Lectures d’été

par  M. BERGER
Publication : octobre 2018
Mise en ligne : 5 février 2019

La canicule a ceci de bon, lorsqu’on la subit à l’abri des murs épais d’une vieille maison paysanne, de favoriser la lecture. Quelques textes ont émergé, à commencer par l’article de François Chatel : Le lapin se rebiffe [1] . Comme d’habitude ses propos suscitent des prolongements. Bien sûr, on ne peut qu’être d’accord avec lui sur la nécessité de sortir un jour de l’esclavage capitaliste, mais nous ne savons pas très bien, ni les uns ni les autres, comment y parvenir.

Je ne puis m’empêcher de revenir sur une amicale controverse que nous avons initiée à propos d’un de ses récents articles. Elle portait sur deux points en particulier : l’attribution à l’occident de la dérive capitaliste et la suspicion à l’égard de la science et du développement des techniques.

Sur le premier point, il me semble que l’on ne peut imaginer le capitalisme autrement que dans la continuité d’une tendance inhérente à toutes les sociétés humaines : celle de se partager entre dominants et dominés. Aucune des formes de pouvoir connues, aristocratique, oligarchique, tyrannique, démocratique, n’ont échappé à cette fatalité. Elle n’est malheureusement pas le privilège de l’occident et se retrouve dans toutes les sociétés, y compris orientales.

 
Résumé :
« Machiavel a largement défini la politique comme un art souverain du mensonge. Elle doit pourtant être autre chose : la capacité d’une société à s’emparer de son destin, à inventer un ordre juste et se placer sous l’impératif du bien commun ».

Pour le philosophe Alain Badiou, comme il l’exprime dans son dernier ouvrage Éloge de la Politique [2], il n’existe que deux formes seulement de pouvoir, l’oligarchie sous toutes ses formes et le communisme. « Nous som­mes, depuis les pharaons et les empereurs chinois, modelés dans l’idée inégalitaire et concurrentielle. L’idée communiste est la première à s’être levée contre ce modèle, après une préparation chrétienne, en effet très vite et très largement dévoyée. En un certain sens, le stalinisme a répété quelque chose du même ordre que le catholicisme ; l’étatisation de l’idée communiste, pensée comme seul chemin de sa victoire, s’est faite de façon autoritaire et violente. Mais il faut en finir avec ça » [1].

À ses yeux, toutes les tentatives d’inspiration sociales, démocrates, s’enlisent tôt ou tard dans le libéralisme. Quant au communisme, Alain Badiou admet qu’il n’a pas encore réussi mais, dans son esprit, seulement en raison de la difficulté de vaincre un système politique datant de plusieurs siècles, mais le communisme n’est pas condamné pour autant car ce serait à ses yeux la seule échappatoire possible au capitalisme. Il en décrit avec lyrisme la splendeur, même s’il reste un peu évasif sur la route à emprunter pour y parvenir : « On sent, on sait, aussitôt, que là est la vraie vie. Vous me parlez du bonheur. Eh bien oui. La difficulté extrême de l’action communiste est aussi le foyer des bonheurs les plus extrêmes. Je ne parle pas, là, d’un Paradis collectif où l’humanité paresserait à son aise, comme si elle avait retrouvé sur terre les joies paisibles de la nudité adamique. Non. Je dis que chaque fois que dans une décision, une pensée, une action tout à fait singulières, vous savez, avec vos compagnons d’aventure politique, que vous êtes aussi dans un élément universel, et donc en communication virtuelle avec l’humanité tout entière, alors, comme le dit Spinoza, vous « expérimentez que vous êtes éternels ». Parce que toute vérité, celle d’un théorème enfin bien compris comme celle d’une réunion politique réussie et prometteuse, est une œuvre éternelle, d’une éternité dont l’affect est une espèce partagée de béatitude » [3].

