Au fil des jours

par  J.-P. MON
Publication : janvier 1985
Mise en ligne : 24 février 2009

Bhopal (Inde) : 2500 morts, des milliers de blessés
dont beaucoup resteront peut-être aveugles. Nous avons tous vu
ces images tragiques à la télé. Ces morts, ces
blessés d’un pays en voie de développement ne font que
s’ajouter à la longue liste des victimes du capitalisme sauvage.
En Inde, l’usine qui utilisait l’isocyanate de méthyle, gaz responsable
de la catastrophe, sera définitivement fermée. En France
nous avons aussi une usine qui manipule ce gaz pour fabriquer des pesticides
essentiellement utilisés pour combattre les parasites des betteraves.
Et cette usine, elle est située près de Béziers,
c’est-à-dire loin des régions d’utilisation du pesticide
en question. Pourquoi ? Parce que les élus locaux se sont démenés
pour que Union Carbide, le producteur américain d’isocyanate
de méthyle, installe son usine dans leur région pour créer
des emplois. Et que croyez-vous qu’il se passe après le petit
frisson d’horreur indienne ressenti à Béziers comme ailleurs
 ? Eh bien, les syndicats CFDT et CGT ainsi que le personnel de La Littorale
(c’est ainsi que s’appelle l’usine en question) s’opposent aux écologistes
qui souhaitent l’arrêt de l’utilisation de l’isocyanate de méthyle
et la reconversion de l’usine. Une telle catastrophe, ça n’arrive
qu’aux autres ! Nous, on n’est pas sous-développés et
on sauvegarde nos emplois. Il n’y a que ça qui compte. C’est
d’ailleurs le même raisonnement qui conduit ces mêmes syndicalistes
à travailler dans des usines d’armements et à manifester...
pour la paix !

Mais ça n’est pas pour autant une raison d’approuver
les idées du patronat sur la « flexibilité »
de l’emploi. Comme si en licenciant plus facilement on pouvait créer
plus d’emplois ! Faut vraiment être naïf pour croire une
telle énormité, même si elle est parée des
plus belles plumes technocratiques. Il est vrai que depuis quelque temps
l’entreprise et le patronat deviennent en France les enfants chéris
des socialistes. Témoin, entre autres, cette déclaration
de M. Rocard à la Convention Nationale du PS qui s’est tenue
à Evry les 15 et 16 Décembre derniers : « Si le
combat des socialistes a commencé contre les patrons, aujourd’hui
la réalisation de leurs espérances sociales dépend
de la vitalité de l’esprit d’entreprise » et il a ajouté
que les socialistes devaient admettre que l’écrasante majorité
des hommes travaillent pour de l’argent. Hélas, trois fois hélas,
c’est là l’échec le plus cuisant que l’on doit reprocher
aux socialistes. Ils avaient le droit, dans un environnement mondial
hostile et en crise, de perdre la guerre économique au sens capitaliste,
mais ils n’avaient pas le droit de perdre la guerre culturelle. Et c’est
ce qu’ils ont fait en voulant prouver qu’ils savaient gérer aussi
bien que la droite.

Outre-Rhin l’image du patronat traverse une bien mauvaise
passe : des enquêtes effectuées depuis la fin des années
70 par le fisc ont révélé au public tout un écheveau
compliqué de relations financières liant directement les
firmes aux milieux politiques dont personne ne soupçonnait l’importance.
Actuellement plus d’un millier de procédures judiciaires sont
en cours aussi bien contre des personnes que contre les plus grandes
sociétés du pays accusées d’avoir versé
des fonds illicites aux partis, généralement aux partis
conservateurs. Les inspecteurs des impôts ont mis à jour
de véritables sociétés secrètes qui agissaient
en sous-main avec des pouvoirs exorbitants, telles que, par exemple,
la Staatsburgerliche Vereinigung qui, sous couvert d’une association
pour la défense de l’économie de marché, centralisait
les donations d’une cinquantaine des plus grosses entreprises bancaires
et industrielles de la R.F.A. Et on retrouve sur le même banc
des accusés deux anciens ministres libéraux de l’économie
et l’ex-fondé de pouvoir du groupe Flick, accusés de corruption.
Faut-il rappeler que le groupe Flick a largement bénéficié
sous le IIIe Reich de ses relations privilégiées avec
le régime nazi. Même si le groupe Flick est un cas extrême,
comme le souligne un député social-démocrate, « 
jamais dans l’histoire contemporaine allemande, le patronat ne s’est
situé du côté de la démocratie ». De
telles réflexions pourraient peut-être inspirer les socialistes
français ?

Certains parmi eux ont pourtant de bonnes idées.
C’est ainsi que Mme Neiertz, porte-parole du groupe socialiste, a déclaré
que de nombreux députés socialistes souhaitent que soit
créée une nouvelle allocation constituant « un minimum
social garanti » qui permettrait de trouver dans les prestations
sociales un moyen de prendre en compte les cas les plus dramatiques
de privation d’emploi ou de ressources. Evidemment, ça serait
un début. Inutile de rappeler que, pour nous, ce qu’il faut c’est
un revenu maximum garanti à tous. Mais pour ça, il faut
d’abord changer les mentalités et ce n’est pas à cela
que les socialistes s’emploient (voir plus haut).

Certains rocardiens s’interrogent « sur ce qui
sera l’un des problèmes fondamentaux des années à
venir, celui du partage du travail. Face à une mutation technologique
qui fait désormais croitre la productivité plus rapidement
que la production, ce partage est inéluctable. Il pose des problèmes
redoutables pour les travailleurs (quelle compensation salariale ?)
comme pour les entreprises (comment ne pas affecter la production et
les coûts ?). Examiner les solutions à apporter, prendre
en compte la formidable évolution sociale qui peut en découler
(quels loisirs, quelle démocratie nouvelle seront possibles ?)
marque une avancée importante dans la pensée des socialistes.
 »

C’est, bien sûr, encourageant pour nous mais
encore faudrait-il aller plus loin. Pour cela je suggère à
ces militants du PS de lire « Les Affranchis de l’An 2000 »
de M.L. Duboin et de faire évaluer par les économistes
et les statisticiens officiels les implications, financières
de cette nouvelle société.