Les premières théories socialistes

par  J. DUBOIN
Publication : janvier 1985
Mise en ligne : 24 février 2009

Nous poursuivons la reproduction d’extraits du livre « Libération » publié en 1936 par Jacques Duboin, afin de passer en revue les principales thèses économiques. Nous abordons aujourd’hui :

Ce sont encore les premières crises industrielles
et la misère qu’elles entraînent qui vont inspirer à
des hommes, d’origine très diverses, les premières théories
économiques d’inspiration socialiste. Ces novateurs réagissent
tous contre le laissez-faire dont ils dénoncent les désordres
et les contradictions. En particulier la libre concurrence leur apparaît
intolérable ; c’est elle qu’ils vont combattre car ils entrevoient
justement qu’elle conduit au monopole de fait qu’exercera le plus fort.
Ils s’efforceront donc d’harmoniser les intérêts qui s’opposent
si violemment dans le régime capitaliste, et leurs conceptions,
heurtant les préjugés et le désordre établi,
apparaîtront, en vrac, comme de simples utopies.
Leur pensée généreuse était que, même
dans l’ère de la rareté qui, à eux aussi, paraît
devoir être éternelle, l’intérêt particulier
ne doit pas être le guide unique des actions humaines. De là
leur idée de morceler la société en petits groupes
économiques où règnera la justice et la fraternité,
avec l’espoir que, de la réunion de tous ces petits groupes,
finira bien par jaillir une société nouvelle. Il était
malheureusement trop tôt pour renverser un courant dont la force
était loin d’être épuisée. La révolution
de 1848 se chargera de le leur faire comprendre, en les ramenant durement
aux réalités.

Fourier (1772-1837) n’est pas un socialiste au sens
ordinaire du mot puisqu’il ne fait pas l’effort intellectuel nécessaire
pour s’affranchir du régime. Son fameux phalanstère réunit
le maximum de confort possible pour les hommes qui y vivent, grâce
à la collectivisation des frais généraux qui grèvent
le budget familial. Mais il comporte des appartements pour toutes les
bourses. Enfin le phalanstère est une autarcie consommant tout
ce qu’elle produit. Ce qui lui manque est procuré par l’échange
avec d’autres phalanstères. Autre fait curieux : le phalanstère
distribue des dividendes répartis, assez arbitrairement d’ailleurs,
entre tous les coopérants. Mais Fourier veut que le travail devienne
attrayant, et sur plus d’un point, il prévoit les transformations
sociales qu’apportera obligatoirement le progrès technique. Signalons
enfin qu’il est l’inventeur du minimum vital dont il veut faire bénéficier
tous les hommes, et que devait ressusciter Rodrigues, quatre-vingts
ans plus tard, sans le transformer en maximum vital comme l’abondance
le permettait déjà sans inconvénients (1).

Owen (1771-1858), gros industriel anglais, avait été
fortement impressionné par la crise économique de 1815.
Il recherche les moyens d’en éviter le retour et, courageusement,
tente de s’évader partiellement du régime. Il déclare
la guerre au profit qui, pour lui, consiste en tout ce qui dépasse
le prix de revient. C’est la recherche effrénée du profit
qui déchaîne les méfaits de la concurrence. Mais
comme le profit s’exprime en monnaie, c’est la monnaie qu’Owen (2) veut
supprimer en la remplaçant par des bons de travail... Il est
le fondateur de l’association coopérative, qui rêve de
se passer de tous les intermédiaires. William Thompson, son disciple,
développera davantage encore cette idée de la coopérative
de production, qu’il justifie en montrant que, dans le régime
capitaliste, l’ouvrier ne touche qu’une partie du salaire auquel son
travail devrait lui donner droit. N’est-ce pas déjà, sous
une forme assez vague, la théorie de la plus-value qui trouvera
sa place un peu plus loin dès que nous examinerons les théories
de Marx ?

Cabet (1788-1856) est connu pour son voyage en /carie,
qui fait de lui un précurseur du communisme. Il voulut l’appliquer
dans la rareté en fondant, comme Owen, une colonie en Amérique.
Celle-ci fut obligée de se transformer afin de pouvoir se maintenir
quelques années.

Avec Proudhon (1809-1865) nous retombons d’abord en
pleine doctrine saint- simonienne, car son mot fameux : la propreté,
c’est le vol ! doit être entendu dans le sens de la dîme
prélevée sur le travail d’autrui. Lui, aussi, va chercher
une explication de la spoliation de la classe ouvrière. C’est,
croit-il, parce que le patron ne paie à l’ouvrier que la valeur
de son travail individuel, alors qu’il tire profit de toute la valeur
du travail collectif de son personnel. En effet, le travail accompli
par une équipe d’ouvriers se servant d’engins mécaniques
est beaucoup plus productif que celui qu’accompliraient séparément
ces ouvriers dépourvus d’engins mécaniques. Proudhon a
mis en relief une part de vérité en faisant cette constatation.
Pour qu’elle soit complète, il faut que le patron réussisse
à vendre toute sa production à un prix supérieur
au prix de revient. Proudhon n’a pas vu, qu’en fin de compte, c’est
le consommateur solvable qui joue le rôle principal...
Proudhon est l’auteur de la fameuse banque d’échange, organisation
qui doit procurer l’argent nécessaire pour acquérir les
terrains, l’outillage, et constituer le fond de roulement dont toute
entreprise a besoin pour fonctionner... Il imagine de créer des
bons d’échange qu’une banque, sans capital, délivrera
à ceux qui veulent escompter leurs effets de commerce... C’est
l’idée du crédit gratuit ou tout au moins du crédit
mutuel.

Louis Blanc (1811-1882) fut également un grand
adversaire de la concurrence dont il fit le procès dans son Organisation
du travail, qui eut, en 1841, un très gros succès. On
lui doit aussi la conception de l’atelier social, prototype des coopératives
ouvrières de production. Dans son esprit, cette cellule doit
se développer au point de donner naissance à toute la
société nouvelle car l’atelier social, comme il l’imagine,
aura une telle supériorité sur l’industrie privée
que celle-ci deviendra impossible. C’est donc par la concurrence qu’il
aura raison de la concurrence.

J.D.

1) Fichte, disciple de Kant, écrivait en 1800
que l’Etat doit donner à chacun le sien et ensuite le protéger
 : le but de toute activité humaine est de vivre, et tous ceux
que la nature a introduits dans la vie ont un droit égal à
pouvoir vivre. C’est la première proclamation du « droit
à la vie » !
2) Il est intéressant de noter que c’est grâce à
lui que le Parlement britannique interdit, en 1819, de faire travailler
dans l’industrie les enfants de moins de neuf ans.