Ma rencontre avec l’économie distributive

par  R. POQUET
Mise en ligne : octobre 2005

Pendant la guerre, La Grande
Relève ne paraîtra pas. Son dernier numéro que
nous avons retrouvé (le 73) est daté du 27 juillet 1939.
Cependant, en zone libre, la section du DAT de Marseille réussit
à regrouper ses membres et à poursuivre sa propagande
pour l’économie distributive. Elle reparaît dès
juin 1945, sous la forme d’un simple recto-verso, mais sur quatre
pages à partir du n° 2 , de juillet. Dans le même
temps, le DTA a pris le nom de Mouvement Français de l’Abondance
(MFA) et les JEUNES, celui de Mouvement du Socialisme de l’Abondance
(MSA). Dès la Libération du territoire, le MFA a réorganisé
ses sections et repris ses conférences, à nouveau il
fait salles combles. Un Cours hebdomadaire d’Économie
de l’Abondance a débuté à l’automne
1945, 31, rue Pierre-Ier-de-Serbie à Paris, par une conférence
avec projections, donnée par M. Alfred Doërr et intitulée :
La science et le problème social.

1945 - 1948

La France bouillonne de la liberté retrouvée :
Albert Camus dynamise le quotidien d’opinion Combat, les meetings
politiques attirent un public avide de perspectives après cinq
années d’occupation et les caves de Saint-Germain des Prés,
comme les cafés de Pigalle, s’ouvrent aux expériences
musicales d’outre-atlantique. Soif de renouveau et espoir d’une
nouvelle donne économique et politique : chacun pressent que les
progrès scientifiques, accomplis depuis un demi-siècle
et accélérés par la seconde guerre mondiale, laissent
entrevoir une ère nouvelle.

UN SOIR D’HIVER 1948-1949

Sous un ciel de rouille d’où s’échappent
quelques flocons de neige, je mets mes pas dans ceux d’un groupe
d’adultes, en direction de la ville voisine, distante de sept kilomètres.
Quand nous entrons dans le préfabriqué qui abrite le siège
de la Chambre de Commerce et d’Industrie, un conférencier
offre aux quelque trente personnes présentes un spectacle insolite :
une tortue électronique se déplace sur le sol sous les
seules impulsions d’une source de lumière. La science cybernétique
va bouleverser, explique-t-il, les procès de production et de
distribution ; la grande relève des hommes par la machine est
en marche et les conséquences sur notre système économique
seront incalculables. Ce cybernaute s’appelait Albert Ducrocq.

*

Quelques mois après, nouvelle marche nocturne
vers la ville. Cette fois, nous gagnons un théâtre municipal
plein à craquer. Plus de tortue mais deux prophètes. L’un,
Robert Laurent, professeur de sciences physiques, met l’accent
sur l’irruption de progrès techniques de plus en plus rapprochés.
Le second, Jacques Guggenheim, orateur hors pair, lauréat du
concours radiophonique d’éloquence produit et animé
par André Gillois“Vous avez la parole”, tire les conséquences
de cet événement : l’abondance pour tous est envisageable,
à condition que d’autres structures économiques et
financières se substituent aux anciennes.

Dans une France qui sortait péniblement du
rationnement des denrées de base, l’argumentation était
pour le moins osée. L’auditoire, médusé, applaudit
à tout rompre. Les questions fusent. Le maire de la ville se
risque à la contradiction et se voit contraint de quitter la
salle sous les huées. Une atmosphère pré-révolutionnaire
secoue le vénérable théâtre qui assiste,
impuissant, à cette nouvelle bataille d’Hernani, tant la
foi en l’avènement d’une société nouvelle
excite les esprits. J’apprends par la suite que les conférences
ont été organisées par la section locale d’un
certain Mouvement Français pour l’Abondance (MFA) ; cette
association a pour membres actifs le proviseur du lycée de garçons,
un avocat, un médecin et un représentant de commerce.
Avec quelques copains du lycée, j’adhère au Mouvement.

Cette initiation inattendue à l’économie
politique me vaut de devenir lauréat d’un concours organisé
par les Coopératives de France. À ce titre, quelques étudiants
et moi-même sommes invités à visiter (récompense
ou pensum ?) l’ensemble des coopératives de production d’une
Ile de France élargie. Au retour, je me rends au siège
du MFA, rue de Miromesnil, où je rapporte brièvement les
étapes de mon odyssée à Jacques Duboin.

Je me souviens l’avoir fait rire en lui racontant
que l’un des participants au voyage, un étudiant en sciences
économiques, m’a soutenu que Bretton Woods était
un célèbre économiste australien.

Le service militaire, puis les opérations en
Algérie, m’éloignèrent pour un temps du MFA.
Je savais par ailleurs que la plupart de ceux qui avaient rêvé
d’une transformation rapide, par la voie parlementaire, de nos
structures économiques et financières, avaient perdu leurs
illusions. Début 1976, j’appris avec tristesse la disparition
de Jacques Duboin. Ironie du sort : à cette date, les accords
de Bretton Woods venaient d’être abandonnés, place
était laissée à la libéralisation des changes
et au développement conséquent de la mondialisation ; la
perspective de voir s’instaurer l’économie distributive
s’éloignait.

*

Un dernier rappel de la mémoire. En 1936, Jacques
Duboin eut l’occasion de présenter cette nouvelle perspective
économique à Léon Blum, alors président
du Conseil. Aucune suite ne fut donnée à cet entretien,
ni à la lettre qui a suivi celui-ci. J’ai toujours pensé
qu’il y avait là, pendant le Front Populaire, une chance
à saisir : les conditions étaient des plus favorables pour
opérer ce “saut de l’ange”.

*

Aujourd’hui, 70 ans après le lancement
de La Grande Relève, l’économie distributive se présente
toujours comme un magnifique phare qui éclaire notre réflexion
et alimente les espoirs que nous mettons en une société
plus juste et plus humaine. Hélas, notre système économique
et financier excelle à attiser en chacun de nous l’appât
du gain, la volonté de pouvoir et les forces obscures du désir.
Que les générations futures méditent cette prédiction
du peintre Goya « le sommeil de la raison engendre des monstres ».