Mais à quoi bon éradiquer le capitalisme si on doit retomber dans un travers fatal qui porte inexorablement les individus à s’installer dans les rangs des dominants ? En exacerbant la concurrence, le chacun pour soi, la volonté que le meilleur gagne, au détriment de la coopération, du partage et de la recherche du bien commun, il est bien naïf d’espérer que le monde évoluera en sens inverse  ! Sauf peut-être à imaginer que le capitalisme se détruise de lui-même lorsqu’il aura conquis la totalité des pouvoirs, sur le monde, sur la planète entière, sur toutes les espèces vivantes… À l’instar de ce que décrivit Jared Diamond, dans Effondrement [4]  : les sociétés, les espèces animales disparues ont été le plus souvent victimes d’elles-mêmes, par l’épuisement des ressources naturelles dont elles vivaient. Or le capitalisme est en train de tout absorber : les richesses de la terre, les biens communs… et même les esprits !

Tout ce qui nous fait vivre et que la planète est capable de créer ou de renouveler en une année est déjà épuisé en quelques mois. Cela au profit d’une caste de dominants de plus en plus réduite. Toutes les richesses du monde les plus naturelles et les plus indispensables s’amenuisent, à commencer par l’oxygène de l’air, qu’un capitalisme inconscient continue à transformer en gaz carbonique, ou l’eau des océans irrémédiablement polluée, avec toutes les conséquences que l’on connaît.

Ce capitalisme irréfléchi court à sa perte, malheureusement en entraînant dans sa débâcle une grande partie de l’humanité. Les migrants qui se noient en méditerranée, les Mexicains qui tentent de franchir le mur de Trump, les Vénézuéliens qui fuient la catastrophe économique du capitalisme local n’en sont que les avant-gardes.

 

Parmi mes lectures de vacances, Comptes à rebours [5], d’Hubert Védrine. Pour lui la sauvegarde de la vie sur terre dépend de notre capacité à maîtriser trois grandes urgences : L’urgence démographique, l’urgence écologique, et l’urgence numérique :

 L’urgence démographique

Elle se pose différemment selon les continents. Comme le souligne Hubert Védrine, l’expansion de la population mondiale se concentrera sur le continent africain. Le reste du monde se stabilisera, voire régressera, à commencer par l’Europe, mais ce sera aussi le cas de la Chine et du Japon ; l’Inde se développera encore, mais il n’est pas exclu que l’amélioration des revenus, qui touche tout le continent asiatique, parvienne à stabiliser sa démographie.

Car il est reconnu que le taux de fécondité varie à l’inverse du niveau de vie. Plus une société s’enrichit, plus sa population se stabilise, ou même régresse.

Il serait donc plus efficace d’aider le continent africain à élever son niveau de vie, plutôt que de gérer artificiellement dans le reste du monde un “droit à l’enfant” avec l’inexorable dégradation de la plus élémentaire liberté que cela implique.

Malheureusement, le niveau de vie d’une communauté est en partie lié à sa consommation d’énergie. Améliorer les conditions de vie des populations les moins favorisées suppose leur donner un accès plus facile à l’énergie. Pour l’instant, en dépit des annonces officielles, l’expansion des besoins mondiaux utilise surtout les énergies carbonées.

L’urgence écologique n’y trouve donc pas son compte. Or, elle conditionne notre survie.

 L’urgence écologique

Elle doit impérativement être maîtrisée, mais comment ? La science, en dépit de la suspicion qu’elle inspire à certains, peut-elle nous y aider ?

Pour beaucoup, l’espoir de sortir le monde de l’impasse ne peut provenir d’avancées techniques, trop mises en avant par les instances capitalistes pour rassurer le bon peuple : « Ne vous inquiétez pas, la science trouvera toujours un moyen de réparer les conséquences de nos prédations ».

Et pourtant, cette présentation négative de la recherche scientifique ne me paraît pas conforme à la réalité. Car la communauté des chercheurs est dans sa majorité beaucoup plus consciente que la plupart des autres de la nécessité absolue de revoir drastiquement nos modes de production et de consommation, autant des biens naturels que des biens fabriqués.

