation s’est développée parce que des ingénieurs
ont su reproduire artificiellement les gestes asservisseurs que l’on
demandait à l’homme de répéter indéfiniment...
...Croire que modifier un modèle implique. l’intervention de
la pensée de l’homme, donc l’emploi de l’homme, est une erreur
que commettent trop souvent nos contemporains...
... La réalité est que l’exécution d’un programme
de fabrication dans une usine, ou de production sur un chantier (le
béton par exemple) n’implique absolument aucune pensée
 : tout travail peut être automatisé dès l’instant
où son programme est formulé...
Nous sommes à la fin du 20e siècle. Siècle à
l’aube des temps où les « instruments » peuvent par
un ordre donné ou pressenti exécuter d’eux-mêmes
le travail.
Les conséquences économiques, donc sociales, donc de droit,
vont être énormes. Malheureusement le public et l’homme
politique ont trop souvent l’intelligence « concrète »
de l’époque... et pas assez l’intelligence « conceptuelle
 » qu’une telle évolution fulgurante imposerait.
Pourtant des voix autorisées ont eu la vision du futur... Dans
un monde régi par l’automation, le « travail » au
sens actuel du terme, sera celui de quelques ingénieurs pressant
sur des boutons. Il faudra évidemment trouver autre chose pour
le reste de l’humanité aussi bien pour la faire matériellement
vivre que pour occuper ses loisirs.
C’est devant de telles perspectives - il faut le reconnaître,
stupéfiantes, déconcertantes - que nous nous trouvons
placés, et le plus évident devoir qui incombe aux hommes
de notre temps, je veux dire à ceux qui sont capables de réfléchir,
est de penser cet avenir, de tâcher de l’aider à naître,
et de faire qu’il naisse non pas contre l’homme mais pour lui.
Cela suppose de toute évidence l’abandon de bien de nos concepts
traditionnels, de maintes notions que nous tenons pour fondamentales
 : celles du « salaire », celles du « profit »
par exemple. Cela suppose aussi un grand effort pour essayer de dégager
ce qui dans l’homme est fondamental, essentiel en dehors des servitudes
auxquelles il est aujourd’hui soumis...
On lit bien dans la presse, surtout technique, telle la revue des ingénieurs
et scientifiques de France, que dans dix ans, presque toute la production
industrielle sera assemblée dans les usines américaines,
japonaises, allemandes et par évidence françaises (si
la France ne veut pas être en reste), que les microprocesseurs
commanderont bientôt des usines entières...
D’ores et déjà les robots coûtent souvent moins
cher que la maind’oeuvre...
Dans les services, l’introduction de machines intelligentes et à
mémoire qu’on appelle mini, micro informatique ou bureautique
a pour objet uniquement d’obtenir des gains de productivité...
Dans ces conditions, il faut bien admettre que le progrès technique
remplace le travail de l’homme par celui de la machine et donc aboutit
forcément à une diminution du travail humain, à
une suppression d’emploi...
Pourtant il semble que le monde politique veuille empêcher le
chômage de progresser, il est même question de le faire
régresser.
Il faudrait donc empêcher les techniques de progresser, voire
les faire rétrograder, ce qui est un non- sens car on arriverait
à cette conclusion que l’homme ne doit pas se servir de son intelligence
pour améliorer ses conditions de travail. Ou bien il faudrait
créer des emplois fictifs en compensation de ceux supprimés
par la machine et aussi introduire des biens factices tels les gadgets,
les produits fragiles peu durables, les incitations à la mode,
etc.
C’est pourtant ce qui est fait actuellement, beaucoup d’emplois fictifs
sont créés, surtout dans le tertiaire et particulièrement
dans l’administration. Les gens qui « bénéficient
 » de ces emplois sont confusément conscients de leur inutilité,
ils n’ont plus de motivation sérieuse et transforment souvent
le « service » qu’ils sont sensés assurer en parasite
de la Société...
Quand comprendrons-nous que nous nous trouvons tous dans la situation
où étaient les patriciens romains possédant des
esclaves qui travaillaient pour eux. Se plaignaient-ils du chômage,
ces patriciens romains ?
Nos esclaves sont les machines, et bientôt les robots, il faudra
bien en conclusion assurer le plein emploi des machines et le loisir
des hommes et associer le revenu des nommes à la production des
machines et des robots. Ce qui restera du travail à accomplir
par les hommes ne sera plus un droit, mais un devoir.
Il est désuet à présent, de continuer de parler
de l’exploitation des travailleurs, l’homme a des réactions trop
epidermiques, il est inutile et mal commode de « l’exploiter »,
le robot, lui, peut travailler dans tous les milieux, sous la pluie,
dans la poussière, dans une atmosphère de four ou de glace,
dans l’espace.
... La révolution industrielle que nous vivons à présent
verra les usines se vider d’hommes comme l’agriculture des dernières
décennies et en bien moins de temps, 80 %, sans doute plus, des
gens occupés dans les usines devront refluer ailleurs. Pas dans
les Services, car nous l’avons vu, les services aussi se passeront des
hommes. Alors, les hommes retourneront peut-être à la campagne,
pas pour y travailler dans l’agriculture, mais pour le loisir, pour
la détente, pour le voyage. Ou bien, passionnés de grandes
oeuvres, ils édifieront des monuments capables de défier
les siècles plus encore que les pyramides d’Egypte, les arènes
et les ponts romains. Ou bien ils repartiront à la conquête
des grands déserts, tel le Sahara, en creusant des canaux pour
les fertiliser, sans oublier de partir à la découverte
d’autres planètes et d’autres univers.
Pour conclure, reprenons ce que disait Jules Verne :
« Tout ce qui a été fait de grand dans ce monde
a été fait au nom d’espérances exagérées,
tout ce qu’un homme est capale d’imaginer, d’autres hommes sont capables
de le réaliser ».
C’est en faisant appel, nous le voyons, à son intelligence « 
conceptuelle » que l’homme motivera plus que jamais son existence.