Un exemple m’intéresse, car je pense que la question écologique est avant tout tributaire de notre capacité à résoudre la question énergétique. A priori, cette dernière surplombe toutes les autres : pollution, disparition des espèces animales et végétales, réchauffement climatique. Alors, certes, le soleil est bon prince et il nous fournit en permanence infiniment plus que nos besoins en énergie. Mais nous sommes peu capables de la récupérer à grande échelle. Le carbone de la terre est encore abondant et il est tellement plus facile à utiliser que le soleil dans nos structures de consommation ; alors la tentation est trop grande de continuer à l’utiliser.

On a beau établir des programmes ambitieux, avancer des objectifs irréalistes pour endormir les consommateurs, depuis la trentaine d’années que l’on prétend s’en préoccuper, les rejets annuels de gaz carboniques dans l’atmosphère n’ont pas diminué, bien au contraire. Comme il n’existe aucune instance internationale susceptible d’imposer des mesures difficiles d’économie ou un changement de paradigme (la COP 21 a montré ses limites), il est peu probable que l’on ne persiste pas encore pendant des années à soutenir une économie carbonée. Certes les énergies renouvelables se développent rapidement, mais elles parviennent à peine à compenser l’extension des besoins mondiaux.

Est-il alors impossible d’imaginer un progrès scientifique qui nous sauverait du désastre ? L’énergie nucléaire n’a pas bonne presse, et je n’entends pas ici défendre la fission, dont on a déjà développé largement les inconvénients ; mais je crains que l’on n’ait mis dans la même opprobre la fission et la fusion.

La lecture d’un ouvrage que je trouve exemplaire dans son souci de vulgarisation : La fusion nucléaire [6] d’Alessandra Bernuzzi-Mounaix, m’a ouvert une lueur d’espoir…

Les controverses autour de cette possible solution énergétique, ses avantages et ses inconvénients, sont présentés pour permettre à chaque citoyen de se forger sa propre opinion sur un sujet d’actualité…

Il est de bon ton dans les milieux écologiques d’affirmer que les recherches sur la fusion coûtent très cher et sont loin d’aboutir, ce qui est vrai. Dans ces conditions, il serait plus judicieux de faire porter l’effort de recherche sur les énergies renouvelables.

Pour beaucoup, plus on avance dans la problématique de la fusion, plus la solution semble s’éloigner.

Ce n’est cependant pas l’opinion de l’auteur de cet ouvrage. Le coût d’ITER s’élèverait à 10 milliards d’euros. Pour la France, un investissement de 130 millions par an serait nécessaire (le prix d’un Airbus). Sauver le monde pour ce prix-là n’en vaut-il pas la peine ?

Car l’intérêt de la fusion sur la fission est considérable. Du point de vue sécurité, la réaction de fusion est infiniment difficile à amorcer, mais le moindre disfonctionnement l’arrête immédiatement, il n’y a donc aucun risque d’emballement comme dans la fission. Les déchets radioactifs ont une période de vie beaucoup plus courte que ceux des réacteurs de fission et seront donc beaucoup plus faciles à traiter. Les combustibles, deutérium et tritium, sont très abondants sur terre, à l’inverse de l’uranium, indispensable à la fission. Les besoins de la population mondiale pourraient être satisfaits pendant des millénaires.

Pour en revenir à l’ouvrage cité, il aborde la fusion nucléaire sans une seule formule mathématique, ce qui le rend compréhensible par tous, et ceci sans dissimuler aucune des difficultés rencontrées. On lit cet ouvrage comme un thriller, dont on suit les pistes de recherche avec curiosité et intérêt. Pour l’instant ces pistes se résument à deux : le confinement magnétique, retenu par ITER, et le confinement inertiel plutôt en faveur aux États-Unis. Les deux voies sont explorées simultanément par de très nombreux laboratoires répartis sur l’ensemble du monde. Exemple remarquable de coopération internationale qui remet en cause la concurrence entre chercheurs. Concurrence qui existe hélas dans de nombreux domaines, mais souvent à l’instigation de managers qui ont pris le pas sur les chercheurs dans bien des laboratoires, privés ou publics.

On appréhende dans cet ouvrage, remarquablement illustré en plus, la complexité et la multiplicité des obstacles rencontrés, et l’opiniâtreté des chercheurs pour les dépasser. Toutes les difficultés ne sont pas résolues, mais il semble qu’elles soient désormais cernées et que les solutions existent. Cependant, les vérifications et la mise en œuvre technique exigent des investissements élevés. Il faudra donc du temps avant que la fusion ne devienne opérationnelle, mais il semble à peu près certain qu’on y parviendra un jour.

L’échéance de la fin du XXIème siècle reste donc plausible ; mais en attendant on est un peu dans une impasse, et il faut engager un effort considérable sur les énergies renouvelables dont la plupart des techniques sont connues. Malheureusement, nombre d’entre elles ne sont pas dépourvues de nuisances environnementales et sont difficiles à faire accepter. Soixante-dix pour cent des projets de parcs éoliens sont contestés par les communautés concernées !

Alors le meilleur recours consisterait à revoir drastiquement tout notre système économique, celui du capitalisme, arc-bouté sur la croissance, le travail, la concurrence : « que le meilleur gagne et tout le monde y perd ». Révision orientée vers de considérables économies d’énergie et donc des mutations dans nos formes de production, notre urbanisme, nos modes de transport.

Mais il faudrait pour cela que se transforme en profondeur la conscience collective internationale. Autant dire demander l’impossible…

À moins que d’immenses modifications n’interviennent dans nos propres consciences, comme elles se profilent avec le bouleversement implacable engendré par la révolution numérique, celle qu’Hubert Védrine pressent dans « l’urgence numérique ».

 L’urgence numérique

Elle a de multiples visages. D’un accessoire du capitalisme quand il s’agit de formater les consommateurs au profit des producteurs, à la robotique, voire à l’intelligence artificielle, en passant par la santé : gestion des médicaments, spécificité des traitements, la révolution numérique peut aussi être porteuse d’espoir.

Ce thème de la main mise de la puissance numérique sur de multiples aspects de notre vie quotidienne a déjà été abordé à maintes reprises dans La Grande Relève, et je ne m’étendrai pas ici sur les multiples interrogations qu’il suscite

Un domaine me tient cependant à cœur. Il est abordé par H. Védrine, mais aussi par Alain Badiou  : celui de la substitution de la démocratie directe à la démocratie représentative dont on connaît les limites. Lorsque chacun peut donner son avis instantanément sur toutes les décisions d’un pouvoir, on change de paradigme et toutes les formes d’organisation sociale sont profondément modifiées. « Ces possibilités numériques illimitées vont-elles rendre irrépressible la demande de démocratie directe instantanée et achever la démocratie représentative - plus besoin de “représentants” pour décider - ou permettre à celle-ci de se régénérer par un recours accru à des consultations et à a démocratie participative ? La question reste pendante » [5].

Il s’agit donc bien d’une transformation de l’idée même de démocratie, considérée dans l’esprit des peuples qui la revendiquent comme l’expression la plus aboutie d’un pouvoir assurant simultanément la liberté et l’efficacité. Si le concept imprécis de démocratie, trop défiguré au fil du temps par la toute puissance du capitalisme triomphant, venait tout à coup à reprendre un sens grâce à la révolution numérique, serait-elle alors capable, comme celle qu’Alain Badiou appelle de ses vœux, de triompher du capitalisme ? Ceux qui vivront encore assez longtemps le verront peut-être.


Voir aussi :
Pierre-Noël Giraud, L’Homme inutile. Du bon usage de l’économie, éd. Odile Jacob.


[1François Chatel, Le lapin se rebiffe, La Grande Relève 1200 ( septembre 2018), p. 7

[2Alain Badiou, avec Aude Lancellin, Éloge de la politique, éd. Flammarion.p. 54.

[3idem, p. 140.

[4Jared Diamond, Effondrement, éd. NRF, essais.

[5Hubert Védrine, Comptes à rebours, éd. Fayard.

[6Alexandra Benuzzi-Mounaix, La fusion nucléaire. Un espoir pour une énergie propre et inépuisable, éd. Belin, collection pour la science.